mercredi 4 août 2021

"Le fils" de Philipp Meyer (Livre de Poche)

 
Prix Littérature-monde étranger 2015
Finaliste du Prix Pulitzer de la fiction 2014


Philipp Meyer est un écrivain américain né en 1974 à New York et qui a grandi dans la banlieue de Baltimore. Il est reconnu comme l'un des écrivains les plus doués de sa génération. Lauréat du Los Angeles Times Book Prize pour son premier roman, "Un arrière-goût de rouille" (Denoël, 2010), il a rencontré un formidable succès avec son deuxième livre, "Le fils", salué par l'ensemble de la presse américaine comme l'un des cinq meilleurs romans de l'année 2013. Finaliste du Prix Pulitzer de la fiction en 2014, le roman sera traduit en plus de vingt langues.

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Quelques mots sur le Texas...



Le Texas est le plus vaste Etat (en dehors de l'Alaska) des Etats-Unis d'Amérique. L'Ouest, aride, appartient aux Grandes Plaines, formées de plateaux étagés (Llano Estacado, plateau d'Edwards, plateau Comanche). L'Est, humide, comprend une partie de la plaine côtière. Des deltas forment une plaine marécageuse bordée de lagunes fermées par des cordons littoraux. Houston reste la ville la plus dense bien qu'Austin en soit la capitale. La particularité du Texas est qu'il appartient à plusieurs ensembles régionaux : à la Sun Belt (économie), au Far West (paysages et folklore) et au Sud (histoire et culture).

Austin

Avant l'arrivée des Européens, le Texas était la terre de plusieurs peuples indiens : Alabamas, Apaches, Aranamas, Atakapas, Caddos, Comanches, Coahuiltecans, Cherokees, Chactas, Coushattas, Hasinais, Jumanos, Karankawas, Kickapous, Kiowas et Wichitas.

Quanah Parker - Chef des Comanches

Découvert par les Espagnols au XVIe siècle, le territoire releva de la vice-royauté de la Nouvelle-Espagne jusqu'en 1821, puis devint un Etat de la République fédérale mexicaine. Le Texas connut alors une forte colonisation américaine (comme les "Old Three Hundreds", colonie de 300 familles implantées par Stephen Fuller Austin) et s'opposa à la dictature du général mexicain Santa Anna. Du 23 février au 6 mars 1836, l'armée mexicaine assiège et prend d'assaut le Fort Alamo dont tous les défenseurs sont tués. Parmi eux, Davy Crockett, James Bowie et William Barret Travis. Santa Anna sera vaincu à son tour sur les rives du fleuve San Jacinto. République indépendante éphémère, le Texas fut incorporé aux Etats-Unis en 1845.


6 mars 1836 - Fort Alamo



Davy Crockett










David, dit Davy Crockett (Rogersville, Tennessee, 1786 - Fort Alamo, Texas, 1836), député du Tennessee et membre du Congrès, soldat trappeur et héros populaire de l'histoire américaine)


Etat esclavagiste, le Texas participa aux côtés des Etats confédérés d'Amérique à la guerre de Sécession (1861-1865), puis connut une expansion lors des années de course aux champs pétrolifères. La population a plus que triplé depuis 1920 (croît naturel, immigration d'autres Etats de l'Union et du Mexique), progression liée à l'essor économique. A l'agriculture (céréales, coton, fruits), parfois irriguée, et surtout à l'élevage (bovins) et à l'exploitation du sous-sol (le tiers du pétrole et la moitié du gaz naturel du pays) se sont ajoutées les branches de transformation (chimie, agroalimentaire), des industries de pointe (aéronautique, électronique), implantées notamment dans les deux métropoles majeures, Dallas et Houston.


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"Le fils" de Philipp Meyer :

Comment résumer un tel chef-d'oeuvre sans prendre le risque d'en dévoiler un seul élément-clé ?

"Le fils" est une fresque ambitieuse et flamboyante qui balaie toute l'Histoire du Texas, terre de plusieurs peuples indiens avant l'arrivée des Européens, jusqu'à nos jours. Pour son récit, Philipp Meyer s'appuie sur le destin de trois membres d'une même famille. Trois époques. Trois générations. Trois voix.

La voix d'Eli McCullough, dit "le Colonel". Fondateur de la dynastie et pour toujours son maillon fort, Eli McCullough est né le 2 mars 1836, jour où fut ratifiée la déclaration d'indépendance du Texas. Enlevé à l'adolescence par les Comanches, ses trois années de captivité lui forgeront une carapace de fer.

La voix de Peter McCullough, fils maudit d'Eli. Sa sensibilité, son humanité et sa volonté de ne pas ressembler à son père lui feront prendre d'autres chemins que ceux tracés par le Colonel et, pour cela, ce dernier, être inflexible et sans pitié, le reniera.

Et enfin, la voix de Jeanne Anne, petite-fille de Peter, le renégat, et arrière-petite-fille d'Eli, le patriarche, qu'elle a connu très vieux, qu'elle vénère, et à qui elle ressemble beaucoup. Milliardaire, à la tête d'un empire financier dans l'industrie du pétrole, femme puissante dans un monde généralement réservé aux hommes, aujourd'hui âgée de quatre-vingt-six ans, elle se souvient de son enfance, jette un regard froid et amer sur son parcours professionnel et sur sa vie personnelle, et s'interroge sur l'avenir de la famille McCullough et sur les conséquences inéluctables du passé.

Végétations luxuriantes, animaux sauvages, rivières, roches, désert, serpents, pêche, chasse, bisons, mustangs, ranchs, éoliennes, champs pétrolifères, guerres, Indiens, colons, Texans, Mexicains, secrets, haines, bravoure, poésie, littérature... Philipp Meyer, dont on salue le travail de documentation en amont, réunit tout cela, et plus encore, dans ce western moderne violent, réaliste et vertigineux.

Plus qu'un coup de💛, ce roman devient désormais un de mes "Indispensables" et j'embarquerais volontiers pour une seconde lecture afin d'en recueillir toute sa sève !!!

mercredi 28 juillet 2021

Juillet 2021 - "Les Policiers de l'été"

 
"Cats" by Leticia Zamora

"L'emprise du passé" (J'ai lu) + "Les disparues de la lande" (Presses de la Cité) de Charlotte Link


Charlotte Link est née en 1963 à Franckfort-sur-le-Main, en Allemagne. Elle a publié son premier roman à l'âge de dix-neuf ans et a écrit des livres pour enfants, des nouvelles, des thrillers psychologiques, des romans (historiques pour la plupart) et de nombreux articles de magazines et de quotidiens. On lui doit plusieurs best-sellers adaptés pour la télévision allemande, dont la trilogie "Le Temps des orages" en 1999. En 2007, elle a reçu le prestigieux Goldene Feder (Plume d'Or) pour l'ensemble de son oeuvre.

L'histoire de "L'emprise du passé" :

Le 14 septembre 2001, un petit garçon de cinq ans disparaît. Heureux, il venait juste de recevoir un vélo pour son anniversaire.

En février 2014, Richard Linville, policier à la retraite, est sauvagement assassiné dans sa maison de Scalby, petit village du Yorkshire. Trois mois plus tard, Kate Linville, sa fille unique, sergent détective à Scotland Yard, arrive de Londres pour suivre l'enquête aux côtés de l'inspecteur Caleb Hale de la North Yorkshire Police.

Au même moment, chez eux, à Kingston upon Thames, près de Londres, Stella et Jonas Crane reçoivent, de bien mauvaise grâce, Terry Malyan, la mère biologique de leur fils Sammy, et son nouveau compagnon. Stella et Jonas ont un curieux pressentiment et se méfient du jeune couple mal assorti. Terry Malyan n'avait donné aucune nouvelle depuis l'adoption et, soudain, elle décide de rendre visite à Sammy pour son cinquième anniversaire. Les Crane sont inquiets...


L'histoire de "Les disparues de la lande" :

Ce 14 octobre 2017, dans la lande de Scarborough, Yorkshire, des promeneurs ont découvert le cadavre d'une adolescente, Saskia Morris, disparue depuis un an. L'inspecteur Caleb Hale, de la police locale, dirige l'enquête.

Par le plus grand des hasards, Kate Linville, sergent détective à Scotland Yard, vient d'arriver de Londres. Les locataires qui occupaient la maison de ses parents à Scalby, près de Scarborough, se sont envolés après avoir complètement saccagé les lieux. Pendant les travaux de nettoyage et de rénovation qu'elle doit engager, la jeune femme s'installe au Bed & Breakfast des Goldsby.

Les événements vont alors se précipiter. Amelie Goldsby, quatorze ans, fille des propriétaires du B&B, disparaît sur le parking du supermarché où elle attendait sa mère. Et le service d'aide sociale à l'enfance de Scarborough est sans nouvelle depuis une semaine de Mandy, âgée elle aussi de quatorze ans, benjamine des Allard, famille en grande précarité.

Certains journalistes ne manquent pas de faire le rapprochement entre ces disparitions et celle de Hannah Caswell, un soir de novembre 2013, à la gare de Scarborough où elle a été aperçue pour la dernière fois. Un seul corps, celui de Saskia Morris, a été retrouvé. Enlèvements ? Fugues ? Mauvaises rencontres ? La région est en émoi. Mais Kate Linville sait d'expérience qu'elle ne doit pas mettre son nez dans cette affaire qui est celle l'inspecteur Hale...

Mon avis :

Le premier tome traverse tout le Royaume-Uni, de Londres à Belfast, dans une cavale sanglante et angoissante. Le second tome est une course contre le temps, dans un suspense terriblement oppressant. L'ensemble est brillamment maîtrisé. Les chapitres s'enchaînent, haletants. Les intrigues sont fouillées, intenses, bouillonnantes. Les profils psychologiques sont minutieusement campés, aucun personnage ne laisse indifférent.

Charlotte Link traite et décortique des sujets graves, pointe les failles de la société dans sa globalité, démontre les implications et les conséquences de ces lacunes sur les individus ou groupes d'individus. Les thèmes abordés sont nombreux, mais la romancière ne tombe jamais dans la superficialité.

Enorme coup de coeur pour ce diptyque policier et pour cette plume que je découvre avec grand bonheur !!!

mercredi 21 juillet 2021

"Cottage, fantômes et guet-apens" de Ann Granger (10/18)

Ann Granger est née en 1939 à Portsmouth, en Grande-Bretagne. Auteure de romans policiers et historiques très prolifique, avec plus de trente romans parus en Angleterre, elle a rencontré un franc succès à l'international avec ses séries "Lizzie Martin" et "Campbell et Carter". Ann Granger a travaillé dans les ambassades britanniques de nombreux pays, dont la République tchèque, la Zambie et l'Allemagne. Elle vit désormais dans l'Oxfordshire.

L'histoire

Le cadavre d'une jeune inconnue vient d'être découvert sur le terrain à l'abandon d'Eli Smith, près de l'ancienne ferme de ses parents, aujourd'hui refuge pour les corbeaux. Il y a trente ans, ce même lieu a déjà été le théâtre d'un terrible drame familial.

La propriétaire du centre équestre voisin, Penny Gower, a remarqué, la veille, une Mercedes grise garée juste devant la maison en ruine des Smith. Le conducteur s'est soudain écrasé dans son siège de crainte d'être vu. Penny a trouvé son attitude étrange et affirme qu'il ne s'agissait pas de quelqu'un du coin.

Une victime non identifiée et aucun indice. Pour démarrer son enquête, l'inspectrice Jess Campbell ne dispose que de ce témoignage. Et voilà qu'en plus, on lui annonce l'arrivée imminente du commissaire Carter, un nouveau chef qui va vouloir sûrement mettre son grain de sel dans sa façon de travailler. Ceci n'est pas pour adoucir son humeur...

Mon avis :

Sous ses atours de "cozy mystery", comme le suggère la jolie illustration naïve en couverture, cette enquête policière tient plus du roman noir que de la comédie légère et distrayante. Chaussez vos bottes de caoutchouc car au coeur de cette charmante campagne anglaise de carte postale, on avance dans la brume et la gadoue, et les fantômes tapis en chacun de nous ressurgissent. Dans cet endroit perdu du Gloucestershire, on remue la boue, au sens propre comme au sens figuré.

Les idées étaient séduisantes, tous les ingrédients étaient là, dans un décor parfait pour le genre, mais malheureusement la forme n'a pas suivi. Le rythme est lent et les personnages auraient mérité une esquisse psychologique plus fine et approfondie.

Premier tome d'une série autour du binôme "Campbell/Carter", pour ma part, je m'arrête ici, et je le regrette, car j'aurais vraiment aimé être plus enthousiaste...

mercredi 14 juillet 2021

"L'inconnu du Nord-Express" de Patricia Highsmith (Livre de Poche)

Patricia Highsmith est une romancière américaine (Fort Worth, Texas, 1921 - Locarno, Suisse, 1995)

Après son premier roman, "L'inconnu du Nord-Express" (1950), elle publie la série des Ripley ("Monsieur Ripley", 1955 ; "Sur les pas de Ripley", 1979) où elle démonte les mécanismes de la vie quotidienne. Le récit policier se centre sur le coupable, objet mouvant d'une étude psychologique, dans un style qui associe des origines classiques (Tchekhov, Tennessee Williams) à l'horreur la plus crue ("Le Journal d'Edith", 1977 ; "Le jardin des disparus", 1982) et où la limite entre animalité et humanité est indécise ("L'amateur d'escargots", 1975 ; "Le rat de Venise", 1977 ; "Les sirènes du golf", 1984). Son dernier roman, "Petit G" (1995) est publié après sa mort.

De très nombreuses adaptations cinématographiques, les plus fameuses étant "L'inconnu du Nord-Express" d'Alfred Hitchcock (1951), "Plein soleil" de René Clément (1960) et "L'ami américain" de Wim Wenders (1977), ont contribué à populariser l'univers de Patricia Highsmith. Un univers qui, s'il s'appuie sur les formes et les conventions du roman policier, sait aussi en jouer à merveille pour distendre au maximum le temps de la narration, et introduire le lecteur dans un univers équivoque où le dédoublement est la loi. Si elle a connu le succès avec "L'inconnu du Nord-Express" et la série des Ripley, Patricia Highsmith, "poète de l'angoisse plus que de la peur" (Graham Greene), est aussi l'auteure d'une oeuvre plus secrète, qui culmine avec "Le Journal d'Edith".


"L'inconnu du Nord-Express"
film américain (1951) réalisé par Alfred Hitchcock
sur un scénario de Raymond Chandler
avec Farley Granger, Ruth Roman et Robert Walker.

L'histoire :

Dans le train qui le mène à New York, Guy fait la connaissance de Charles Bruno, fils à papa bavard et indiscret dont il ne parvient pas à se débarrasser. Il suffit à Bruno de quelques minutes pour tout savoir sur Guy : que c'est un architecte prometteur de vingt-neuf ans, qu'il vit au Texas, est séparé de sa femme Miriam depuis trois ans, a une maîtresse, Anne, qu'il espère épouser mais Miriam bloque la procédure de divorce, raison pour laquelle Guy se déplace à New York. Quant à Bruno, jeune homme fantasque de vingt-cinq ans, il n'a pas de mots assez durs pour exprimer la haine qu'il ressent pour son père. L'alcool aidant, une étrange relation s'installe entre Guy et Bruno, et un plan macabre et pervers naît de leurs confidences réciproques...

"Hé ! Bon sang, quelle idée formidable ! Ecoutez : chacun de nous tue pour le compte de l'autre, vous comprenez ? Je tue votre femme et vous tuez mon père ! Nous nous sommes rencontrés dans le train et personne ne sait que nous nous connaissons ! Nous avons chacun un alibi parfait ! Vous saisissez ?"

Mon avis :
J'attendais ce rendez-vous estival avec impatience, mais à mon grand regret, cet "Inconnu du Nord-Express" m'a perdue sur le quai. Dans ce premier roman noir de Patricia Highsmith, fort de son énorme succès dès sa parution en 1950 et de plusieurs adaptations cinématographiques, malgré le duel psychologique d'anthologie entre les personnages principaux, je n'ai pas retrouvé la fraîcheur ni la profondeur de "Carol", que j'avais TELLEMENT aimé ! Comparer les deux textes tout au long de ma lecture a sans doute été mon erreur. Aussi je ne m'avoue pas vaincue. Je garde bien au chaud au creux de ma bibliothèque "L'inconnu du Nord-Express" pour un autre moment...


A lire également de Patricia Highsmith :     "Carol"

mercredi 7 juillet 2021

"Meurtres et Pépites de Chocolat" + "Meurtres et Charlotte aux Fraises" de Joanne Fluke (le cherche midi)

Joanne Fluke est une romancière américaine née en 1943 à Swanville, dans le Minnesota. Diplômée en psychologie, elle écrit, dans les années 1980, sous le nom de Jo Gibson, des histoires d'horreur pour jeunes adultes. En 2000, avec "Meutres et Pépites de Chocolat", elle commence une série consacrée à Hannah Swensen, détective amateure et pâtissière. L'originalité de cette série est d'inclure des recettes de cuisine dans l'intrigue policière. "Meurtres et Pépites de Chocolat" et "Meurtres et Charlotte aux Fraises" ont été publiés en France aux éditions Le cherche midi au printemps 2021. "Meurtres et Muffins aux Myrtilles" et "Meurtres et Tarte au Citron meringuée" sont attendus en septembre 2021.

L'histoire de "Meurtres et Pépites de Chocolat" :

Il y a deux ans, à la mort de son père, Hannah Swensen a renoncé à sa carrière universitaire pour revenir auprès de sa famille à Lake Eden (Minnesota), petite ville paisible et sûre de son enfance. Aujourd'hui elle ne regrette en rien son choix. Par hasard, elle s'est découvert une passion pour la pâtisserie et a ouvert une boutique, le "Cookie Jar", où ses créations de biscuits originaux font les délices de toute la région.

Quant à son rapprochement familial, les choses ne se passent pas si mal, finalement. Sa mère, veuve d'un commerçant très estimé de Lake Eden (son père était quincailler), est devenue par son dynamisme un pilier de la ville. Le défaut, s'il en est un, de Delores, est de voir en chaque spécimen masculin célibataire qui croise son chemin un fiancé potentiel pour Hannah, sa fille aînée trentenaire. Andrea, la cadette, travaille pour l'agence immobilière "Lake Eden Realty". Elle a épousé le shérif adjoint du comté, Bill Todd, et le couple a une petite fille de quatre ans, Tracey. Michelle, la benjamine rebelle et la plus indépendante de la sororie, vit en Europe.

En ce petit matin frisquet de la mi-octobre, Hannah arrive tôt, comme chaque jour, pour préparer le café et les premières fournées de cookies avant l'ouverture à 8h. En installant la salle qui accueillera les clients pour le petit-déjeuner, la jeune femme s'étonne du retard tout à fait inhabituel du livreur de la laiterie "Cozy Cow". Ron LaSalle est invariablement là à 7h35 précises pour boire son café et emmener sa portion de gâteaux quotidienne.

Le "Cookie Jar" est le lieu où tout le monde se rencontre et se raconte les nouvelles et les petits potins. Inquiète, Hannah interroge les habitués pour essayer de retracer l'itinéraire de Ron ce matin. Il semble que sa jeune nièce Tracey soit la dernière à avoir aperçu Ron et sa camionnette dans la ruelle derrière la pâtisserie. Stupéfaite, Hannah se précipite dehors et découvre, en effet, avec horreur, le véhicule, la portière côté conducteur ouverte sur un pied ballant et, renversé sur le siège, le corps sans vie de Ron, sa chemise "Cozy Cow" ensanglantée...

L'histoire de "Meurtres et Charlotte aux Fraises" :

Les terribles tragédies d'octobre dernier ont secoué toute la petite bourgade. Lake Eden se remet petit à petit de ses émotions. Les derniers estivants ont quitté les cottages autour du lac. En décembre, la région se prépare à entrer dans la saison difficile. Les hivers sont rudes dans le Minnesota.

Heureusement, un événement exceptionnel vient sortir les habitants de leur torpeur. Clayton Hart, patron des farines Hartland, a décidé d'organiser un concours du meilleur pâtissier, le premier du genre, et a choisi Lake Eden pour le mettre en place. Si le succès est au rendez-vous, la manifestation pourrait devenir annuelle et être une aubaine pas seulement pour Hart mais aussi pour les commerçants de Lake Eden.

Hannah Swensen, patronne du "Cookie Jar", réputée pour ses succulents biscuits, est la présidente du jury. Les épreuves sont retransmises à la télévision et se déroulent parfaitement bien. Le premier prix est remis à la candidate qui a présenté une tarte au citron aux saveurs délicates. A la demande de Clayton Hart, Hannah clôt l'émission en réalisant en direct une charlotte aux fraises. Malgré sa nervosité, tout se passe sans encombre et le dessert est fort apprécié. Même Boyd Watson, sévère juré du concours, et habituellement coach sportif de Lake Eden craint pour sa franchise, ne tarit pas d'éloges pour son gâteau et en emporte une part généreuse pour son épouse clouée au lit avec un mauvais rhume.

De retour chez elle en fin de soirée, satisfaite de sa prestation qu'elle est en train de visionner, et espérant se reposer un peu, Hannah reçoit un appel téléphonique. Danielle Watson vient de découvrir son mari, Boyd, frappé à mort avec un marteau dans le garage de leur maison. Malheureusement, sur place, la police ne trouve aucun élément qui permette sans le moindre doute d'innocenter Danielle...

Mon avis :

Mélangez avec espièglerie une tasse de Miss Marple (d'Agatha Christie), un tumbler d'Agatha Raisin (de M.C. Beaton), un mug de Melinda Monroe ("Les chroniques de Virgin River" de Robyn Carr), un gobelet recyclable de Nora Linde (de Viveca Sten) et un grand bol d'Erica Falck (de Camilla Läckberg), vous obtiendrez la pétillante Hannah Swensen !!!

Léger comme une barbe à papa... Sucré comme un beignet à la confiture... Ne boudons pas notre plaisir ! L'ensemble est réjouissant et divertissant. Les pièces du puzzle s'assemblent harmonieusement. Malicieuse jusqu'au bout, Joanne Fluke glisse entre les pages de chaque tome une quinzaine de recettes gourmandes. De toute évidence, elle s'amuse beaucoup... et son enjouement est communicatif !!!

mercredi 30 juin 2021

Juin 2021 - "Littérature et Société"


"Le Jeu de la Dame" de Walter Tevis (Gallmeister)

Walter Tevis est né en Californie en 1928. Diplômé de l'Université du Kentucky, il écrit d'abord des nouvelles puis un premier roman, "L'Arnaqueur" (1959), qui se déroule dans l'univers du billard et que Robert Rossen porte à l'écran avec Paul Newman. "L'Homme tombé du ciel", roman de science-fiction, est ensuite adapté au cinéma à son tour ("L'Homme qui venait d'ailleurs", film britannique de Nicolas Roeg avec David Bowie). Devenu professeur, il sombre dans l'alcool avant de se reprendre et de déménager à New York, où il écrit d'autres nouvelles et quatre romans, dont "La couleur de l'argent" (1984), suite de "L'Arnaqueur" et adapté en 1986 par Martin Scorsese avec Paul Newman et Tom Cruise. Walter Tevis meurt d'un cancer du poumon en 1984. Il est enterré à Richmond, dans le Kentucky.

"Le Jeu de la Dame" (1983) a été adapté en 2020 par Netflix en mini-série de six épisodes, réalisée par Scott Frank et Allan Scott, avec Anya Taylor-Joy. Le succès de la série est planétaire. Si son héroïne, Beth Harmon, n'a jamais existé, Walter Tevis était un passionné d'échecs, il se serait inspiré du champion américain Bobby Fischer. Tevis aussi était rongé par une dépendance aux médicaments.

L'histoire :

Orpheline à huit ans, Elizabeth Harmon est placée au foyer Methuen de Mount Sterling, dans le Kentucky. Elle y fait la connaissance de Jolene, une grande fille de douze ans qui, comme elle, n'est pas au premier rang pour l'adoption : Beth n'est pas belle et Jolene est Noire. Nous sommes aux Etats-Unis, en 1957.

A Methuen, Beth et Jolene deviennent inséparables. Beth découvre rapidement le puissant pouvoir des mystérieux cachets verts, des tranquillisants, distribués quotidiennement à tous les enfants. Et puis un jour, elle croise le chemin de M. Shaibel, l'homme à tout faire de l'orphelinat, un vieil homme solitaire, d'une grande gentillesse, qui va lui transmettre sa passion pour les échecs et lui enseigner, en secret, tout ce qu'il sait sur ce jeu le plus populaire au monde, mais aussi l'un des plus élitistes.

Quatre années se sont écoulées depuis son arrivée à Methuen lorsque Beth est adoptée. Les Wheatley appartiennent à la classe moyenne de Lexington (Kentucky). Ils possèdent une maison petite mais jolie et confortable. Beth a dorénavant une chambre pour elle toute seule, avec un grand lit, un bureau et une bibliothèque. 

M. Wheatley brille par son absence, régulièrement retenu par son travail à Denver. Mme Wheatley est une femme au foyer et dépend financièrement de son mari. Ce qui revient à dire que Beth et elle ne vivent pas dans le luxe. Dépressive, Alma Wheatley noie son ennui dans l'alcool et la consommation excessive de Librium, ces mêmes comprimés verts que Beth connaît bien.

Beth est une brillante élève et n'a rien perdu de sa passion pour les échecs. Mais ce jeu est réservé aux hommes, même au niveau des petits tournois locaux. Qu'à cela ne tienne ! Elle s'en est fait la promesse : un jour elle sera la meilleure. Fine tacticienne, elle est en train de placer patiemment les pièces sur l'échiquier de son destin et étudie toutes les stratégies. La partie ne fait que commencer...

Mon avis :

Vous ne jouez pas aux échecs ? Ne craignez rien ! Je vais vous expliquer...
  • Il y la Dame, Beth, jeune fille cérébrale, passionnée et volontaire. Autour d'elle gravitent les pièces maîtresses de son jeu.
  • Il y a ses deux Tours, Jolene et Alma Wheatley, ses deux piliers, ses deux modèles, deux âmes blessées par la vie et qui, par leur force et leur générosité, vont contribuer à ce que la chrysalide Beth devienne ce papillon génial admiré de tous.
  • Il y a ses deux Cavaliers, Harry Beltik et Benny Watts. Ils vont la bousculer, l'éreinter, la pousser au-delà de ses limites, beaucoup l'aimer aussi. Ils ne ménageront aucun effort. La victoire de leur Dame n'est pas négociable et leur fidélité sera inestimable.
  • Il y a ses deux Fous, l'alcool et les tranquillisants, la lame à double tranchant, faux alliés et pires ennemis.
  • Il y a les pions, tous les personnages secondaires qui vont traverser l'échiquier et participer d'une manière ou d'une autre au résultat de la partie, comme M. Shaibel.
  • Et enfin, il y a le Roi à mettre en échec, le champion russe Vasily Borgov.
Ce très beau roman, sensible et émouvant lorsqu'il aborde les dépendances (alcool, médicaments, jeux d'argent), éclaire sur le monde des échecs, sur sa misogynie, et sur l'état d'esprit des joueurs, tous plus ou moins fragilisés ou éprouvés psychologiquement par leur solitude et par la férocité des compétitions et de leurs enjeux. Walter Tevis mène jusqu'à la dernière page suspense et intensité, et c'est avec grand regret que l'on quitte son inspirante héroïne, Beth Harmon.

mercredi 23 juin 2021

"Il faut qu'on parle de Kevin" de Lionel Shriver (J'ai lu)


Prix Orange 2005

Lionel Shriver, née Margaret Ann Shriver en 1957 à Gastonia en Caroline du Nord, est une femme de lettres et journaliste américaine. Elevée dans une famille dominée par les valeurs religieuses importantes (son père était pasteur presbytérien), elle changea de prénom à l'âge de quinze ans, forte de sa conviction selon laquelle les hommes avaient la vie plus facile que les femmes. Lionel Shriver a fait ses études au collège Barnard ainsi qu'à l'Université Columbia. Elle vit ensuite à Nairobi, Bangkok et Belfast avant de s'installer à Londres. Elle est mariée avec le batteur de jazz Jeff Williams.

Lionel Shriver est l'auteure de neuf romans. En 2005, elle remporte le Prix Orange pour la fiction "Il faut qu'on parle de Kevin", un roman à suspense avec une étude approfondie sur l'influence de l'ambivalence maternelle sur la décision du personnage de Kevin d'assassiner sept étudiants de son école. Le livre a créé de grandes controverses avant de devenir un succès. 

En 2011 sort en salles "We Need to Talk about Kevin", film britannico-américain réalisé par Lynne Ramsay, avec Tilda Swinton, Ezra Miller et John C. Reilly. 


"Ecrire est une façon de résister. Il ne s'agit pas seulement de commenter ou d'imiter la réalité, mais de créer sa propre réalité. Et cela me met en colère qu'on me dise comment je dois créer mes personnages dans mon propre monde : cela m'appartient, c'est ma réalité, c'est ma réalité, et donc allez vous faire foutre."
Lionel Shriver

L'histoire :

Novembre 2000

Alors que son fils Kevin purge sa peine en prison, Eva entame une correspondance effrénée avec Franklin, son ex-mari et père de Kevin. Comme un exutoire, ses lettres se muent très vite en journal intime dans lequel elle couche, avec force détails, toutes les images et les réflexions qui lui viennent à l'esprit, les souvenirs et les anecdotes tour à tour drôles ou émouvants, nostalgiques ou visionnaires, tendres ou cruels.

"Il faut qu'on parle de Kevin". Dévorée par la culpabilité, Eva veut comprendre pourquoi elle n'a jamais pu aimer son fils, pourquoi sa famille en est arrivée là, pourquoi des tueries perpétrées dans les écoles par des gamins comme Kevin deviennent récurrentes aux Etats-Unis.

Il y a exactement un an et huit mois, Kevin, alors âgé de seize ans (moins trois jours), a massacré à l'arbalète neuf personnes parmi lesquelles des camarades de classe...

Mon avis :

Un roman dérangeant - très dérangeant - qui s'empare de nous jusqu'au dernier mot et nous enveloppe d'un voile de noirceur et de pessimisme. A travers le personnage d'une mère accablée, écartelée par des sentiments contradictoires, mais qui s'efforce malgré tout de garder la tête haute, Lionel Shriver s'interroge sur la société américaine, sur sa violence, sur les limites des services sociaux et éducatifs. Elle développe sa réflexion autour de la maternité, des injonctions sociétales, de la parentalité au sein d'une famille dysfonctionnelle. Elle se méfie du fameux "instinct maternel" et porte une attention toute particulière à la relation mère-fils.

Un texte incandescent et d'une rare intelligence dont on ressort totalement ébranlé. Magnifique !!!

mercredi 16 juin 2021

"Dites-leur que je suis un homme" de Ernest J Gaines (Liana Levi)

Grand Prix de la critique américaine 1994
(National Book Critics Circle Award)

Ernest J. Gaines est né en 1933 dans une plantation de Louisiane. A neuf ans, il y ramasse des pommes de terre pour 50 cents par jour. "Enfant, comme les anciens n'étaient pas allés à l'école, je lisais et écrivais leurs lettres... D'une certaine manière, c'est là que tout est né, je continue à écrire leurs lettres", se souvient l'écrivain. A quinze ans, il quitte le Sud pour rejoindre la Californie. Durant ses études, il dévore les nouvelles de Maupassant, les classiques russes, mais regrette que "son monde" ne figure pas dans les livres. Il décide donc d'écrire pour le mettre en scène. Son premier roman, "Catherine Carmier", paraît en 1964. Plusieurs recueils et romans suivront, notamment "D'amour et de poussière" (1967) et, en 1971, "Autobiographie de Miss Jane Pittman", qui l'imposera aux Etats-Unis. "Colère en Louisiane" (1983) sera adapté au cinéma par le réalisateur Volker Schlöndorff. 

Ernest J. Gaines est considéré comme un des auteurs majeurs du "roman du Sud". Le Grand Prix de la critique américaine (National Book Critics Circle Award), décerné en 1994 à "Dites-leur que je suis un homme", ainsi qu'une nomination pour le Prix Nobel de littérature en 2004 (qu'il manqua d'une seule voix), récompensent l'ensemble d'une oeuvre magistrale. Ernest J. Gaines est mort en 2019 dans sa maison d'Oscar, en Louisiane, à l'âge de 86 ans.

L'histoire :

Louisiane, années 1940

Il n'aurait jamais dû monter dans la voiture. Il n'aurait jamais dû les accompagner dans l'épicerie. Mais Jefferson est un gamin naïf. Bien sûr, les choses ont mal tourné. Ses deux acolytes ont sorti leur arme. Le marchand de vin aussi. Tous les trois sont morts.

Pour le shérif, l'affaire est claire. Trois jeunes voyous noirs ont braqué un commerçant blanc respectable qui s'est défendu. Qu'il soit armé ou non n'a guère d'importance, Jefferson, seul survivant de cette tuerie, était là, donc il est coupable. C'est ce qu'au procès les jurés, douze hommes blancs, vont décider aussi.

Pour Emma, la marraine de Jefferson, ce n'est pas tant la condamnation à mort qui est le pire à entendre, mais c'est cette parole malheureuse, dégradante de l'avocat du garçon : "Quelle justice y aurait-il à prendre sa vie ? Quelle justice, messieurs ? Enfin, autant placer un porc sur la chaise électrique !"

"J'veux pas qu'ils tuent un porc, a-t-elle dit. J'veux qu'il aille à la chaise comme un homme sur ses deux pieds." Dans l'attente insupportable de la date d'exécution, Emma continue de se battre. Pas pour sauver la vie de son filleul, c'est impossible, mais pour sauver son âme. Elle charge Grant, l'instituteur du quartier, le lettré, de rappeler à Jefferson, mais aussi aux policiers, aux avocats, au juge, aux jurés, aux voisins, au monde entier s'il le faut, que c'est un homme qui va mourir. Pas un animal.

La tâche est lourde pour Grant. Comment mener à bien cette mission qu'il est contraint d'accepter ? A quels arguments peut-il faire appel ? Qu'est-ce que cela veut dire, au juste, être un homme ?

Extrait :
    - Tout ce que tu m'as fait gagner en m'envoyant faire des études, tu me le reprends, ai-je dit à ma tante.
    Elles regardaient le feu, et j'étais debout derrière elles avec le panier.
    - L'humiliation que j'ai dû subir en allant dans la cuisine de cet homme. Les heures que j'ai attendues pendant qu'ils mangeaient, buvaient et bavardaient entre eux avant de daigner venir me voir. Aller à la prison maintenant. Les regarder poser leurs sales pattes sur la nourriture. Me faire fouiller chaque fois comme si j'étais un criminel de bas étage. Peut-être qu'aujourd'hui ils voudront regarder dans ma bouche, ou dans mes narines, ou me feront déshabiller. Tout est bon pour m'humilier. Toutes ces choses auxquelles tu as voulu que j'échappe en allant à l'université. Il y a des années, le professeur Antoine m'a averti que si je restais ici, ils me briseraient pour faire de moi le nègre que ma naissance m'avait destiné à être. Mais il ne m'a pas dit que ma tante allait les aider.

Mon avis :

Ernest J. Gaines pose cette vaste question, à la fois philosophique, sociale, morale et spirituelle, avec toute sa complexité et la multiplicité des réponses possibles. Pour sa réflexion, l'écrivain américain situe son histoire dans un lieu qu'il connaît bien, la Louisiane, au sein d'une petite communauté noire d'une plantation de canne à sucre près de Bayonne (ville fictive).


Qu'est-ce qu'être un homme ? Une question qui devrait s'adresser à l'ensemble du genre humain sans distinction, mais de laquelle, pourtant, divergent de nombreuses ramifications. Notamment celle-ci : qu'est-ce qu'être un homme noir dans les années 1940, dans le Sud des Etats-Unis où, après l'esclavage, sévit la ségrégation raciale menant à un racisme d'une violence inouïe ?

Qui suis-je ? Quelle est mon identité ? Que puis-je espérer ? Quelle est ma force ? Faut-il être un héros et faut-il être mort pour être un homme ? Suis-je ce que l'instruction a fait de moi ? La narration à la première personne du singulier permet de nous identifier au personnage principal, Grant, celui qui est allé à l'université et qui enseigne à son tour car c'est le seul métier qu'un Noir instruit puisse exercer. Quel devrait être le rôle de l'éducation pour ces nouvelles générations de filles et fils d'esclaves, aspirant légitimement à la liberté et qui osent relever la tête devant les Blancs ? Les dialogues entre les personnages s'enchaînent, mordants, efficaces, sincères.

Un roman remarquable de dignité, d'intelligence et d'humanité !!! 

    "Nous, les hommes noirs, nous avons échoué à protéger nos femmes depuis l'époque de l'esclavage. Nous restons ici dans le Sud et nous sommes brisés, ou nous nous sauvons en les laissant seules pour s'occuper d'elles-mêmes et des enfants. Aussi, chaque fois qu'un garçon naît, ils espèrent que ce sera lui qui brisera le cercle vicieux - mais il ne le fait jamais. Parce que même s'il veut le briser, s'il tente de le faire, le fardeau est trop lourd, à cause de tous ceux qui se sont enfuis en laissant de leur."

mercredi 9 juin 2021

"Underground Railroad" (Livre de Poche) et "Nickel Boys" (Albin Michel) de Colson Whitehead

Colson Whitehead est un journaliste et romancier américain né en 1969 à New York. Il est le quatrième écrivain, après Booth Tarkington, William Faulkner et John Updike, à remporter deux fois le Prix Pulitzer pour des fictions, en 2017 et en 2020, pour "Underground Railroad" et "Nickel Boys".

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"Underground Railroad"

L'histoire :

Cora est fille et petite-fille d'esclaves. Sa grand-mère, Ajarry, est morte d'épuisement dans les champs de coton des Randall, en Géorgie, si loin de son Afrique natale et de ceux qu'elle aimait. Sa mère, Mabel, est née à la plantation où, plus tard, seule, une nuit d'hiver, elle lui donna naissance. Dix années de douleur et d'asservissement s'étaient écoulées lorsque Mabel s'évada, abandonnant sa fille à la violence et à la barbarie des oppresseurs autant qu'à celles des opprimés prêts à toutes les trahisons pour survivre.

Bâtie par le vieux Randall, la plantation appartenait aujourd'hui à ses deux fils, James et Terrance. Le côté nord du domaine était dirigé par Terrance, cruel et sans pitié. James, un peu plus sensible et indulgent, avait en charge le côté sud, celui de Cora. A la mort prématurée de James, Terrance hérita de l'entièreté de l'exploitation et fit régner la terreur. 

Forte, battante, avide de justice et de liberté, Cora se forgea un caractère et une solide réputation. Livrée à elle-même à dix ans, violée à quatorze, mariée à quinze, victime et témoin d'atrocités, à seize ans, elle s'enfuit à son tour, comme sa mère six années plus tôt, vers le Nord, grâce à une poignée d'hommes et de femmes courageux et grâce au fameux chemin de fer clandestin, l'Underground Railroad. Ce n'était donc pas une légende. Mais l'autre monde sera-t-il réellement meilleur ?

Mon avis :
Traquée sans fin, d'un Etat à un autre, de l'esclavage à la ségrégation, d'une persécution à une autre, d'une oppression à une autre, d'une humiliation à une autre, d'une souffrance à une autre, d'une trahison à une autre, à chaque instant risquer de tout perdre pour le fol espoir d'une lumière au bout du tunnel... Une odyssée éblouissante !!!

La série "The Underground Railroad" (2021), adaptée du roman par Barry Jenkins, avec Thuso Mbedu, Chase Dillon, Joel Edgerton et Aaron Pierre, est actuellement disponible sur Amazon Prime Video.

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"Nickel Boys"

Pour écrire son livre "Nickel Boys", Colson Whitehead s'est inspiré de l'histoire de la Dozier School for Boys, centre correctionnel de rééducation pour jeunes détenus mineurs, à Mariana, en Floride, où de jeunes Noirs ont été persécutés entre 1900 et 2011. 

Fermée en 2011, officiellement pour des raisons économiques, la Arthur G. Dozier School for Boys, fondée en 1900, a fait l'objet d'une enquête dès 2008 suite à des déclarations d'anciens membres de l'école qui dénonçaient des traitements inhumains infligés aux enfants pendant des années, notamment dans une annexe de l'établissement, surnommée la "Maison Blanche". 

Jusqu'à aujourd'hui, la campagne de fouille a mis à jour trente-et-
une tombes situées dans les dépendances du pensionnat, ainsi que vingt-quatre autres sépultures datant de la première moitié du XXe siècle. Il semble qu'aucun coupable ne fasse l'objet d'une action en justice.

Colson Whitehead a écouté les témoignages d'anciens élèves, lu tous les articles de presse et consulté le site internet des survivants de Dozier. "Nickel Boys" est à la fois un travail de mémoire pour les enfants martyrisés, et un témoignage du combat de ceux qui ont engagé leur vie pour défendre les droits civiques.

"La découverte des corps représentait une complication coûteuse pour la société immobilière qui attendait la validation de l'étude environnementale, ainsi que pour le procureur de l'Etat, qui venait de clore une enquête sur les histoires de maltraitances. Il allait falloir en lancer une nouvelle, établir l'identité des victimes et la cause de leur mort, et personne n'était capable de déterminer quand on pourrait enfin raser, nettoyer et effacer ce lieu des mémoires, même si tout le monde s'accordait à dire qu'il était grand temps."

L'histoire :

Floride, 1962
Elwood Curtis est un jeune de son temps, enflammé par les discours de paix et de liberté du Révérend Martin Luther King. Abandonné par ses parents à huit ans mais élevé avec amour par sa grand-mère Harriet, sérieux, poli, travailleur, l'adolescent est promis à de brillantes études à l'université ouverte aux gens de couleur. Mais son destin va brutalement basculer en enfer. Accusé d'un vol qu'il n'a pas commis, Elwood est envoyé à la Nickel Academy, de sinistre réputation.

Quelques décennies plus tard, Elwood vit à New York, il est chef d'entreprise, il est marié, il est heureux. De loin, il a toujours pris des nouvelles de ses camarades de Nickel tout en se tenant à l'écart des réunions d'anciens ou d'éventuelles retrouvailles. Mais depuis la découverte, en 2014, du cimetière clandestin dans la partie nord du campus de Nickel, trois ans après la fermeture des lieux, et après la fouille du cimetière officiel de l'école, les fantômes du passé hantent à nouveau les jours et les nuits d'Elwood. Il sait qu'il est temps de revenir dans cet endroit de cauchemars...

Mon avis :
Des actes totalement insupportables et des victimes qu'il ne faut pas oublier. Colson Whitehead les révèle avec pudeur et délicatesse, sans pour autant estomper la réalité, la gravité et la cruauté des faits et des responsabilités. Par ailleurs, il nous fait don d'une bouleversante histoire d'amitié...

Dans ces deux récits, "Underground Railroad" et "Nickel Boys", Colson Whitehead dresse un état des lieux sans concession de la violence passée et contemporaine qui marque la société américaine.

Deux Prix Pulitzer... Deux romans militants...
                Deux histoires poignantes... Deux coups de ♡...

jeudi 3 juin 2021

"Avenue des Géants" de Marc Dugain (Folio)

Marc Dugain, né au Sénégal en 1957, est un romancier, scénariste, réalisateur et auteur de séries français très prolifique. Il construit depuis 1999 une oeuvre littéraire avec des romans qui mettent en avant des personnages très variés dans des circonstances très différentes, comme un jeune officier français défiguré par un obus au tout début de la Première Guerre mondiale ("La Chambre des officiers", 1998, récompensé par vingt prix littéraires et adapté au cinéma en 2001 par François Dupeyron), un homme d'affaires britannique dépressif ("Campagne anglaise", 2000), une histoire de résistance racontée à la première personne ("Heureux comme Dieu en France", 2002), la vie de J. Edgar Hoover ("La Malédiction d'Edgar", 2005), l'URSS de Staline et le naufrage du sous-marin Koursk sous le gouvernement de Poutine ("Une exécution ordinaire", 2007), le monde politique américain ("Ils vont tuer Robert Kennedy", 2017). En 2019, il publie un roman d'anticipation, "Transparence" (Gallimard).

Dans "Avenue des Géants" (2012), Marc Dugain retrace la vie du tueur en série américain Edmund Kemper. Edmund Emil Kemper est né en 1948 en Californie. Impressionnant par sa taille (2,06 m), son poids (136 kg), son QI supérieur à 140 et son excellente mémoire, il est accusé de dix crimes, dont ceux de ses grands-parents et de sa mère. Il pourrait avoir inspiré en partie le personnage d'Hannibal Lecter ("Le silence des agneaux", roman de Thomas Harris (1988) et film de Jonathan Demme (1991) avec Anthony Hopkins et Jodie Foster).

Actuellement emprisonné à la Prison d'Etat de Vacaville (Californie), Kemper est le premier tueur en série interrogé par les profileurs Robert Ressler et John E. Douglas dans le cadre d'un programme d'entretiens du FBI avec trente-six tueurs en série et criminels sexuels afin d'apprendre à mieux les cerner.

Les livres de John E. Douglas et Mark Olshaker, "Dans la tête d'un profileur" et "Le tueur en face de moi" (Michel Lafon) ont guidé la série télévisée américaine "Mindhunter", créée par Joe Penhall, produite par David Fincher et Charlize Theron et diffusée sur Netflix. L'interprétation de l'acteur américain Cameron Britton dans le rôle d'Ed Kemper y est stupéfiante.

L'histoire :

Cela fait près de trente ans maintenant qu'elle lui rend visite en prison invariablement une fois par mois. Elle lui apporte des livres. C'est un lecteur compulsif. Tout a commencé avec "Crime et Châtiment".

Pour elle, il ne ressent rien. Il ne l'aime pas, il ne la déteste pas, elle l'agace parfois, mais elle est la seule à se déplacer pour lui. Pour lui, elle a dépassé sa timidité et a contacté différents journaux.

Il se voyait déjà critique littéraire. Il en a les compétences, et avec sa notoriété, il pensait l'affaire conclue. Ce n'est pas le cas. Au mieux, on lui confie les polars, genre mineur auquel il refuse de s'abaisser. Il décide donc d'écrire ses Mémoires...

Mon avis :

Cette autobiographie fictive, très proche néanmoins des faits réels, présente un meurtrier d'une grande intelligence, manipulateur hors du commun, d'une cruauté, d'une froideur et d'une apathie glaçantes. Marc Dugain nous place dans la tête du tueur, l'un des plus terrifiants que les Etats-Unis aient connu. A travers le regard et les souvenirs d'Al Kenner (inspiré d'Ed Kemper), nous suivons non seulement son parcours chaotique et criminel, mais nous traversons également l'histoire américaine des années 1970 : de l'assassinat de JFK à l'élection de Ronald Reagan en tant que gouverneur de Californie, en passant par la guerre du Vietnam, le mouvement hippie, la communauté de Charles Manson, les débats sur la peine de mort et les débuts de la criminologie et des sciences comportementales. Marc Dugain nous épargne les détails sordides. A aucun moment il ne rend le personnage d'Al Kenner sympathique. On lui en sait gré.

Totalement captivant !!!

mercredi 26 mai 2021

Mai 2021 - "BD & romans graphiques"

 

"Les Mythes de Cthulhu" de H.P. Lovecraft, adaptés par Alberto Breccia et Norberto Buscaglia (Rackham)



Alberto Breccia est un auteur de bande dessinée argentin (Montevideo, 1919 - Buenos Aires, 1993). Après avoir dessiné dans des revues humoristiques, il abandonne l'humour pour le dessin réaliste en travaillant pour des revues comme Tit Bits, Rataplan et El Gorridon. Pendant quelques années, il se consacre à la direction de l'Escuela panamericana de Arte de Buenos Aires. Sa rencontre avec le scénariste Hector Osterheld est déterminante (1957). Breccia est aujourd'hui considéré comme l'un des maîtres de la bande dessinée internationale avec des séries comme L'Eternaute et Mort Cinder.

Norberto Buscaglia est né en 1945 à Buenos Aires. Dans les années 1970, il est devenu professeur de sciences humaines. Il a rencontré Alberto Breccia en 1969, lorsque le grand designer était membre de l'Instituto de Directores de Artes. Les deux découvrent qu'ils ont en commun la passion de la lecture ("Breccia était un lecteur omnivore" selon une déclaration du même Buscaglia). Par la suite, Buscaglia épousera la fille de Breccia, Cristina (qui est également impliquée dans le monde de la bande dessinée), et leur amitié deviendra également un lien familial. Au début des années 1970, Alberto Breccia et Norberto Buscaglia ont commencé à collaborer à la création de diverses adaptations littéraires dans la bande dessinée. Cela conduira les deux artistes à la création de neuf histoires sur le Mythe de Cthulhu de Lovecraft (mais seulement huit seront adaptées par Buscaglia).

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"Les Mythes de Cthulhu"

Au moment de sa première publication, en 1974, l'adaptation des "Mythes de Cthulhu" de H.P. Lovecraft par Alberto Breccia et Norberto Buscaglia fit l'effet d'une véritable bombe. Les critiques et la profession saluèrent unanimement le formidable bond en avant accompli par Breccia. Ce qui les étonna et qui étonne encore aujourd'hui, en permettant de classer les "Mythes de Cthulhu" parmi les chefs-d'oeuvre de la bande dessinée, c'est la véritable débauche de solutions graphiques et d'expérimentations mises en oeuvre par Breccia : pinceau sec, collages, utilisation de textures imprimées, tous ces moyens sont employés avec une surprenante liberté créative pour construire des nouveaux types de lumières et de matières.

Parallèlement, Breccia développe un style différent pour chaque histoire, en passant avec aisance du réalisme à l'abstrait, pour coller le plus possible à l'atmosphère du récit. Son pari, pousser le lecteur à revivre les oppressantes atmosphères de Lovecraft, est pleinement gagné grâce à l'emploi savant de ces artifices, tant qu'aujourd'hui encore ces images dégagent une force inquiétante.

Au-delà de l'humilité avec laquelle les deux auteurs se rapprochent de l'oeuvre de Lovecraft, ne modifiant pratiquement jamais le texte d'origine, le choix de Breccia et Buscaglia de baser tout le récit sur des larges "citations" sans presque jamais utiliser des dialogues, ne fait que centrer encore plus le travail d'adaptation sur le "rendu" graphique des atmosphères suggérées par l'écrivain. Plus de quarante ans plus tard, "Les Mythes de Cthulhu" restent un des plus lumineux exemples d'adaptation en bande dessinée d'un texte littéraire, sans doute la meilleure transposition de l'oeuvre de Lovecraft et un des sommets de l'art d'Alberto Breccia.

L'édition publiée par Rackham en 2004 (la première qui présente l'intégralité du cycle de Cthulhu) étant épuisée depuis longtemps, nous avons décidé d'en réaliser une nouvelle, dans un format différent et entièrement revue et corrigée, mais toujours imprimée en bichromie et en trame aléatoire pour rendre au mieux le formidable travail du Maître de Haedo.

Editions Rackham

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Howard Phillips Lovecraft (1890-1937) est un romancier célèbre pour son oeuvre fantastique et horrifique, touchant à l'ésotérisme et au mysticisme. S'il n'a pas rencontré un grand succès de son vivant, son oeuvre est maintenant considérée comme un classique de la littérature de genre.

Né dans la ville de Providence, aux Etats-Unis, en 1890, Howard Phillips Lovecraft est un enfant surdoué, très tôt attiré par la poésie et la lecture, mais aussi par l'astronomie qui l'influence profondément. Il commence à écrire dès ses quatorze ans, fortement inspiré par Edgar Allan Poe. Il crée la majeure partie de son oeuvre lors des dix dernières années de sa vie, entre 1927 et 1937, un ensemble de textes découpé par les spécialistes de l'auteur en trois phases : les Histoires macabres (1905-1920), le Cycle onirique (1920-1927) et le Mythe de Cthulhu (1927-1935).

Lovecraft développe aussi un bestiaire d'un genre nouveau, comme Cthulhu, gigantesque entité extraterrestre au pouvoir immense, tapie au fond de l'océan Pacifique. On retrouve souvent l'origine de ces créatures dans des lectures scientifiques de Lovecraft. Il a, non pas comme la mythologie grecque classique, combiné des morceaux d'animaux, mais plutôt combiné des morceaux de protozoaires, d'animaux microscopiques, qu'il a ensuite agrandis, pour multiplier leur effet de bizarrerie, d'étrangeté.

Lovecraft voyage très peu en dehors de la Nouvelle-Angleterre, où il situe une grande partie de ses intrigues. Attaché à l'identité WASP (protestant anglo-saxon blanc en français), il fait parfois preuve dans ses écrits d'un racisme brutal, notamment dans "L'Horreur de Red Hook", où il décrit les populations immigrées avec des termes dégradants.

L'écrivain semble considérer le genre humain avec un certain pessimisme. Pour Lovecraft, l'horreur ne vient pas de la surface de la Terre, elle vient d'en-dessous ou d'au-dessus, mais cette horreur n'est pas nécessairement maléfique pour les hommes, elle est amorale. Face à ces forces obscures, les personnages de Lovecraft sombrent dans la folie.

Lovecraft entretient des correspondances suivies avec de nombreux auteurs de pulps, qui s'influencent les uns les autres, mais il ne connaît pas un grand succès et vit dans la précarité. Il meurt à quarante-sept ans d'un cancer, dans la ville où il est né.

Le Mythe de Cthulhu (un nom que l'on doit à l'écrivain August Derleth, Lovecraft ne l'ayant jamais employé lui-même) a été et est encore une constante source d'inspiration littéraire (Stephen King considère Lovecraft comme "le plus grand artisan du récit classique d'horreur du XXe siècle"), pour le cinéma (John Carpenter, Alan Moore, Guillerme Del Toro ou encore Alain Resnais pour son film "Providence", 1977) de par la description onirisée des lieux qu'il décrit dans ses divers romans, en particulier sa ville natale : Providence. Il est source d'inspiration également pour les jeux vidéo et pour les séries télévisées, avec la récente "Lovecraft Country" sur HBO. Les récits de Lovecraft ont également été l'objet, sur France Culture, de plusieurs adaptations radiophoniques.

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Cthulhu est une monstrueuse entité cosmique inventée par H.P. Lovecraft dans sa nouvelle "L'Appel de Cthulhu", publiée dans le pulp Weird Tales en 1928. Gigantesque créature extraterrestre endormie depuis des millénaires dans la cité de R'lyeh engloutie sous les flots de l'océan Pacifique, Cthulhu est vénéré tel un dieu par des humains dévoyés et des êtres aquatiques qui lui vouent un culte immémorial par le biais de sculptures antédiluviennes. Celles-ci reproduisent sa forme vaguement humanoïde complétée d'une tête de seiche, de tentacules de pieuvre et d'ailes semblables à celles d'un dragon.

Jeu vidéo
"The Sinking City"
(Frogwares, 2019)
L'écrivain August Derleth désigne sous le vocable "mythes de Cthulhu" l'ensemble des pastiches littéraires qui s'inspirent de l'univers fictionnel de Lovecraft. Le terme est resté, contribuant à multiplier les références à la créature dans la culture populaire à travers la littérature, les jeux de rôle et les jeux vidéo.

Mélange de mythologies européennes (le Kraken des Scandinaves) et du Proche-Orient (Dagon, le dieu-poisson des Philistins), Cthulhu est l'archétype du dieu cosmique monstrueux : d'apparence humanoïde (bien qu'il ne soit pas tout à fait correct de dire cela, Lovecraft insistant bien sur l'aspect totalement inconcevable de la créature), avec une tête de pieuvre et de grandes ailes filandreuses, il est vénéré par des créatures dégénérées, thème récurrent dans l'oeuvre de Lovecraft. Cthulhu inspire également les rêves des hommes, élargissant ainsi le cercle de ses adorateurs.

Dans la nouvelle "L'Appel du Cthulhu" (1926), le vieux Castro, l'un des membres de la secte, présente Cthulhu comme le "prêtre des Grands Anciens". Cthulhu est également évoqué en ces termes : "Nul ne saurait d'écrire le monstre ; aucun langage ne saurait peindre cette vision de folie, ce chaos de cris inarticulés, cette hideuse contradiction de toutes les lois de la matière et de l'ordre cosmique."

Selon l'interprétation d'August Derleth, postérieure à la mort de Lovecraft et contestée par les exégètes lovecraftiens, Cthulhu fut jadis banni du lointain système de Xoth (lequel pourrait correspondre à l'étoile Bételgeuse dans la constellation d'Orion) par les bienveillants "Dieux très anciens", et dort désormais au fond du Pacifique Sud dans la cité sous-marine de R'lyeh, en attendant l'heure de son retour.


Sources pour biographie Lovecraft + Cthulhu : 
Encyclopédies Universalis, Larousse, Wikipedia 
"La Compagnie des oeuvres"  (4 épisodes)



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"Les Mythes de Cthulhu" de H.P. Lovecraft
adaptés par Alberto Breccia et Norberto Buscaglia


⇨   "Le cérémonial"
Dans la vieille ville de Kingsport, une fois par siècle, au solstice d'hiver, se déroule un rite primitif dédié à un monde ancestral...

⇨  "Le monstre sur le seuil"
Depuis que son ami d'enfance revint s'installer à Arkham (Massachusetts), Edward Derby lui rendit visite chaque soir. Puis, Derby épousa Asenath, une jeune fille de la sinistre ville d'Innsmouth. Après une courte lune de miel à Innsmouth, de retour à Arkham, Derby avait changé de manière inquiétante...

⇨   "Le cauchemar d'Innsmouth"
Un jour d'été 1927, un jeune voyageur arrive par hasard à Innsmouth, petite ville côtière de funeste réputation que toute personne saine d'esprit évite de traverser...

⇨   "La cité sans nom"
Un aventurier décide de découvrir une cité mystérieuse perdue au fin fond du désert d'Arabie et qu'aucun mortel n'a encore jamais vue...

⇨   "L'abomination de Dunwich"
Lorsque Lavinia Whateley, célibataire, mit au monde, le 2 février 1913, un fils, prénommé Wilbur, chacun sut, au village de Dunwich, que cet enfant brun à tête de bouc était un signe des démons et que de grands malheurs s'annonçaient...

⇨   "Cthulhu"
Au cours de l'hiver 1926-1927, à la mort de son grand-père, professeur de langues sémitiques à l'université de Providence (Rhode Island), le narrateur découvre dans les affaires du défunt un étrange bas-relief d'argile et un récit en deux volumes : l'un relatant les rêves et les cauchemars de Henry Wilcox, sculpteur de la tablette, l'autre relatant les événements antérieurs liés à Wilcox et au bas-relief...

⇨   "La couleur tombée du ciel"
Un topographe cherche à comprendre pourquoi une partie du paysage d'Arkham est surnommée par les villageois la "lande foudroyée"...

⇨   "Celui qui hantait les ténèbres"
Robert Blake, écrivain et peintre nouvellement installé à Providence, est intrigué par une sombre église qu'il observe chaque jour de sa fenêtre. Bravant les mises en garde et la peur des habitants, un jour d'avril 1935, il pénètre dans l'édifice abandonné des êtres humains depuis longtemps car, dit-on, il abriterait une entité maléfique...

⇨   "Celui qui chuchotait dans les ténèbres"
De violentes inondations ravagèrent le Vermont à l'automne 1927. Un ami du journaliste Albert Wilmarth émit l'hypothèse que la force des éléments délogea des monstres des collines où ils s'étaient cachés et que le pire était à venir. Wilmarth démonta ces théories farfelues dans ses différents articles. Mais un jour, il reçut une lettre d'un certain Henry Akeley. Ce dernier affirmait que des créatures affreuses étaient bien réelles. Il mettait à la disposition du journaliste une pierre mystérieuse couverte de hiéroglyphes...

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Mon avis :

"Je me suis rapidement aperçu que les moyens traditionnels de la bande dessinée n'étaient pas suffisants pour représenter l'univers de Lovecraft, et j'ai commencé à expérimenter de nouvelles techniques, comme le monotype ou le collage."
Alberto Breccia

Il s'agit là de ma première réelle incursion dans l'univers horrifique de H.P. Lovecraft. Des amateurs éclairés de son oeuvre m'avaient auparavant débroussaillé un peu le chemin tortueux et complexe. Personnages hideux et visqueux, monstres abominables et gigantesques, humains difformes, mondes souterrains humides, puanteur et moisissure, voix d'outre-tombe, rites sacrificiels, ombres mouvantes, formes monolithiques, prismatiques, cosmiques... J'avoue ressortir de cette lecture un peu nauséeuse, dérangée par tant de noirceur et de pessimisme, mais aussi totalement captivée et fascinée par cette incroyable créativité dont la frontière avec la folie est extrêmement ténue et la réalité indicible.

Même si elle nécessite en amont quelque intérêt pour la vie, l'écriture et la galaxie obscure de Lovecraft, la bande dessinée, dont on appréciera l'ampleur du travail fourni par Alberto Breccia et Norberto Buscaglia et la qualité graphique des illustrations, apporte une excellente approche de l'entreprise littéraire de l'écrivain américain.

Pour cette interprétation très réussie des Mythes de Cthulhu, les dessins en noir et blanc, réalistes ou abstraits selon les besoins de l'histoire, traduisent parfaitement l'atmosphère lovecraftienne. Les techniques (monotype, pinceau sec, collage, utilisation de textures imprimées, encre de Chine) choisies par Breccia proposent un effet "test de Roschach", avec ses planches monochromatiques dans un nuancier de gris et noir. Comme pour évaluer l'état psychique du lecteur...

La folie, don ou malédiction ? Le monde colonisé par des entités cosmiques depuis les ères les plus anciennes, tel qu'imaginé par Lovecraft, est-il la représentation de certains troubles psychiques encore inexpliqués au début du XXe siècle ? Chacun projettera ses réponses, avec ses propres démons et ses propres cauchemars.

Une lecture éprouvante mais encorcelante, qui nous confronte à nous-mêmes et à nos plus grandes peurs...



Poursuivre la lecture avec H.P. Lovecraft : "Les Mythes de Cthulhu, Légendes du Mythe de Cthulhu, Premiers Contes, L'Art d'écrire selon Lovecraft" (Robert Laffont/Collection Bouquins)