mercredi 7 juillet 2021

"Meurtres et Pépites de Chocolat" + "Meurtres et Charlotte aux Fraises" de Joanne Fluke (le cherche midi)

Joanne Fluke est une romancière américaine née en 1943 à Swanville, dans le Minnesota. Diplômée en psychologie, elle écrit, dans les années 1980, sous le nom de Jo Gibson, des histoires d'horreur pour jeunes adultes. En 2000, avec "Meutres et Pépites de Chocolat", elle commence une série consacrée à Hannah Swensen, détective amateure et pâtissière. L'originalité de cette série est d'inclure des recettes de cuisine dans l'intrigue policière. "Meurtres et Pépites de Chocolat" et "Meurtres et Charlotte aux Fraises" ont été publiés en France aux éditions Le cherche midi au printemps 2021. "Meurtres et Muffins aux Myrtilles" et "Meurtres et Tarte au Citron meringuée" sont attendus en septembre 2021.

L'histoire de "Meurtres et Pépites de Chocolat" :

Il y a deux ans, à la mort de son père, Hannah Swensen a renoncé à sa carrière universitaire pour revenir auprès de sa famille à Lake Eden (Minnesota), petite ville paisible et sûre de son enfance. Aujourd'hui elle ne regrette en rien son choix. Par hasard, elle s'est découvert une passion pour la pâtisserie et a ouvert une boutique, le "Cookie Jar", où ses créations de biscuits originaux font les délices de toute la région.

Quant à son rapprochement familial, les choses ne se passent pas si mal, finalement. Sa mère, veuve d'un commerçant très estimé de Lake Eden (son père était quincailler), est devenue par son dynamisme un pilier de la ville. Le défaut, s'il en est un, de Delores, est de voir en chaque spécimen masculin célibataire qui croise son chemin un fiancé potentiel pour Hannah, sa fille aînée trentenaire. Andrea, la cadette, travaille pour l'agence immobilière "Lake Eden Realty". Elle a épousé le shérif adjoint du comté, Bill Todd, et le couple a une petite fille de quatre ans, Tracey. Michelle, la benjamine rebelle et la plus indépendante de la sororie, vit en Europe.

En ce petit matin frisquet de la mi-octobre, Hannah arrive tôt, comme chaque jour, pour préparer le café et les premières fournées de cookies avant l'ouverture à 8h. En installant la salle qui accueillera les clients pour le petit-déjeuner, la jeune femme s'étonne du retard tout à fait inhabituel du livreur de la laiterie "Cozy Cow". Ron LaSalle est invariablement là à 7h35 précises pour boire son café et emmener sa portion de gâteaux quotidienne.

Le "Cookie Jar" est le lieu où tout le monde se rencontre et se raconte les nouvelles et les petits potins. Inquiète, Hannah interroge les habitués pour essayer de retracer l'itinéraire de Ron ce matin. Il semble que sa jeune nièce Tracey soit la dernière à avoir aperçu Ron et sa camionnette dans la ruelle derrière la pâtisserie. Stupéfaite, Hannah se précipite dehors et découvre, en effet, avec horreur, le véhicule, la portière côté conducteur ouverte sur un pied ballant et, renversé sur le siège, le corps sans vie de Ron, sa chemise "Cozy Cow" ensanglantée...

L'histoire de "Meurtres et Charlotte aux Fraises" :

Les terribles tragédies d'octobre dernier ont secoué toute la petite bourgade. Lake Eden se remet petit à petit de ses émotions. Les derniers estivants ont quitté les cottages autour du lac. En décembre, la région se prépare à entrer dans la saison difficile. Les hivers sont rudes dans le Minnesota.

Heureusement, un événement exceptionnel vient sortir les habitants de leur torpeur. Clayton Hart, patron des farines Hartland, a décidé d'organiser un concours du meilleur pâtissier, le premier du genre, et a choisi Lake Eden pour le mettre en place. Si le succès est au rendez-vous, la manifestation pourrait devenir annuelle et être une aubaine pas seulement pour Hart mais aussi pour les commerçants de Lake Eden.

Hannah Swensen, patronne du "Cookie Jar", réputée pour ses succulents biscuits, est la présidente du jury. Les épreuves sont retransmises à la télévision et se déroulent parfaitement bien. Le premier prix est remis à la candidate qui a présenté une tarte au citron aux saveurs délicates. A la demande de Clayton Hart, Hannah clôt l'émission en réalisant en direct une charlotte aux fraises. Malgré sa nervosité, tout se passe sans encombre et le dessert est fort apprécié. Même Boyd Watson, sévère juré du concours, et habituellement coach sportif de Lake Eden craint pour sa franchise, ne tarit pas d'éloges pour son gâteau et en emporte une part généreuse pour son épouse clouée au lit avec un mauvais rhume.

De retour chez elle en fin de soirée, satisfaite de sa prestation qu'elle est en train de visionner, et espérant se reposer un peu, Hannah reçoit un appel téléphonique. Danielle Watson vient de découvrir son mari, Boyd, frappé à mort avec un marteau dans le garage de leur maison. Malheureusement, sur place, la police ne trouve aucun élément qui permette sans le moindre doute d'innocenter Danielle...

Mon avis :

Mélangez avec espièglerie une tasse de Miss Marple (d'Agatha Christie), un tumbler d'Agatha Raisin (de M.C. Beaton), un mug de Melinda Monroe ("Les chroniques de Virgin River" de Robyn Carr), un gobelet recyclable de Nora Linde (de Viveca Sten) et un grand bol d'Erica Falck (de Camilla Läckberg), vous obtiendrez la pétillante Hannah Swensen !!!

Léger comme une barbe à papa... Sucré comme un beignet à la confiture... Ne boudons pas notre plaisir ! L'ensemble est réjouissant et divertissant. Les pièces du puzzle s'assemblent harmonieusement. Malicieuse jusqu'au bout, Joanne Fluke glisse entre les pages de chaque tome une quinzaine de recettes gourmandes. De toute évidence, elle s'amuse beaucoup... et son enjouement est communicatif !!!

mercredi 30 juin 2021

Juin 2021 - "Littérature et Société"


"Le Jeu de la Dame" de Walter Tevis (Gallmeister)

Walter Tevis est né en Californie en 1928. Diplômé de l'Université du Kentucky, il écrit d'abord des nouvelles puis un premier roman, "L'Arnaqueur" (1959), qui se déroule dans l'univers du billard et que Robert Rossen porte à l'écran avec Paul Newman. "L'Homme tombé du ciel", roman de science-fiction, est ensuite adapté au cinéma à son tour ("L'Homme qui venait d'ailleurs", film britannique de Nicolas Roeg avec David Bowie). Devenu professeur, il sombre dans l'alcool avant de se reprendre et de déménager à New York, où il écrit d'autres nouvelles et quatre romans, dont "La couleur de l'argent" (1984), suite de "L'Arnaqueur" et adapté en 1986 par Martin Scorsese avec Paul Newman et Tom Cruise. Walter Tevis meurt d'un cancer du poumon en 1984. Il est enterré à Richmond, dans le Kentucky.

"Le Jeu de la Dame" (1983) a été adapté en 2020 par Netflix en mini-série de six épisodes, réalisée par Scott Frank et Allan Scott, avec Anya Taylor-Joy. Le succès de la série est planétaire. Si son héroïne, Beth Harmon, n'a jamais existé, Walter Tevis était un passionné d'échecs, il se serait inspiré du champion américain Bobby Fischer. Tevis aussi était rongé par une dépendance aux médicaments.

L'histoire :

Orpheline à huit ans, Elizabeth Harmon est placée au foyer Methuen de Mount Sterling, dans le Kentucky. Elle y fait la connaissance de Jolene, une grande fille de douze ans qui, comme elle, n'est pas au premier rang pour l'adoption : Beth n'est pas belle et Jolene est Noire. Nous sommes aux Etats-Unis, en 1957.

A Methuen, Beth et Jolene deviennent inséparables. Beth découvre rapidement le puissant pouvoir des mystérieux cachets verts, des tranquillisants, distribués quotidiennement à tous les enfants. Et puis un jour, elle croise le chemin de M. Shaibel, l'homme à tout faire de l'orphelinat, un vieil homme solitaire, d'une grande gentillesse, qui va lui transmettre sa passion pour les échecs et lui enseigner, en secret, tout ce qu'il sait sur ce jeu le plus populaire au monde, mais aussi l'un des plus élitistes.

Quatre années se sont écoulées depuis son arrivée à Methuen lorsque Beth est adoptée. Les Wheatley appartiennent à la classe moyenne de Lexington (Kentucky). Ils possèdent une maison petite mais jolie et confortable. Beth a dorénavant une chambre pour elle toute seule, avec un grand lit, un bureau et une bibliothèque. 

M. Wheatley brille par son absence, régulièrement retenu par son travail à Denver. Mme Wheatley est une femme au foyer et dépend financièrement de son mari. Ce qui revient à dire que Beth et elle ne vivent pas dans le luxe. Dépressive, Alma Wheatley noie son ennui dans l'alcool et la consommation excessive de Librium, ces mêmes comprimés verts que Beth connaît bien.

Beth est une brillante élève et n'a rien perdu de sa passion pour les échecs. Mais ce jeu est réservé aux hommes, même au niveau des petits tournois locaux. Qu'à cela ne tienne ! Elle s'en est fait la promesse : un jour elle sera la meilleure. Fine tacticienne, elle est en train de placer patiemment les pièces sur l'échiquier de son destin et étudie toutes les stratégies. La partie ne fait que commencer...

Mon avis :

Vous ne jouez pas aux échecs ? Ne craignez rien ! Je vais vous expliquer...
  • Il y la Dame, Beth, jeune fille cérébrale, passionnée et volontaire. Autour d'elle gravitent les pièces maîtresses de son jeu.
  • Il y a ses deux Tours, Jolene et Alma Wheatley, ses deux piliers, ses deux modèles, deux âmes blessées par la vie et qui, par leur force et leur générosité, vont contribuer à ce que la chrysalide Beth devienne ce papillon génial admiré de tous.
  • Il y a ses deux Cavaliers, Harry Beltik et Benny Watts. Ils vont la bousculer, l'éreinter, la pousser au-delà de ses limites, beaucoup l'aimer aussi. Ils ne ménageront aucun effort. La victoire de leur Dame n'est pas négociable et leur fidélité sera inestimable.
  • Il y a ses deux Fous, l'alcool et les tranquillisants, la lame à double tranchant, faux alliés et pires ennemis.
  • Il y a les pions, tous les personnages secondaires qui vont traverser l'échiquier et participer d'une manière ou d'une autre au résultat de la partie, comme M. Shaibel.
  • Et enfin, il y a le Roi à mettre en échec, le champion russe Vasily Borgov.
Ce très beau roman, sensible et émouvant lorsqu'il aborde les dépendances (alcool, médicaments, jeux d'argent), éclaire sur le monde des échecs, sur sa misogynie, et sur l'état d'esprit des joueurs, tous plus ou moins fragilisés ou éprouvés psychologiquement par leur solitude et par la férocité des compétitions et de leurs enjeux. Walter Tevis mène jusqu'à la dernière page suspense et intensité, et c'est avec grand regret que l'on quitte son inspirante héroïne, Beth Harmon.

mercredi 23 juin 2021

"Il faut qu'on parle de Kevin" de Lionel Shriver (J'ai lu)


Prix Orange 2005

Lionel Shriver, née Margaret Ann Shriver en 1957 à Gastonia en Caroline du Nord, est une femme de lettres et journaliste américaine. Elevée dans une famille dominée par les valeurs religieuses importantes (son père était pasteur presbytérien), elle changea de prénom à l'âge de quinze ans, forte de sa conviction selon laquelle les hommes avaient la vie plus facile que les femmes. Lionel Shriver a fait ses études au collège Barnard ainsi qu'à l'Université Columbia. Elle vit ensuite à Nairobi, Bangkok et Belfast avant de s'installer à Londres. Elle est mariée avec le batteur de jazz Jeff Williams.

Lionel Shriver est l'auteure de neuf romans. En 2005, elle remporte le Prix Orange pour la fiction "Il faut qu'on parle de Kevin", un roman à suspense avec une étude approfondie sur l'influence de l'ambivalence maternelle sur la décision du personnage de Kevin d'assassiner sept étudiants de son école. Le livre a créé de grandes controverses avant de devenir un succès. 

En 2011 sort en salles "We Need to Talk about Kevin", film britannico-américain réalisé par Lynne Ramsay, avec Tilda Swinton, Ezra Miller et John C. Reilly. 


"Ecrire est une façon de résister. Il ne s'agit pas seulement de commenter ou d'imiter la réalité, mais de créer sa propre réalité. Et cela me met en colère qu'on me dise comment je dois créer mes personnages dans mon propre monde : cela m'appartient, c'est ma réalité, c'est ma réalité, et donc allez vous faire foutre."
Lionel Shriver

L'histoire :

Novembre 2000

Alors que son fils Kevin purge sa peine en prison, Eva entame une correspondance effrénée avec Franklin, son ex-mari et père de Kevin. Comme un exutoire, ses lettres se muent très vite en journal intime dans lequel elle couche, avec force détails, toutes les images et les réflexions qui lui viennent à l'esprit, les souvenirs et les anecdotes tour à tour drôles ou émouvants, nostalgiques ou visionnaires, tendres ou cruels.

"Il faut qu'on parle de Kevin". Dévorée par la culpabilité, Eva veut comprendre pourquoi elle n'a jamais pu aimer son fils, pourquoi sa famille en est arrivée là, pourquoi des tueries perpétrées dans les écoles par des gamins comme Kevin deviennent récurrentes aux Etats-Unis.

Il y a exactement un an et huit mois, Kevin, alors âgé de seize ans (moins trois jours), a massacré à l'arbalète neuf personnes parmi lesquelles des camarades de classe...

Mon avis :

Un roman dérangeant - très dérangeant - qui s'empare de nous jusqu'au dernier mot et nous enveloppe d'un voile de noirceur et de pessimisme. A travers le personnage d'une mère accablée, écartelée par des sentiments contradictoires, mais qui s'efforce malgré tout de garder la tête haute, Lionel Shriver s'interroge sur la société américaine, sur sa violence, sur les limites des services sociaux et éducatifs. Elle développe sa réflexion autour de la maternité, des injonctions sociétales, de la parentalité au sein d'une famille dysfonctionnelle. Elle se méfie du fameux "instinct maternel" et porte une attention toute particulière à la relation mère-fils.

Un texte incandescent et d'une rare intelligence dont on ressort totalement ébranlé. Magnifique !!!

mercredi 16 juin 2021

"Dites-leur que je suis un homme" de Ernest J Gaines (Liana Levi)

Grand Prix de la critique américaine 1994
(National Book Critics Circle Award)

Ernest J. Gaines est né en 1933 dans une plantation de Louisiane. A neuf ans, il y ramasse des pommes de terre pour 50 cents par jour. "Enfant, comme les anciens n'étaient pas allés à l'école, je lisais et écrivais leurs lettres... D'une certaine manière, c'est là que tout est né, je continue à écrire leurs lettres", se souvient l'écrivain. A quinze ans, il quitte le Sud pour rejoindre la Californie. Durant ses études, il dévore les nouvelles de Maupassant, les classiques russes, mais regrette que "son monde" ne figure pas dans les livres. Il décide donc d'écrire pour le mettre en scène. Son premier roman, "Catherine Carmier", paraît en 1964. Plusieurs recueils et romans suivront, notamment "D'amour et de poussière" (1967) et, en 1971, "Autobiographie de Miss Jane Pittman", qui l'imposera aux Etats-Unis. "Colère en Louisiane" (1983) sera adapté au cinéma par le réalisateur Volker Schlöndorff. 

Ernest J. Gaines est considéré comme un des auteurs majeurs du "roman du Sud". Le Grand Prix de la critique américaine (National Book Critics Circle Award), décerné en 1994 à "Dites-leur que je suis un homme", ainsi qu'une nomination pour le Prix Nobel de littérature en 2004 (qu'il manqua d'une seule voix), récompensent l'ensemble d'une oeuvre magistrale. Ernest J. Gaines est mort en 2019 dans sa maison d'Oscar, en Louisiane, à l'âge de 86 ans.

L'histoire :

Louisiane, années 1940

Il n'aurait jamais dû monter dans la voiture. Il n'aurait jamais dû les accompagner dans l'épicerie. Mais Jefferson est un gamin naïf. Bien sûr, les choses ont mal tourné. Ses deux acolytes ont sorti leur arme. Le marchand de vin aussi. Tous les trois sont morts.

Pour le shérif, l'affaire est claire. Trois jeunes voyous noirs ont braqué un commerçant blanc respectable qui s'est défendu. Qu'il soit armé ou non n'a guère d'importance, Jefferson, seul survivant de cette tuerie, était là, donc il est coupable. C'est ce qu'au procès les jurés, douze hommes blancs, vont décider aussi.

Pour Emma, la marraine de Jefferson, ce n'est pas tant la condamnation à mort qui est le pire à entendre, mais c'est cette parole malheureuse, dégradante de l'avocat du garçon : "Quelle justice y aurait-il à prendre sa vie ? Quelle justice, messieurs ? Enfin, autant placer un porc sur la chaise électrique !"

"J'veux pas qu'ils tuent un porc, a-t-elle dit. J'veux qu'il aille à la chaise comme un homme sur ses deux pieds." Dans l'attente insupportable de la date d'exécution, Emma continue de se battre. Pas pour sauver la vie de son filleul, c'est impossible, mais pour sauver son âme. Elle charge Grant, l'instituteur du quartier, le lettré, de rappeler à Jefferson, mais aussi aux policiers, aux avocats, au juge, aux jurés, aux voisins, au monde entier s'il le faut, que c'est un homme qui va mourir. Pas un animal.

La tâche est lourde pour Grant. Comment mener à bien cette mission qu'il est contraint d'accepter ? A quels arguments peut-il faire appel ? Qu'est-ce que cela veut dire, au juste, être un homme ?

Extrait :
    - Tout ce que tu m'as fait gagner en m'envoyant faire des études, tu me le reprends, ai-je dit à ma tante.
    Elles regardaient le feu, et j'étais debout derrière elles avec le panier.
    - L'humiliation que j'ai dû subir en allant dans la cuisine de cet homme. Les heures que j'ai attendues pendant qu'ils mangeaient, buvaient et bavardaient entre eux avant de daigner venir me voir. Aller à la prison maintenant. Les regarder poser leurs sales pattes sur la nourriture. Me faire fouiller chaque fois comme si j'étais un criminel de bas étage. Peut-être qu'aujourd'hui ils voudront regarder dans ma bouche, ou dans mes narines, ou me feront déshabiller. Tout est bon pour m'humilier. Toutes ces choses auxquelles tu as voulu que j'échappe en allant à l'université. Il y a des années, le professeur Antoine m'a averti que si je restais ici, ils me briseraient pour faire de moi le nègre que ma naissance m'avait destiné à être. Mais il ne m'a pas dit que ma tante allait les aider.

Mon avis :

Ernest J. Gaines pose cette vaste question, à la fois philosophique, sociale, morale et spirituelle, avec toute sa complexité et la multiplicité des réponses possibles. Pour sa réflexion, l'écrivain américain situe son histoire dans un lieu qu'il connaît bien, la Louisiane, au sein d'une petite communauté noire d'une plantation de canne à sucre près de Bayonne (ville fictive).


Qu'est-ce qu'être un homme ? Une question qui devrait s'adresser à l'ensemble du genre humain sans distinction, mais de laquelle, pourtant, divergent de nombreuses ramifications. Notamment celle-ci : qu'est-ce qu'être un homme noir dans les années 1940, dans le Sud des Etats-Unis où, après l'esclavage, sévit la ségrégation raciale menant à un racisme d'une violence inouïe ?

Qui suis-je ? Quelle est mon identité ? Que puis-je espérer ? Quelle est ma force ? Faut-il être un héros et faut-il être mort pour être un homme ? Suis-je ce que l'instruction a fait de moi ? La narration à la première personne du singulier permet de nous identifier au personnage principal, Grant, celui qui est allé à l'université et qui enseigne à son tour car c'est le seul métier qu'un Noir instruit puisse exercer. Quel devrait être le rôle de l'éducation pour ces nouvelles générations de filles et fils d'esclaves, aspirant légitimement à la liberté et qui osent relever la tête devant les Blancs ? Les dialogues entre les personnages s'enchaînent, mordants, efficaces, sincères.

Un roman remarquable de dignité, d'intelligence et d'humanité !!! 

    "Nous, les hommes noirs, nous avons échoué à protéger nos femmes depuis l'époque de l'esclavage. Nous restons ici dans le Sud et nous sommes brisés, ou nous nous sauvons en les laissant seules pour s'occuper d'elles-mêmes et des enfants. Aussi, chaque fois qu'un garçon naît, ils espèrent que ce sera lui qui brisera le cercle vicieux - mais il ne le fait jamais. Parce que même s'il veut le briser, s'il tente de le faire, le fardeau est trop lourd, à cause de tous ceux qui se sont enfuis en laissant de leur."

mercredi 9 juin 2021

"Underground Railroad" (Livre de Poche) et "Nickel Boys" (Albin Michel) de Colson Whitehead

Colson Whitehead est un journaliste et romancier américain né en 1969 à New York. Il est le quatrième écrivain, après Booth Tarkington, William Faulkner et John Updike, à remporter deux fois le Prix Pulitzer pour des fictions, en 2017 et en 2020, pour "Underground Railroad" et "Nickel Boys".

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"Underground Railroad"

L'histoire :

Cora est fille et petite-fille d'esclaves. Sa grand-mère, Ajarry, est morte d'épuisement dans les champs de coton des Randall, en Géorgie, si loin de son Afrique natale et de ceux qu'elle aimait. Sa mère, Mabel, est née à la plantation où, plus tard, seule, une nuit d'hiver, elle lui donna naissance. Dix années de douleur et d'asservissement s'étaient écoulées lorsque Mabel s'évada, abandonnant sa fille à la violence et à la barbarie des oppresseurs autant qu'à celles des opprimés prêts à toutes les trahisons pour survivre.

Bâtie par le vieux Randall, la plantation appartenait aujourd'hui à ses deux fils, James et Terrance. Le côté nord du domaine était dirigé par Terrance, cruel et sans pitié. James, un peu plus sensible et indulgent, avait en charge le côté sud, celui de Cora. A la mort prématurée de James, Terrance hérita de l'entièreté de l'exploitation et fit régner la terreur. 

Forte, battante, avide de justice et de liberté, Cora se forgea un caractère et une solide réputation. Livrée à elle-même à dix ans, violée à quatorze, mariée à quinze, victime et témoin d'atrocités, à seize ans, elle s'enfuit à son tour, comme sa mère six années plus tôt, vers le Nord, grâce à une poignée d'hommes et de femmes courageux et grâce au fameux chemin de fer clandestin, l'Underground Railroad. Ce n'était donc pas une légende. Mais l'autre monde sera-t-il réellement meilleur ?

Mon avis :
Traquée sans fin, d'un Etat à un autre, de l'esclavage à la ségrégation, d'une persécution à une autre, d'une oppression à une autre, d'une humiliation à une autre, d'une souffrance à une autre, d'une trahison à une autre, à chaque instant risquer de tout perdre pour le fol espoir d'une lumière au bout du tunnel... Une odyssée éblouissante !!!

La série "The Underground Railroad" (2021), adaptée du roman par Barry Jenkins, avec Thuso Mbedu, Chase Dillon, Joel Edgerton et Aaron Pierre, est actuellement disponible sur Amazon Prime Video.

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"Nickel Boys"

Pour écrire son livre "Nickel Boys", Colson Whitehead s'est inspiré de l'histoire de la Dozier School for Boys, centre correctionnel de rééducation pour jeunes détenus mineurs, à Mariana, en Floride, où de jeunes Noirs ont été persécutés entre 1900 et 2011. 

Fermée en 2011, officiellement pour des raisons économiques, la Arthur G. Dozier School for Boys, fondée en 1900, a fait l'objet d'une enquête dès 2008 suite à des déclarations d'anciens membres de l'école qui dénonçaient des traitements inhumains infligés aux enfants pendant des années, notamment dans une annexe de l'établissement, surnommée la "Maison Blanche". 

Jusqu'à aujourd'hui, la campagne de fouille a mis à jour trente-et-
une tombes situées dans les dépendances du pensionnat, ainsi que vingt-quatre autres sépultures datant de la première moitié du XXe siècle. Il semble qu'aucun coupable ne fasse l'objet d'une action en justice.

Colson Whitehead a écouté les témoignages d'anciens élèves, lu tous les articles de presse et consulté le site internet des survivants de Dozier. "Nickel Boys" est à la fois un travail de mémoire pour les enfants martyrisés, et un témoignage du combat de ceux qui ont engagé leur vie pour défendre les droits civiques.

"La découverte des corps représentait une complication coûteuse pour la société immobilière qui attendait la validation de l'étude environnementale, ainsi que pour le procureur de l'Etat, qui venait de clore une enquête sur les histoires de maltraitances. Il allait falloir en lancer une nouvelle, établir l'identité des victimes et la cause de leur mort, et personne n'était capable de déterminer quand on pourrait enfin raser, nettoyer et effacer ce lieu des mémoires, même si tout le monde s'accordait à dire qu'il était grand temps."

L'histoire :

Floride, 1962
Elwood Curtis est un jeune de son temps, enflammé par les discours de paix et de liberté du Révérend Martin Luther King. Abandonné par ses parents à huit ans mais élevé avec amour par sa grand-mère Harriet, sérieux, poli, travailleur, l'adolescent est promis à de brillantes études à l'université ouverte aux gens de couleur. Mais son destin va brutalement basculer en enfer. Accusé d'un vol qu'il n'a pas commis, Elwood est envoyé à la Nickel Academy, de sinistre réputation.

Quelques décennies plus tard, Elwood vit à New York, il est chef d'entreprise, il est marié, il est heureux. De loin, il a toujours pris des nouvelles de ses camarades de Nickel tout en se tenant à l'écart des réunions d'anciens ou d'éventuelles retrouvailles. Mais depuis la découverte, en 2014, du cimetière clandestin dans la partie nord du campus de Nickel, trois ans après la fermeture des lieux, et après la fouille du cimetière officiel de l'école, les fantômes du passé hantent à nouveau les jours et les nuits d'Elwood. Il sait qu'il est temps de revenir dans cet endroit de cauchemars...

Mon avis :
Des actes totalement insupportables et des victimes qu'il ne faut pas oublier. Colson Whitehead les révèle avec pudeur et délicatesse, sans pour autant estomper la réalité, la gravité et la cruauté des faits et des responsabilités. Par ailleurs, il nous fait don d'une bouleversante histoire d'amitié...

Dans ces deux récits, "Underground Railroad" et "Nickel Boys", Colson Whitehead dresse un état des lieux sans concession de la violence passée et contemporaine qui marque la société américaine.

Deux Prix Pulitzer... Deux romans militants...
                Deux histoires poignantes... Deux coups de ♡...

jeudi 3 juin 2021

"Avenue des Géants" de Marc Dugain (Folio)

Marc Dugain, né au Sénégal en 1957, est un romancier, scénariste, réalisateur et auteur de séries français très prolifique. Il construit depuis 1999 une oeuvre littéraire avec des romans qui mettent en avant des personnages très variés dans des circonstances très différentes, comme un jeune officier français défiguré par un obus au tout début de la Première Guerre mondiale ("La Chambre des officiers", 1998, récompensé par vingt prix littéraires et adapté au cinéma en 2001 par François Dupeyron), un homme d'affaires britannique dépressif ("Campagne anglaise", 2000), une histoire de résistance racontée à la première personne ("Heureux comme Dieu en France", 2002), la vie de J. Edgar Hoover ("La Malédiction d'Edgar", 2005), l'URSS de Staline et le naufrage du sous-marin Koursk sous le gouvernement de Poutine ("Une exécution ordinaire", 2007), le monde politique américain ("Ils vont tuer Robert Kennedy", 2017). En 2019, il publie un roman d'anticipation, "Transparence" (Gallimard).

Dans "Avenue des Géants" (2012), Marc Dugain retrace la vie du tueur en série américain Edmund Kemper. Edmund Emil Kemper est né en 1948 en Californie. Impressionnant par sa taille (2,06 m), son poids (136 kg), son QI supérieur à 140 et son excellente mémoire, il est accusé de dix crimes, dont ceux de ses grands-parents et de sa mère. Il pourrait avoir inspiré en partie le personnage d'Hannibal Lecter ("Le silence des agneaux", roman de Thomas Harris (1988) et film de Jonathan Demme (1991) avec Anthony Hopkins et Jodie Foster).

Actuellement emprisonné à la Prison d'Etat de Vacaville (Californie), Kemper est le premier tueur en série interrogé par les profileurs Robert Ressler et John E. Douglas dans le cadre d'un programme d'entretiens du FBI avec trente-six tueurs en série et criminels sexuels afin d'apprendre à mieux les cerner.

Les livres de John E. Douglas et Mark Olshaker, "Dans la tête d'un profileur" et "Le tueur en face de moi" (Michel Lafon) ont guidé la série télévisée américaine "Mindhunter", créée par Joe Penhall, produite par David Fincher et Charlize Theron et diffusée sur Netflix. L'interprétation de l'acteur américain Cameron Britton dans le rôle d'Ed Kemper y est stupéfiante.

L'histoire :

Cela fait près de trente ans maintenant qu'elle lui rend visite en prison invariablement une fois par mois. Elle lui apporte des livres. C'est un lecteur compulsif. Tout a commencé avec "Crime et Châtiment".

Pour elle, il ne ressent rien. Il ne l'aime pas, il ne la déteste pas, elle l'agace parfois, mais elle est la seule à se déplacer pour lui. Pour lui, elle a dépassé sa timidité et a contacté différents journaux.

Il se voyait déjà critique littéraire. Il en a les compétences, et avec sa notoriété, il pensait l'affaire conclue. Ce n'est pas le cas. Au mieux, on lui confie les polars, genre mineur auquel il refuse de s'abaisser. Il décide donc d'écrire ses Mémoires...

Mon avis :

Cette autobiographie fictive, très proche néanmoins des faits réels, présente un meurtrier d'une grande intelligence, manipulateur hors du commun, d'une cruauté, d'une froideur et d'une apathie glaçantes. Marc Dugain nous place dans la tête du tueur, l'un des plus terrifiants que les Etats-Unis aient connu. A travers le regard et les souvenirs d'Al Kenner (inspiré d'Ed Kemper), nous suivons non seulement son parcours chaotique et criminel, mais nous traversons également l'histoire américaine des années 1970 : de l'assassinat de JFK à l'élection de Ronald Reagan en tant que gouverneur de Californie, en passant par la guerre du Vietnam, le mouvement hippie, la communauté de Charles Manson, les débats sur la peine de mort et les débuts de la criminologie et des sciences comportementales. Marc Dugain nous épargne les détails sordides. A aucun moment il ne rend le personnage d'Al Kenner sympathique. On lui en sait gré.

Totalement captivant !!!

mercredi 26 mai 2021

Mai 2021 - "BD & romans graphiques"

 

"Les Mythes de Cthulhu" de H.P. Lovecraft, adaptés par Alberto Breccia et Norberto Buscaglia (Rackham)



Alberto Breccia est un auteur de bande dessinée argentin (Montevideo, 1919 - Buenos Aires, 1993). Après avoir dessiné dans des revues humoristiques, il abandonne l'humour pour le dessin réaliste en travaillant pour des revues comme Tit Bits, Rataplan et El Gorridon. Pendant quelques années, il se consacre à la direction de l'Escuela panamericana de Arte de Buenos Aires. Sa rencontre avec le scénariste Hector Osterheld est déterminante (1957). Breccia est aujourd'hui considéré comme l'un des maîtres de la bande dessinée internationale avec des séries comme L'Eternaute et Mort Cinder.

Norberto Buscaglia est né en 1945 à Buenos Aires. Dans les années 1970, il est devenu professeur de sciences humaines. Il a rencontré Alberto Breccia en 1969, lorsque le grand designer était membre de l'Instituto de Directores de Artes. Les deux découvrent qu'ils ont en commun la passion de la lecture ("Breccia était un lecteur omnivore" selon une déclaration du même Buscaglia). Par la suite, Buscaglia épousera la fille de Breccia, Cristina (qui est également impliquée dans le monde de la bande dessinée), et leur amitié deviendra également un lien familial. Au début des années 1970, Alberto Breccia et Norberto Buscaglia ont commencé à collaborer à la création de diverses adaptations littéraires dans la bande dessinée. Cela conduira les deux artistes à la création de neuf histoires sur le Mythe de Cthulhu de Lovecraft (mais seulement huit seront adaptées par Buscaglia).

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"Les Mythes de Cthulhu"

Au moment de sa première publication, en 1974, l'adaptation des "Mythes de Cthulhu" de H.P. Lovecraft par Alberto Breccia et Norberto Buscaglia fit l'effet d'une véritable bombe. Les critiques et la profession saluèrent unanimement le formidable bond en avant accompli par Breccia. Ce qui les étonna et qui étonne encore aujourd'hui, en permettant de classer les "Mythes de Cthulhu" parmi les chefs-d'oeuvre de la bande dessinée, c'est la véritable débauche de solutions graphiques et d'expérimentations mises en oeuvre par Breccia : pinceau sec, collages, utilisation de textures imprimées, tous ces moyens sont employés avec une surprenante liberté créative pour construire des nouveaux types de lumières et de matières.

Parallèlement, Breccia développe un style différent pour chaque histoire, en passant avec aisance du réalisme à l'abstrait, pour coller le plus possible à l'atmosphère du récit. Son pari, pousser le lecteur à revivre les oppressantes atmosphères de Lovecraft, est pleinement gagné grâce à l'emploi savant de ces artifices, tant qu'aujourd'hui encore ces images dégagent une force inquiétante.

Au-delà de l'humilité avec laquelle les deux auteurs se rapprochent de l'oeuvre de Lovecraft, ne modifiant pratiquement jamais le texte d'origine, le choix de Breccia et Buscaglia de baser tout le récit sur des larges "citations" sans presque jamais utiliser des dialogues, ne fait que centrer encore plus le travail d'adaptation sur le "rendu" graphique des atmosphères suggérées par l'écrivain. Plus de quarante ans plus tard, "Les Mythes de Cthulhu" restent un des plus lumineux exemples d'adaptation en bande dessinée d'un texte littéraire, sans doute la meilleure transposition de l'oeuvre de Lovecraft et un des sommets de l'art d'Alberto Breccia.

L'édition publiée par Rackham en 2004 (la première qui présente l'intégralité du cycle de Cthulhu) étant épuisée depuis longtemps, nous avons décidé d'en réaliser une nouvelle, dans un format différent et entièrement revue et corrigée, mais toujours imprimée en bichromie et en trame aléatoire pour rendre au mieux le formidable travail du Maître de Haedo.

Editions Rackham

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Howard Phillips Lovecraft (1890-1937) est un romancier célèbre pour son oeuvre fantastique et horrifique, touchant à l'ésotérisme et au mysticisme. S'il n'a pas rencontré un grand succès de son vivant, son oeuvre est maintenant considérée comme un classique de la littérature de genre.

Né dans la ville de Providence, aux Etats-Unis, en 1890, Howard Phillips Lovecraft est un enfant surdoué, très tôt attiré par la poésie et la lecture, mais aussi par l'astronomie qui l'influence profondément. Il commence à écrire dès ses quatorze ans, fortement inspiré par Edgar Allan Poe. Il crée la majeure partie de son oeuvre lors des dix dernières années de sa vie, entre 1927 et 1937, un ensemble de textes découpé par les spécialistes de l'auteur en trois phases : les Histoires macabres (1905-1920), le Cycle onirique (1920-1927) et le Mythe de Cthulhu (1927-1935).

Lovecraft développe aussi un bestiaire d'un genre nouveau, comme Cthulhu, gigantesque entité extraterrestre au pouvoir immense, tapie au fond de l'océan Pacifique. On retrouve souvent l'origine de ces créatures dans des lectures scientifiques de Lovecraft. Il a, non pas comme la mythologie grecque classique, combiné des morceaux d'animaux, mais plutôt combiné des morceaux de protozoaires, d'animaux microscopiques, qu'il a ensuite agrandis, pour multiplier leur effet de bizarrerie, d'étrangeté.

Lovecraft voyage très peu en dehors de la Nouvelle-Angleterre, où il situe une grande partie de ses intrigues. Attaché à l'identité WASP (protestant anglo-saxon blanc en français), il fait parfois preuve dans ses écrits d'un racisme brutal, notamment dans "L'Horreur de Red Hook", où il décrit les populations immigrées avec des termes dégradants.

L'écrivain semble considérer le genre humain avec un certain pessimisme. Pour Lovecraft, l'horreur ne vient pas de la surface de la Terre, elle vient d'en-dessous ou d'au-dessus, mais cette horreur n'est pas nécessairement maléfique pour les hommes, elle est amorale. Face à ces forces obscures, les personnages de Lovecraft sombrent dans la folie.

Lovecraft entretient des correspondances suivies avec de nombreux auteurs de pulps, qui s'influencent les uns les autres, mais il ne connaît pas un grand succès et vit dans la précarité. Il meurt à quarante-sept ans d'un cancer, dans la ville où il est né.

Le Mythe de Cthulhu (un nom que l'on doit à l'écrivain August Derleth, Lovecraft ne l'ayant jamais employé lui-même) a été et est encore une constante source d'inspiration littéraire (Stephen King considère Lovecraft comme "le plus grand artisan du récit classique d'horreur du XXe siècle"), pour le cinéma (John Carpenter, Alan Moore, Guillerme Del Toro ou encore Alain Resnais pour son film "Providence", 1977) de par la description onirisée des lieux qu'il décrit dans ses divers romans, en particulier sa ville natale : Providence. Il est source d'inspiration également pour les jeux vidéo et pour les séries télévisées, avec la récente "Lovecraft Country" sur HBO. Les récits de Lovecraft ont également été l'objet, sur France Culture, de plusieurs adaptations radiophoniques.

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Cthulhu est une monstrueuse entité cosmique inventée par H.P. Lovecraft dans sa nouvelle "L'Appel de Cthulhu", publiée dans le pulp Weird Tales en 1928. Gigantesque créature extraterrestre endormie depuis des millénaires dans la cité de R'lyeh engloutie sous les flots de l'océan Pacifique, Cthulhu est vénéré tel un dieu par des humains dévoyés et des êtres aquatiques qui lui vouent un culte immémorial par le biais de sculptures antédiluviennes. Celles-ci reproduisent sa forme vaguement humanoïde complétée d'une tête de seiche, de tentacules de pieuvre et d'ailes semblables à celles d'un dragon.

Jeu vidéo
"The Sinking City"
(Frogwares, 2019)
L'écrivain August Derleth désigne sous le vocable "mythes de Cthulhu" l'ensemble des pastiches littéraires qui s'inspirent de l'univers fictionnel de Lovecraft. Le terme est resté, contribuant à multiplier les références à la créature dans la culture populaire à travers la littérature, les jeux de rôle et les jeux vidéo.

Mélange de mythologies européennes (le Kraken des Scandinaves) et du Proche-Orient (Dagon, le dieu-poisson des Philistins), Cthulhu est l'archétype du dieu cosmique monstrueux : d'apparence humanoïde (bien qu'il ne soit pas tout à fait correct de dire cela, Lovecraft insistant bien sur l'aspect totalement inconcevable de la créature), avec une tête de pieuvre et de grandes ailes filandreuses, il est vénéré par des créatures dégénérées, thème récurrent dans l'oeuvre de Lovecraft. Cthulhu inspire également les rêves des hommes, élargissant ainsi le cercle de ses adorateurs.

Dans la nouvelle "L'Appel du Cthulhu" (1926), le vieux Castro, l'un des membres de la secte, présente Cthulhu comme le "prêtre des Grands Anciens". Cthulhu est également évoqué en ces termes : "Nul ne saurait d'écrire le monstre ; aucun langage ne saurait peindre cette vision de folie, ce chaos de cris inarticulés, cette hideuse contradiction de toutes les lois de la matière et de l'ordre cosmique."

Selon l'interprétation d'August Derleth, postérieure à la mort de Lovecraft et contestée par les exégètes lovecraftiens, Cthulhu fut jadis banni du lointain système de Xoth (lequel pourrait correspondre à l'étoile Bételgeuse dans la constellation d'Orion) par les bienveillants "Dieux très anciens", et dort désormais au fond du Pacifique Sud dans la cité sous-marine de R'lyeh, en attendant l'heure de son retour.


Sources pour biographie Lovecraft + Cthulhu : 
Encyclopédies Universalis, Larousse, Wikipedia 
"La Compagnie des oeuvres"  (4 épisodes)



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"Les Mythes de Cthulhu" de H.P. Lovecraft
adaptés par Alberto Breccia et Norberto Buscaglia


⇨   "Le cérémonial"
Dans la vieille ville de Kingsport, une fois par siècle, au solstice d'hiver, se déroule un rite primitif dédié à un monde ancestral...

⇨  "Le monstre sur le seuil"
Depuis que son ami d'enfance revint s'installer à Arkham (Massachusetts), Edward Derby lui rendit visite chaque soir. Puis, Derby épousa Asenath, une jeune fille de la sinistre ville d'Innsmouth. Après une courte lune de miel à Innsmouth, de retour à Arkham, Derby avait changé de manière inquiétante...

⇨   "Le cauchemar d'Innsmouth"
Un jour d'été 1927, un jeune voyageur arrive par hasard à Innsmouth, petite ville côtière de funeste réputation que toute personne saine d'esprit évite de traverser...

⇨   "La cité sans nom"
Un aventurier décide de découvrir une cité mystérieuse perdue au fin fond du désert d'Arabie et qu'aucun mortel n'a encore jamais vue...

⇨   "L'abomination de Dunwich"
Lorsque Lavinia Whateley, célibataire, mit au monde, le 2 février 1913, un fils, prénommé Wilbur, chacun sut, au village de Dunwich, que cet enfant brun à tête de bouc était un signe des démons et que de grands malheurs s'annonçaient...

⇨   "Cthulhu"
Au cours de l'hiver 1926-1927, à la mort de son grand-père, professeur de langues sémitiques à l'université de Providence (Rhode Island), le narrateur découvre dans les affaires du défunt un étrange bas-relief d'argile et un récit en deux volumes : l'un relatant les rêves et les cauchemars de Henry Wilcox, sculpteur de la tablette, l'autre relatant les événements antérieurs liés à Wilcox et au bas-relief...

⇨   "La couleur tombée du ciel"
Un topographe cherche à comprendre pourquoi une partie du paysage d'Arkham est surnommée par les villageois la "lande foudroyée"...

⇨   "Celui qui hantait les ténèbres"
Robert Blake, écrivain et peintre nouvellement installé à Providence, est intrigué par une sombre église qu'il observe chaque jour de sa fenêtre. Bravant les mises en garde et la peur des habitants, un jour d'avril 1935, il pénètre dans l'édifice abandonné des êtres humains depuis longtemps car, dit-on, il abriterait une entité maléfique...

⇨   "Celui qui chuchotait dans les ténèbres"
De violentes inondations ravagèrent le Vermont à l'automne 1927. Un ami du journaliste Albert Wilmarth émit l'hypothèse que la force des éléments délogea des monstres des collines où ils s'étaient cachés et que le pire était à venir. Wilmarth démonta ces théories farfelues dans ses différents articles. Mais un jour, il reçut une lettre d'un certain Henry Akeley. Ce dernier affirmait que des créatures affreuses étaient bien réelles. Il mettait à la disposition du journaliste une pierre mystérieuse couverte de hiéroglyphes...

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Mon avis :

"Je me suis rapidement aperçu que les moyens traditionnels de la bande dessinée n'étaient pas suffisants pour représenter l'univers de Lovecraft, et j'ai commencé à expérimenter de nouvelles techniques, comme le monotype ou le collage."
Alberto Breccia

Il s'agit là de ma première réelle incursion dans l'univers horrifique de H.P. Lovecraft. Des amateurs éclairés de son oeuvre m'avaient auparavant débroussaillé un peu le chemin tortueux et complexe. Personnages hideux et visqueux, monstres abominables et gigantesques, humains difformes, mondes souterrains humides, puanteur et moisissure, voix d'outre-tombe, rites sacrificiels, ombres mouvantes, formes monolithiques, prismatiques, cosmiques... J'avoue ressortir de cette lecture un peu nauséeuse, dérangée par tant de noirceur et de pessimisme, mais aussi totalement captivée et fascinée par cette incroyable créativité dont la frontière avec la folie est extrêmement ténue et la réalité indicible.

Même si elle nécessite en amont quelque intérêt pour la vie, l'écriture et la galaxie obscure de Lovecraft, la bande dessinée, dont on appréciera l'ampleur du travail fourni par Alberto Breccia et Norberto Buscaglia et la qualité graphique des illustrations, apporte une excellente approche de l'entreprise littéraire de l'écrivain américain.

Pour cette interprétation très réussie des Mythes de Cthulhu, les dessins en noir et blanc, réalistes ou abstraits selon les besoins de l'histoire, traduisent parfaitement l'atmosphère lovecraftienne. Les techniques (monotype, pinceau sec, collage, utilisation de textures imprimées, encre de Chine) choisies par Breccia proposent un effet "test de Roschach", avec ses planches monochromatiques dans un nuancier de gris et noir. Comme pour évaluer l'état psychique du lecteur...

La folie, don ou malédiction ? Le monde colonisé par des entités cosmiques depuis les ères les plus anciennes, tel qu'imaginé par Lovecraft, est-il la représentation de certains troubles psychiques encore inexpliqués au début du XXe siècle ? Chacun projettera ses réponses, avec ses propres démons et ses propres cauchemars.

Une lecture éprouvante mais encorcelante, qui nous confronte à nous-mêmes et à nos plus grandes peurs...



Poursuivre la lecture avec H.P. Lovecraft : "Les Mythes de Cthulhu, Légendes du Mythe de Cthulhu, Premiers Contes, L'Art d'écrire selon Lovecraft" (Robert Laffont/Collection Bouquins)


mercredi 19 mai 2021

"La Loterie" de Miles Hyman (d'après Shirley Jackson) (Casterman)

Myles Hyman est un illustrateur français d'origine américaine, né en 1962 à Bennington, dans le Vermont. Passé par l'université Wesleyan de Middletown, dans le Connecticut, où il étudie la littérature et les techniques d'impressions, il poursuit son cursus à l'Ecole des Beaux-Arts de Paris. Il se fait connaître pour ses romans graphiques et ses adaptations de classiques de la littérature. Ses oeuvres ont été exposées dans de nombreuses galeries à travers le monde et il travaille régulièrement en tant qu'illustrateur pour des publications prestigieuses comme Le Monde, Libération, GQ, The New Yorker ou The New York Times. Petit-fils de l'écrivaine Shirley Jackson, il réside aujourd'hui à Paris. Il publie en 2016 une bande dessinée aux éditions Casterman, "La Loterie", très belle adaptation de la nouvelle culte de sa grand-mère. Cet ouvrage a été sélectionné pour le Prix SNCF du polar 2018 - Catégorie BD.

En avril 2017, Miles Hyman est nommé Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres par la Ministre de la Culture, Audrey Azoulay.

Bandes dessinées :
  • "L'Homme à Deux Têtes" (sous le pseudonyme Milo Daax)
  • "Nuit de fureur" de Jim Thompson, avec Matz
  • "Images Interdites" avec Philippe Paringaux
  • "Le Dahlia Noir" de James Ellroy, avec Matz et David Fincher

Shirley Jackson (1916, San Francisco, Californie - 1965, North Bennington, Vermont) est une romancière américaine, spécialiste du récit fantastique et d'horreur, et auteure du roman policier "Nous avons toujours vécu au château". Son livre "La maison hantée" (1959) est tenu par Stephen King pour l'un des meilleurs romans fantastiques du XXe siècle.

Diplômée de l'université de Syracuse en 1940, elle épouse la même année l'écrivain Stanley Edgar Hyman. Le couple s'installe dans le Vermont et donne naissance à quatre enfants. Cette vie familiale rangée et heureuse trouve un écho dans des publications autobiographiques tardives de Shirley Jackson.

En 1948 paraît "The Road Throught the Wall", un premier roman d'horreur, suivi d'une série de nouvelles plus tard réunies dans le recueil "La Loterie et autres histoires". S'y déploient des qualité qui ont fait la notoriété de leur auteure : une mise en situation ancrée dans un quotidien banal, le passé trouble des personnages, l'entretien diabolique du doute sur les événements surnaturels qui s'imposent peu à peu. "Nous avons toujours vécu au château", sorte de roman gothique moderne, est un thriller qui a porté à son pinacle la notoriété de Shirley Jackson. Ce roman a connu une adaptation sur scène.


A voir :
"Shirley", film américain (2020) réalisé par Josephine Decker, fiction biographique sur la romancière Shirley Jackson, avec Elisabeth Moss ("Mad Men", "Top of the Lake", "La Servante écarlate") dans le rôle de Shirley Jackson.

A lire :
"La maison hantée"


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L'histoire :

Loterie en juin,
Abondance de grains.

Voilà le dicton, accompagné d'un rituel bien particulier, qui se transmet de génération en génération dans les villages de cette région isolée de la Nouvelle-Angleterre, aux Etats-Unis. Dans l'un de ces villages, par une chaude matinée de juin, le tirage de la loterie va bientôt commencer. Les habitants, moins de trois cents âmes, se rassemblent en un même lieu. Seuls les chefs de famille seront autorisés à piocher un billet dans l'urne. Mais quel est donc l'enjeu de cette loterie ? Pourquoi les enfants s'amusent-ils autant à ramasser des pierres et des cailloux et à les empiler au milieu de la foule réunie ? Pourquoi quelques villages alentour suppriment-ils cette tradition ancestrale ?...

Mon avis :

Très peu de textes et de dialogues. Les dessins rappellent un peu les tableaux du peintre américain Grant Wood ("American Gothic"). La représentation de la  vie rurale et communautaire est très réaliste. Les couleurs sont douces et néanmoins inquiétantes, les détails en gros plans énigmatiques. Les visages sont fermés, voire inexpressifs, et pourtant ils trahissent à la fois la résignation et le conflit latent. L'effroi s'intensifie au fil des scènes... jusqu'au dénouement final... 

Coup de coeur !!!

En dernières pages, Miles Hyman nous offre de très émouvants témoignages et souvenirs de ses grands-parents, la romancière Shirley Jackson et le critique littéraire Stanley Edgar Hyman. Ecrite en juin 1948, publiée trois semaines plus tard dans The New Yorker Magazine, la nouvelle "La Loterie" provoqua un scandale retentissant dans tous les Etats-Unis et le New Yorker compta un nombre record de résiliations d'abonnement.

Certains lecteurs croyaient que Shirley Jackson s'inspirait de faits réels. L'idée que de tels actes (que je ne divulgâcherai pas !) puissent exister choquait, et en même temps fascinait. Avec cette nouvelle, l'écrivaine mettait les Américains face à leurs sombres démons, eux qui, en cette période d'après-guerre, bénéficiaient d'une image positive dans le monde et incarnaient le rêve et la puissance. Shirley Jackson dénonçait, bien sûr, la haine et la haine dite "ordinaire" (par habitude, par coutume).

mercredi 12 mai 2021

"Comédie française, voyages dans l'antichambre du Pouvoir" de Mathieu Sapin (Dargaud)

Mathieu Sapin est un scénariste et dessinateur de bande dessinée français né en 1974 à Dijon. Il entre aux Arts décos de Strasbourg où il crée, pour un petit magazine de l'école, "Supermurgeman", qui devient son personnage fétiche.

Objecteur de conscience, il entre au CNBDI d'Angoulême, où il s'occupe d'ateliers pour enfants. Illustrateur pour la jeunesse, il travaille pour Bayard, Nathan et Bréal. Ensuite, mélangeant allègrement les genres et les casquettes, il multiplie les expériences éditoriales et reste, avec une quarantaine de livres à son actif, l'un des auteurs les plus insaisissables de sa génération. Aucun style n'effraie celui qui partagea l'atelier de la Société nationale de bande dessinée avec Christophe Blain, Riad Sattouf et Joann Sfar.

Sur les conseils de Lewis Trondheim, Mathieu Sapin ajoute une nouvelle corde à son arc, celle du reportage dessiné - que ce soit sur le making of du film "Gainsbourg, une vie héroïque" ("Feuille de chou", Delcourt, 2010) ou sur les coulisses de Libération ("Journal d'un journal", Delcourt, 2011). En parallèle, ce prolifique auteur tourne dans un documentaire sur le Caucase aux côtés de Gérard Depardieu. De cette expérience, un album sort en 2017, "Depardieu" (Dargaud). Par ailleurs, il réalise en 2014 "Vengeance et terre battue", un court-métrage avec Charlotte Le Bon.

Ce spécialiste du reportage en bandes dessinées a suivi la campagne de François Hollande lors de la présidentielle de 2012 avec "Campagne présidentielle" (Dargaud, réédition en 2017) puis ses premiers pas à l'Elysée dans "Le Château" (Dargaud, 2015).

En 2018, Supermurgeman fait son grand retour dans une nouvelle aventure intitulée "Opération Sheila" (Dargaud). Mathieu Sapin est également le réalisateur d'une comédie long métrage sur le milieu politique, "Le Poulain" (2018).

En 2020, il repart à bord de l'Hector en compagnie d'Emmanuel Guibert pour un quatorzième tome des aventures de "Sardine de l'espace" (Dargaud). En parallèle, le dessin animé de la série est diffusé sur Télétoon+.

Avec "Comédie française, voyages dans l'antichambre du Pouvoir", Mathieu Sapin interroge les liens entre l'Art et le Pouvoir avec la finesse et l'autodérision qui font sa patte.

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L'histoire :
Après le débat de l'entre-deux-tours de la présidentielle de 2017, auquel il a pu assister depuis les coulisses de l'équipe Macron, Mathieu Sapin reprend le chemin de la fin du tournage puis du montage de son premier long métrage, "Le Poulain". Précédemment, il y eut trois albums, l'un consacré à "Depardieu" et deux autres à François Hollande, "Campagne présidentielle" et "Le Château". Alors, croquer la vie politique et les premiers pas d'Emmanuel Macron en tant que Président de la République taraude le dessinateur. Son envie de refaire une BD, entre reportage et fiction, est de plus en plus forte et l'idée de plus en plus excitante. Pour cela, il faut approcher Jupiter. Mathieu Sapin ne se voyait pas comme un courtisan. Pourtant, quelques-unes de ses attitudes le surprennent et ce comportement n'est pas sans lui rappeler un certain Jean Racine qui, à la demande de Madame de Montespan, abandonna définitivement le théâtre pour devenir l'historiographe du roi Louis XIV...

Mon avis :

"Est-ce qu'on peut approcher le pouvoir sans pour autant perdre son âme ? Tutoyer le prince et rester soi-même."

Telle est la question "fil rouge" de cette BD pleine d'humour et d'une réjouissante autodérision. Mathieu Sapin a, de plus, un sens de l'observation et un souci du détail très aiguisés. Ses personnages sont très expressifs. Certains passages de la vie et l'oeuvre de Racine transposés dans l'univers de "Harry Potter" ou de "Game of Thrones" sont à mourir de rire ! Mais le parallèle avec le grand Académicien est néanmoins instructif et passionnant, et grâce à cette BD, c'est avec beaucoup de plaisir que je redécouvre et que je relis le théâtre de Racine...

mercredi 5 mai 2021

"Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin" d'Emilie Plateau (d'après Tania de Montaigne) (Dargaud)


Emilie Plateau est auteure, scénariste et dessinatrice. Après des études à l'Ecole supérieure des beaux-arts de Montpellier, elle emménage à Bruxelles où elle commence à faire de la bande dessinée, d'abord sous forme de fanzines personnels puis au sein des maisons d'éditions 6 pieds sous terre ("Comme un plateau", 2012, et "De l'autre côté à Montréal", 2014) et Misma ("Moi non plus", 2015). En 2019, chez Dargaud, elle adapte en bande dessinée le livre de Tania de Montaigne, "Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin", paru chez Grasset en 2015. Elle travaille également pour l'édition jeunesse et la presse et participe à de nombreux collectifs de bandes dessinées.

(Emilie Plateau à gauche, Tania de Montaigne à droite)

Tania de Montaigne est une journaliste, romancière, essayiste, musicienne, chanteuse et comédienne française née en 1971 à Paris. Elle est l'auteure d'essais et de romans, dont "Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin" (Grasset), Prix Simone Veil 2015 et finaliste du Grand Prix des lectrices de Elle 2016. Son dernier essai, "L'Assignation, les Noirs n'existent pas" (Grasset, 2018) a reçu le Prix Botul et le Prix de la laïcité. 

En 2019, elle monte sur la scène du Théâtre du Rond-Point avec la pièce "Noire", adaptée de son roman et mise en scène par Stéphane Foenkinos. Dans un décor ultra-sobre, Tania de Montaigne raconte, interroge, immerge les spectateurs dans la série d'épreuves que Claudette Colvin a dû traverser, et s'entoure d'extraits de films, d'images d'archives, de témoignages, de chansons admirables de Nina Simone et Billie Holiday. La pièce est courte, moins d'une heure, mais elle est d'une force poignante. Elle a été diffusée le 19 mars 2021 sur France 5 dans le cadre de "Au spectacle chez soi".

Le 2 mars 1955, à Montgomery, en Alabama, bien avant que Rosa Parks, soutenue par Martin Luther King, ne devienne un symbole mondial de la lutte pour les droits civiques en faisant la même chose, Claudette Colvin, jeune Noire, refuse de céder son siège à un passager blanc dans le bus, comme l'imposent les lois Jim Crow sur la ségrégation aux Etats-Unis. Elle a quinze ans et son histoire sera oubliée jusqu'à ce que Tania de Montaigne la remette en lumière en 2015 dans son roman "Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin" (Grasset). Malgré les menaces, Claudette Colvin reste assise. Jetée en prison, elle décide de suivre le projet de son avocat, Fred Grey, de plaider non coupable et d'attaquer la ville pour faire remonter l'affaire devant la Cour Suprême des Etats-Unis. Mais Claudette est condamnée puis abandonnée par le reste du mouvement. Tania de Montaigne rappelle l'injustice qui a été faite à la jeune fille, à qui on a refusé le statut de visage du mouvement des droits civiques, car pauvre et fille-mère.

Claudette Colvin vit encore aujourd'hui aux Etats-Unis. Elle a quatre-vingt-deux ans.

(Claudette Colvin en 2020)


"Prenez une profonde inspiration. Quittez le lieu qui est le vôtre, passez les ruisseaux, les fleuves, l'océan, sentez la brise. Survolez New York, la statue de la Liberté, l'Empire State Building, longez la côte, cap au sud."

Ainsi commence l'histoire...

Triple coup de coeur pour ce livre choc !!!

♡ Coup de coeur pour Claudette Colvin dont on découvrait le nom et le courage en 2015 grâce au roman de Tania de Montaigne, "Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin" (Grasset), et à la pièce de théâtre, "Noire", adaptée de son roman.

♡ Coup de coeur pour les dessins d'Emilie Plateau, jolis, simples, accessibles à un large public, et pour leur couleur chaude dominante, l'orange.

♡ Coup de coeur pour la narration. Des phrases courtes et un ton posé insufflent intensité et humanité, une force tranquille par laquelle Emilie Plateau nous met face à la réalité crue, violente, barbare, de la ségrégation raciale légale, du racisme, de l'injustice des hommes, de ce qu'est être noir et être femme noire en ces temps honteux. Tania de Montaigne et Emilie Plateau nous laissent la responsabilité de réfléchir à l'étrange résonnance de cette histoire avec notre époque. Poignant !