mercredi 31 mars 2021

Mars 2021 - "Littérature de l'Intime"

 

"La femme rompue" de Simone de Beauvoir (Folio)

Simone de Beauvoir est née en 1908 à Paris. Elle a suivi des études de lettres puis a passé le concours de l'agrégation de philosophie en 1929. Elle y est reçue deuxième, juste derrière Jean-Paul Sartre rencontré l'année précédente à la Sorbonne. Simone de Beauvoir enseigne quelques années puis se fait connaître en 1949 avec la publication de son essai féministe et existentialiste "Le Deuxième Sexe". Son oeuvre alterne ainsi essais, romans (dont "Les Mandarins" publié en 1954 et couronné par le Prix Goncourt), et récits autobiographiques (comme "Mémoires d'une jeune fille rangée" en 1958, "La force des choses" en 1963, "La cérémonie des adieux" en 1981). Elle participe également, aux côtés de Jean-Paul Sartre, à la création de la revue existentialiste Les temps modernes en 1945. Considérée par les mouvements féministes comme une pionnière de la libération de la femme, toute sa vie a été la démonstration que l'on peut être une femme et mener une existence indépendante et libre. Ainsi sa relation avec Jean-Paul Sartre en est l'illustration car si elle répond à "un amour nécessaire", elle n'y est pas réduite, Sartre comme Beauvoir prônaient en effet des "relations contingentes". Leur histoire légendaire a duré jusqu'à la mort de Sartre en 1980. Simone de Beauvoir décède six ans plus tard. Elle est enterrée dans la même tombe que son compagnon de route, dans le cimetière de Montparnasse.

Simone de Beauvoir fut sans doute l'une des femmes les plus influentes de son siècle. Son oeuvre, considérable, se déploie dans trois directions principales : une série de romans dont les meilleurs se situent au début de son parcours ; un vaste ensemble autobiographique commencé en 1958 et achevé, en même temps que son oeuvre même, en 1981 ; et plusieurs essais , enfin, d'où émerge "Le Deuxième Sexe". Depuis le succès de son premier roman, "L'invitée" (1943), elle n'a cessé, sa vie durant, d'occuper une place dans l'actualité et de susciter des controverses. Attaquée avec virulence, elle recueillit aussi l'admiration inconditionnelle d'autres lecteurs. Mais ses partisans furent à leur tour désorientés par l'épilogue amer de "La force des choses" (1963), comme par le ton nouveau qu'elle adopta dans ses dernières fictions. L'impact de ses différentes oeuvres s'est modifié : au cours de sa vie , l'autobiographe a fini par éclipser la romancière ; quant au rayonnement du "Deuxième Sexe", il n'a cessé de s'amplifier. Par ailleurs, alors que la critique française semble la bouder depuis les années 1980, les études anglo-américaines qui lui sont consacrées se développent, substituant à la perspective philosophique ou politique qui prévalait en France antérieurement, une approche surtout féministe de sa vie comme de son oeuvre.

(cf : France Culture, Encyclopédie Universalis)

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"La femme rompue", dernière oeuvre romanesque de Simone de Beauvoir (1967), est un recueil de trois nouvelles.

⇒ "L'âge de discrétion" :
Deux intellectuels sexagénaires (elle, professeure de lettres à la retraite et écrivaine ; lui, savant toujours en activité ; tous deux engagés et militants de gauche) confrontent leurs impressions divergentes sur leur vie professionnelle et conjugale. Ils se confient leurs peurs, leurs regrets, leurs espérances sur leur avenir, sur la retraite, sur la vieillesse. Est-ce que tout s'arrête à partir d'un certain âge ou est-ce l'opportunité d'un nouveau départ ? Comment accepte-t-on les signes du temps qui passe ? Peut-on poursuivre un travail intellectuel à tout âge ? Peut-on se renouveler ? Peut-on avoir encore des projets, des ambitions ?...

⇒ "Monologue" :
Une femme, que le destin n'a pas épargné, brisée de douleur, brisée de chagrin, hurle sa colère et sa détresse...

⇒  "La femme rompue" :
Monique tient son journal intime. Femme au foyer, mère de deux filles à présent adultes (Colette est mariée et Lucienne termine ses études aux Etats-Unis), elle est totalement dévouée à sa famille et à son époux, Maurice. Lorsque ce dernier lui avoue qu'il a une maîtresse, Monique accuse le coup, puis finit par accepter la situation plutôt que de perdre son mari. Encore une fois, elle fait preuve d'abnégation, se montre arrangeante. Mais malgré cela, Maurice continue de lui mentir. Ce manque d'honnêteté la blesse davantage que l'adultère. Non seulement elle en souffre, mais petit à petit, les amants sont en train de l'effacer, de gommer son image comme sur un croquis...

Mon avis :
Trois nouvelles sans concession sur la place des femmes dans une société capable d'envoyer bientôt des hommes sur la lune mais résolument patriarcale. Trois femmes, trois regards sur le couple, la parentalité, la vieillesse, et la liberté. Trois cas de figure qui font réagir. C'est cela, lire Simone de Beauvoir. On écoute, on s'imprègne, on réfléchit, on se fâche, on débat, on échange, on s'affirme, on avance, on grandit...

mercredi 24 mars 2021

"Le journal secret d'Amy Wingate" de Willa Marsh (J'ai lu)

Willa Marsh (pseudonyme de Marcia Willett) est née en 1945 en Angleterre dans le Somerset. Elle a commencé à écrire vers l'âge de cinquante ans et est l'auteure d'une vingtaine de romans, dont "Meurtres entre soeurs" et "Meurtres au manoir", également paru aux Editions J'ai Lu.

L'histoire :

Lorsqu'elle hérita de son oncle sa petite maison victorienne au bord de l'océan, Amy Wingate s'empressa de quitter l'enseignement pour profiter de son nouveau refuge plein de souvenirs heureux d'enfance et de vacances passées sur la côte.

La cinquantaine et quelques poussières, retraitée, de condition modeste, célibataire, seule, sans enfant, Amy remplit toutes les cases du stéréotype parfait de la "vierge ménopausée nigaude sans relation sociale". Les préjugés sont tenaces ! Parmi les bonnes âmes persuadées d'accomplir un acte charitable en invitant "la vieille fille" à déjeuner le dimanche, il y a Francesca.

La trentaine, riche, mère au foyer, des jambes magnifiques, un mari charmant, quatre enfants splendides, un ancien presbytère pour demeure, Francesca ne sait rien de la vie professionnelle et sentimentale d'Amy, mais elle la traite avec pitié et condescendance.

Si Amy a fait preuve de retenue et de politesse jusqu'ici, la moutarde commence sérieusement à lui monter au nez. Sa colère gronde chaque jour un peu plus. Avant de commettre une indélicatesse irréparable, elle demande l'avis de son amie et médecin, Marion. Cette dernière, après s'être moquée d'elle avec gentillesse, lui conseille de tenir un journal intime...

" - Une de mes amies a abordé la ménopause une bouteille dans chaque main, m'a-t-elle dit, m'invitant à en rire avec elle. Ce n'est pas une si mauvaise idée, tu sais. Il ne faut pas broyer du noir. C'est le plus important. Il faut sortir, voir du monde. Tiens-tu un journal ? [...] C'est une simple suggestion. Prends note de ce qui t'irrite, analyse tes émotions, et ainsi de suite.
        [...] Je me dis que je vais écrire comme cela vient, de manière naturelle."

Mon avis :
Contrairement aux idées reçues, il n'est pas si simple d'écrire son journal intime. Willa Marsh le raconte avec beaucoup de justesse et de sincérité. Elle décrit le soin avec lequel tout diariste choisit son matériel et son environnement. Il y a plusieurs raisons de vouloir tenir un journal. Ce peut être une forme de thérapie, une libération salutaire du déni, du refoulement de certains souvenirs, comprendre certains événements, un exercice d'introspection. Ce peut être tout simplement vouloir mettre des mots sur des émotions, des sensations, des pensées, des sentiments. Un roman tendre et intelligent, bourré d'humour, délicieux comme toutes les meilleures comédies dramatiques britanniques ! Coup de 💗 !!!

mercredi 17 mars 2021

"Carol" de Patricia Highsmith (Livre de Poche)

Patricia Highsmith est une romancière américaine (Fort Worth, Texas, 1921 - Locarno, Suisse, 1995)

Après un premier roman, "L'inconnu du Nord-Express" (1950), elle publie la série des Ripley ("Monsieur Ripley", 1955 ; "Sur les pas de Ripley", 1979) où elle démonte les mécanismes de la vie quotidienne. Le récit policier se centre sur le coupable, objet mouvant d'une étude psychologique, dans un style qui associe des origines classiques (Tchekhov, Tennessee Williams) à l'horreur la plus crue ("Le Journal d'Edith", 1977 ; "Le jardin des disparus", 1982) et où la limite entre animalité et humanité est indécise ("L'amateur d'escargots", 1975 ; "Le rat de Venise", 1977 ; "Les sirènes du golf", 1984). Son dernier roman, "Petit G" (1995), est publié après sa mort.

De très nombreuses adaptations cinématographiques, les plus fameuses étant "L'inconnu du Nord-Express" d'Alfred Hitchcock (1951), "Plein Soleil" de René Clément (1960) et "L'ami américain" de Wim Wenders (1977), ont contribué à populariser l'univers de Patricia Highsmith. Un univers qui, s'il s'appuie sur les formes et les conventions du roman policier, sait aussi en jouer à merveille pour distendre au maximum le temps de la narration, et introduire le lecteur dans un univers équivoque où le dédoublement est la loi. Si elle a connu le succès avec "L'inconnu du Nord-Express" et la série des Ripley, Patricia Highsmith, "poète de l'angoisse plus que de la peur" (Graham Greene), est aussi l'auteure d'une oeuvre plus secrète, qui culmine avec "Le Journal d'Edith".

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"Carol" ("The Price of Salt" ou "Carol", dans l'édition originale américaine), est un roman lesbien de Patricia Highsmith, d'abord publié sous le pseudonyme de Claire Morgan en 1952 dans une première version censurée. La version intégrale du texte, titrée "The Price of Salt", paraît au Royaume-Uni, sous le pseudonyme, puis sous la signature Patricia Highsmith.

Le roman est inspiré par une rencontre entre Patricia Highsmith et Mrs E.R. Senn (Kathleen Wiggins Senn). Son roman "L'inconnu du Nord-Express" ne devait paraître qu'en 1949. En cette fin d'année 1948, un peu déprimée et à court d'argent, Patricia Highsmith fut engagée comme vendeuse au rayon des jouets, chargée des poupées, au Bloomingdale's de Manhattan pour la période des fêtes. Un vendredi matin, une femme blonde, mystérieuse, en manteau de fourrure, vint acheter une poupée. Pour la livraison, la jeune vendeuse prit le nom et l'adresse de la troublante cliente. Ce soir-là, Patricia Highsmith écrivit un plan de huit pages. Au cours du week-end, elle se sentit fiévreuse et ne put reprendre le travail le lundi. Elle avait attrapé la varicelle.

"Un petit enfant au nez renifleur avait dû me passer le microbe, mais il m'avait aussi, d'une certaine manière, inoculé le germe d'un livre : la fièvre stimule l'imagination."

Elle développa l'histoire quelques semaines plus tard et l'acheva en 1951. Elle ira jusque chez Mrs Senn sans oser la rencontrer. Mrs Senn, dépressive, se suicida au monoxyde de carbone avant la publication du livre.

En France, le roman est d'abord traduit par Emmanuèle de Lesseps en 1985, reprenant pour l'auteure de l'oeuvre originale en anglais le pseudonyme de Claire Morgan et le titre "Les eaux dérobées", puis sous son titre actuel et le nom de Patricia Highsmith à partir de 1990 et pour toutes les éditions ultérieures. 

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En 2015, "Carol", film britannico-américain réalisé par Todd Haynes, est l'adaptation du roman éponyme de Patricia Highsmith, avec Cate Blanchett dans le rôle-titre, Rooney Mara (récompensée par le Prix d'interprétation féminine au Festival de Cannes de 2015), Sarah Paulson et Kyle Chandler. L'histoire se déroule en 1952 et 1953 à New York. Le film fait écho au film "Loin du paradis", où le même réalisateur, homosexuel affiché, filmait une histoire d'amour interdite dans l'Amérique des années 1950.

Au New York Critics Circle Awards de 2015, "Carol" reçoit les Prix du Meilleur film, Meilleur réalisateur, Meilleur scénario, Meilleure photographie. Il a été bien reçu par les groupes de cinéphiles LGBT : un sondage organisé en mars 2016 par le Festival londonien du film Gay et Lesbien le sacre en effet "Meilleur film LGBT de tous les temps", devant "La vie d'Adèle" et "Le secret de Brokeback Mountain". Par ailleurs, lors du Festival de Cannes 2015, le film a reçu la Queer Palm.

L'histoire :

Therese est une décoratrice de théâtre new-yorkaise de dix-neuf ans, trop jeune encore pour avoir une expérience professionnelle. Elle attend la confirmation de son premier contrat pour l'année prochaine auprès d'une petite compagnie de Greenwich Village, dirigée par Phil McElroy, une connaissance de Richard. En attendant, à l'approche de Noël et à court d'argent, elle répond à une annonce et est engagée comme vendeuse au rayon des jouets du grand magasin Frankenberg, à Manhattan, pour la période des fêtes.

Therese et Richard sont amis d'enfance et se fréquentent depuis dix mois. C'était le cours des choses mais il n'y a guère de passion amoureuse ni d'un côté ni de l'autre. Pour la jeune femme, cette relation est loin d'être une évidence mais elle ne parvient pas à s'expliquer la raison de cette mise à distance de ses sentiments. Sa confusion ne fait que croître davantage lorsque, ce matin-là au magasin, elle croise le regard gris d'une élégante femme blonde en manteau de fourrure qui sort de l'ascenseur du sixième étage, celui du rayon des jouets, et avance lentement vers son comptoir...

Mon avis :

Quand le roman a été publié, il y a maintenant plus de soixante-dix ans, l'Amérique puritaine était en pleine guerre froide. Elle menait une chasse aux sorcières contre les communistes, mais aussi contre les homosexuels, des "pervers" et des "malades".

Dans ce contexte, Therese, jeune ingénue, indécise, inexpérimentée, entre dans la vie active et fait une rencontre qui sera décisive pour le reste de son existence. En un regard, son corps va soudain s'enflammer d'un désir puissant qui la dépasse, qu'elle n'a jamais ressenti auparavant, pas même pour son compagnon, et qu'elle s'efforce de refouler. Carol, riche, belle, raffinée, femme avertie, autoritaire et capricieuse comme se le permettent les gens de son rang, est consciente de la fascination qu'elle exerce sur Therese. Si elle semble en profiter au début, son armure se fend petit à petit. Therese et Carol vont entretenir une relation ambigüe, dans la retenue des sentiments, mais romantique, passionnelle, érotique. Au fil du temps, Therese gagne en force et Carol gagne en fragilité. Puis, l'amour pressenti devient une certitude.

Entre roman d'apprentissage et témoignage d'une société, "Carol" est un récit heureux, et pourtant empreint de tristesse et de solitude. Les émotions du lecteur bouillonnent et se bousculent. Patricia Highsmith est à la fois extrêmement pudique sur les sentiments profonds ressentis par ses personnages et généreuse dans l'écriture de tous ces détails faussement anodins qui accompagnent ses héroïnes : les cigarettes consumées, les verres bus, les mets consommés, une haleine alcoolisée, le brouhaha des magasins, des bars, des restaurants et de la rue, le logement sans joie d'une vendeuse âgée, l'écho des talons sur le macadam, le roulement d'une voiture, le parfum d'un inconnu, la poussière d'une chambre d'hôtel, le craquement d'un parquet, le bruissement d'une robe...

Enorme coup de 💗 !!!

mercredi 10 mars 2021

"Blonde" de Joyce Carol Oates (Livre de Poche)

Joyce Carol Oates naît en 1938 à Lockport, dans l'Etat de New York. Elle grandit dans une ferme à mi-distance des lacs Erié et Ontario, non loin des chutes du Niagara. De son enfance, elle a - tardivement - raconté les secrets : un double meurtre, un abandon, une adoption, le suicide d'une amie, la naissance d'une soeur autiste...

Après des études de littérature à l'université de Syracuse puis à celle de Madison, dans le Wisconsin, elle rencontre Raymond Smith, professeur accompli de huit ans son aîné, qu'elle épouse en 1961. Hospitalisé pour une maladie bénigne, Raymond Smith décède en février 2008 d'une infection nosocomiale foudroyante. Joyce Carol Oates raconte son deuil et son veuvage dans "J'ai réussi à rester en vie" (Ed. Philippe Rey, 2011). En 2009, elle se remarie avec Charlie Gross, un chercheur en neurosciences, mort à son tour en avril 2019.

Surnommée aux Etats-Unis "la quatrième soeur Brontë", elle a publié depuis 1964 plus de cent romans, nouvelles, poésie, essais, enquêtes, mémoires, et même romans pour adolescents et thrillers (sous les pseudonymes de Rosamond Smith et Lauren Kelly). Elle vit à Princeton (New Jersey) où elle enseigne toujours à l'université l'écriture créative depuis 1978.

Membre de l'Académie américaine des arts et des lettres, titulaire de multiples et prestigieuses récompenses littéraires, parmi lesquelles le National Book Award, Joyce Carol Oates reçoit en 2011, en même temps que Philip Roth, des mains du président Barack Obama, la National Humanities Medal pour sa contribution au renom de la littérature américaine.

Publiée en France aux éditions Philippe Rey, Joyce Carol Oates est l'auteure, entre autres, de "Les Chutes" (Prix Femina étranger 2005), "Mudwoman" (meilleur livre étranger 2013 pour le magazine Lire), "Un livre de martyrs américains", "Le Petit Paradis". A paraître bientôt un recueil de nouvelles, "Dé mem brer", et "Petite soeur, mon amour", roman inspiré d'un fait réel aux Etats-Unis, l'assassinat à Noël 1996 d'une mini-Miss âgée de six ans.


L'histoire :

Différent des autres titres de Joyce Carol Oates, "Blonde" est une biographie fictionnelle, celle d'une icône, Marilyn Monroe. Enfant blessée, femme fragile, star adulée et traquée, "produit" utilisé à des fins politiques et mercantiles, devenue un mythe, sa vie commence au sein d'une famille dysfonctionnelle, un père inconnu, une mère bientôt internée pour schizophrénie, ballotée de foyers en familles d'accueil. Sa mort le 4 août 1962, à trente-six ans, fera de son destin l'une des tragédies hollywoodiennes les plus populaires à travers le monde.

Construit en cinq actes (L'enfant 1932-1938 - La jeune fille 1942-1947 - La femme 1949-1953 - "Marilyn" 1953-1958 - La vie après la mort 1959-1962), "Blonde" mêle réalisme et surréalisme, vérités et hallucinations. Joyce Carol Oates imagine la jeune Norma Jeane se rêvant Belle Princesse, jouant des scènes de vie comme au cinéma, admirant les acteurs comme des modèles, lisant son histoire comme un script. Un portrait fantasmé, intime, intérieur...

Mon avis :
Joyce Carol Oates est une femme de lettres qui me passionne. Je découvre petit à petit l'ensemble de son oeuvre et je lis avec bonheur chacun de ses romans. Malheureusement, je suis passée à côté de celui-ci. Pourtant, tout y est : la perfection de l'auteure, son style inégalable, son réalisme cru, sa noirceur, une héroïne mythique. Mais il est "trop" : trop long (1110 pages), trop fouillé, trop étrange, trop baroque pour la cartésienne que je suis. "Blonde" n'en reste pas moins un chef-d'oeuvre que je recommande absolument !


A lire :
"Délicieuses pourritures"

lundi 8 mars 2021

"Passion simple" d'Annie Ernaux (Folio)

Annie Ernaux est une romancière française. De son premier roman, "Les armoires vides" (1974), à "La honte" (1997), en passant par "Ce qu'ils disent ou rien" (1977), "La femme gelée" (1981), "La place" (Prix Renaudot 1984), "Une femme" (1988) et "L'événement" (2000), elle décrit, sans déploration mais avec une précision chirurgicale, la banalité d'une expérience, la sienne, mais, sur bien des points, commune à nous tous : au fond du café-épicerie de ses parents, une adolescente échappe, avec une culpabilité douloureuse, aux déterminismes familiaux en accédant à la culture littéraire grâce à l'école. Sa langue explore et superpose les différents registres de l'oralité, populaire et distinguée. Dans ses derniers textes ("Passion simple", 1992 ; "Se perdre", 2001), Annie Ernaux se fait la diariste de plus en plus minimaliste et impudique de son expérience amoureuse, dans des "récits-vrais" sans concession, au style épuré et au plus près des émotions et des sensations.

Ecrivain majeur de la Littérature française, pionnière d'un nouveau style, l'écriture de soi, son oeuvre suit, presque en temps réel, l'accès des femmes à l'autonomie sociale et sexuelle. Annie Ernaux est née en 1940 à Lillebonne (Seine-Maritime), dans un milieu social modeste. Ses parents sont d'abord ouvriers avant de tenir un café-épicerie. Puis, après la guerre, ils déménagent à Yvetot, ville martyrisée par les bombes, et ouvrent à nouveau un café-mercerie-épicerie dans un quartier très modeste. Après son baccalauréat, Annie Ernaux commence des études de Lettres à Rouen, ville symbole d'une certaine liberté pour la jeune étudiante qu'elle est, loin de sa famille. C'est bien avant 1968 et l'accès à la contraception. Elle prend alors de plein fouet sa condition de femme, un avortement clandestin, puis une nouvelle grossesse acceptée, un mariage obligé et des examens à passer dans des circonstances difficiles.

Institutrice puis professeure agrégée de Lettres modernes, divorcée, mère de deux garçons, elle fait son entrée en littérature en 1974 avec "Les armoires vides", un roman autobiographique. Sa vie, ses expériences heureuses ou douloureuses, le statut de la femme seront les matériaux essentiels d'une oeuvre réaliste et crue. "La place" remporte le Prix Renaudot en 1984. A la croisée de l'expérience historique et de l'expérience individuelle, son écriture, dépouillée de toute fioriture stylistique, dissèque le parcours de ses parents ("La place", "La honte"), son adolescence ("Ce qu'ils disent ou rien"), la sexualité et ses relations amoureuses ("Passion simple", "Se perdre"), son mariage ("La femme gelée"), son avortement ("L'événement"), son environnement ("Journal du dehors", "La vie extérieure"), la maladie d'Alzheimer de sa mère ("Je ne suis pas sortie de ma nuit"), puis la mort de sa mère ("Une femme"), son cancer du sein ("L'usage de la photo", en collaboration avec Marc Marie).

En 2008, Annie Ernaux touche et émeut un très large public avec "Les Années" (Gallimard), formidable et mélancolique récit écrit à la troisième personne du singulier, différent de l'ensemble de son travail, et qui fait figure de mémoire collective des Français. Tous les lecteurs, même parmi les plus jeunes, se reconnaissent quelque part dans cette évocation de la période de la Seconde Guerre mondiale à nos jours. Le livre est récompensé par le Prix Marguerite Duras, le Prix François Mauriac de la région Aquitaine, le Prix de la langue français et le Prix Strega européen. Il a été finaliste du prestigieux Man Booker International Prize en 2019.

En 2017, Annie reçoit le Prix Marguerite Yourcenar décerné par la Société civile des auteurs multimédia pour l'ensemble de son oeuvre.




Son roman "Passion simple", paru en 1992, a été de nombreuses fois adapté pour le théâtre, puis pour le cinéma, en 2020, pour le film éponyme français réalisé par Danielle Arbid, avec Laetitia Dosch et Sergueï Polounine.




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L'histoire :

Elle est professeure en région parisienne, est divorcée, à deux fils étudiants qui ne résident pas chez elle. Il est homme d'affaires, marié, originaire d'un pays de l'Est, parle peu le français, voyage beaucoup, se pose de temps en temps à Paris où il rejoint le lit de la femme pour quelques heures d'amour.

Elle veut y croire, à cet amour. Depuis qu'elle a rencontré A., sa vie ne tient qu'à trois mots : attente, absence, désir. Cet homme l'obsède, la vampirise. Elle est habitée par lui, ne pense qu'à lui, ne vit que pour lui, plus rien n'a d'importance. Mais lui, éprouve-t-il pour elle les mêmes sentiments ? Elle sait bien que non. Alors qu'attend-t-elle ? Des fleurs ? Des messages tous les jours ? Des confidences ? Un peu de jalousie ? Du sexe ? Désirer, être désirée ? Se laisser dévorer, se perdre ?

C'est l'histoire d'une passion, d'un amour fantasmé, érotique, sans lendemain, qui durera pourtant deux ans. Qu'en restera-t-il ? De quoi chacun se souviendra-t-il ? Passion simple... Passé simple... Il a été...

De son écriture épurée, Annie Ernaux aborde sans tabou et, comme toujours, avec justesse et sensibilité, la sexualité féminine et la passion amoureuse au féminin. Brillant, évidemment !


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Retrouver Annie Ernaux dans :

"Les armoires vides" (Folio) - "La vie extérieure" (Folio) - "L'événement" (Folio) - "Retour à Yvetot" (Mauconduit)
https://cappuccinochezlouguitar.blogspot.com/2014/04/annie-ernaux.html


"La femme gelée" (Folio)

"L'écriture comme un couteau" - Entretien avec Frédéric-Yves Jeannet (Folio)

"Ce qu'ils disent ou rien" (Folio)

mercredi 3 mars 2021

"Les Lettres d'Esther" de Cécile Pivot (Calmann-Lévy)

Cécile Pivot n'est pas seulement la fille de Bernard Pivot. Elle a été correctrice au "Le Papotin", où les journalistes sont des autistes qui ont entre 15 et 35 ans. Depuis 2015, elle est journaliste indépendante (Groupe Altice Media). En 2017, elle publie un récit, "Comme d'habitude" (Calmann-Lévy), dédié à son fils Antoine, autiste. Puis deux essais : "Lire", avec Bernard Pivot (Flammarion, 2018), et "Le Papotin", avec Driss et Kesri (Kéro, 2019). "Battements de coeur", son premier roman paru chez Calmann-Lévy en 2019, a été salué par la critique et a reçu le Prix de la littérature 2020 du Lions Club Île de France. "Les Lettres d'Esther" (Calmann-Lévy) a paru en 2020.

L'histoire :

Esther Urbain a quarante-deux ans. Après avoir été documentaliste et correctrice pour l'édition, spécialisée dans les correspondances, elle est à présent libraire à Lille. Il y a trois ans, son père, auteur de romans policiers, avec qui elle partageait la passion des mots, mourrait brutalement. Le temps n'a pas atténué sa douleur, toujours aussi vive. Est-ce pour cette raison qu'Esther décide de créer un atelier d'écriture épistolaire ?

Très vite, elle publie une annonce en ligne sur le site de la librairie et dans quatre quotidiens régionaux. L'atelier durera trois mois. Une première et unique rencontre aura lieu à Paris. La suite se fera par courriel, téléphone ou courrier postal. Chaque participant devra choisir un ou deux correspondants dans le groupe. Les réponses sont moins nombreuses que l'espérait la libraire. Elle ne sait pas du tout où cette soudaine idée va la mener et c'est avec appréhension qu'elle arrive à Paris ce 31 janvier 2019. Le moment est venu de faire la connaissance de Jean, Juliette, Nicolas, Jeanne et Samuel...

"Cet atelier était leur bouée de sauvetage. Il allait les sauver de l'incompréhension, d'un deuil qu'ils ne faisaient pas, d'une vie à l'arrêt, d'un amour mis à mal. Quand j'en ai pris conscience, il était trop tard, j'étais déjà plongée dans l'intimité et l'histoire de chacun d'eux."

Mon avis :
Très vite, à la surprise des participants eux-mêmes, l'atelier d'écriture devient une chaîne humaine précieuse où chaque correspondant se révèle, se libère, s'allège d'un poids qu'il se sent seul à porter. Les confidences échangées sont fortes, intimes, sincères, à fleur d'émotions. Les chagrins et les accidents de la vie, les bonheurs et les victoires, tout peut se dire, tout peut s'écrire. Cécile Pivot le réussit remarquablement, avec pudeur, avec douceur, avec bienveillance. Chaque lecteur appréciera les mots à sa manière. J'ai personnellement ressenti, à la lecture de ces textes, une très heureuse mélancolie et une réelle nostalgie pour les lettres manuscrites.

Parmi les nombreux livres cités par Cécile Pivot, "L'ami retrouvé" de Fred Uhlman (Folio)

mercredi 24 février 2021

Février 2021 - "Polars glacés"

 

"Bondrée" d'Andrée A. Michaud (Rivages/Noir)

 
Prix Gouverneur général du Canada 2014
Prix Saint-Pacôme du roman policier 2014
Prix Arthus Ellis 2015
Prix des lecteurs Quais du polar/20 minutes 2017
Prix SNCF du polar 2019


Andrée A. Michaud est née en 1957 à Saint-Sébastien-de-Frontenac, en Estrie, au Québec. Elle est considérée comme l'une des plus grandes romancières québécoises. Elle est l'auteure d'une dizaine de romans qui lui ont valu de nombreux prix prestigieux.

L'histoire :

Il existe une légende à Bondrée. Bien avant que les estivants, venus du Maine, du New Hampshire ou du Québec, s'approprient cette terre apatride, y construisent leurs chalets, y attachent leurs caravanes et y plantent leurs tentes, Bondrée était un no man's land englobant un lac, une montagne et plusieurs hectares de forêt. Un homme s'y installa dans les années 1940, Pierre Landry, un trappeur canuck. On dit qu'il vivait là seul, sauvage. Puis il tomba fou amoureux de Maggie Harrison, "Tangara", la femme aux robes écarlates, la femme-oiseau. Mais cet amour n'était pas partagé. La rage poussa Landry au fond des bois où on le retrouva pendu dans sa cabane. Depuis lors, on dit que son fantôme erre dans la forêt et terrorise les randonneurs.

Eté 1967, c'est "Lucy in the Sky with Diamonds", l'Exposition universelle de Montréal, le Summer of Love... Mais à Bondrée, cet été 1967 sera tragiquement marqué par le décès accidentel d'une adolescente, Elisabeth "Zaza" Mulligan, mortellement blessée par un ancien piège à ours rouillé, posé il y a des années par Pierre Landry. Personne, parmi les campeurs, n'a entendu ses cris...

Mon avis :
Plus qu'un polar, "Bondrée" amène une réflexion profonde et intelligente sur tout de qui caractérise l'humain, soit chaque individu, au sein d'un groupe social. L'écriture est d'une intensité, d'une puissance et d'une pureté exceptionnelles. Les plus infimes vibrations, souffles, frissons, émotions irradient sous la plume d'Andrée A. Michaud. L'histoire nous entraîne dans une spirale infernale à laquelle on n'oppose aucune résistance car ce roman est tout simplement... PARFAIT !

mercredi 17 février 2021

"Le village perdu" de Camilla Sten (Seuil/Thriller)

Camilla Sten, née en 1992, est la fille de la célèbre romancière suédoise Viveca Sten ("Meurtres à Sandhamm"). Ensemble, elles ont écrit la trilogie "L'île des disparus", acclamée par la critique. "Le village perdu", vendu dans dix-sept pays, est son premier roman adulte, également en cours d'adaptation au cinéma.

L'histoire :

En août 1959, toute la population de Silvertjärn, petite cité minière du milieu du Norrland, disparaît mystérieusement. A leur arrivée sur les lieux, deux policiers découvrent avec horreur, au centre de la place du marché, un seul corps, ligoté à un pieu, en état de décomposition avancée et, caché dans l'école, un nourrisson miraculeusement en bonne santé. Margaretha a passé son enfance à Silvertjärn. Au moment des faits, elle est infirmière à Stockholm. Elle vient de perdre ses parents et sa petite soeur Aina dans cette tragédie.

Cinquante ans plus tard, Alice se souvient des récits de sa grand-mère, Margaretha, sur les disparus de Silvertjärn. Après des études de cinéma, elle décide de réaliser son premier documentaire sur son histoire familiale et sur le seul village fantôme de Suède. Elle a peu de fonds mais parvient à réunir autour d'elle quatre jeunes volontaires convaincus par son projet.

Un jour d'avril, l'équipe nouvellement composée pénètre, non sans appréhension, pour une semaine de repérage, sur le site abandonné, livré à la nature et à lui-même depuis cinq décennies...

Mon avis :
Malgré un début bien lent, l'histoire intrigue et convainc de persévérer. Le rythme s'accélère, la tension psychologique s'intensifie. Le présent alterne avec le passé. Le réel alterne avec la fantasmagorie ou la folie. Les morceaux du puzzle s'assemblent. Qu'est-il arrivé aux 900 habitants de ce village ? Toutes les hypothèses sont avancées, même les plus farfelues. On parle, entre autre, d'hystérie collective, comme cette Epidémie dansante de 1518 à Strasbourg (citée par Camilla Sten et évoquée par Jean Teulé dans son roman "Entrez dans la danse" aux Editions Julliard). Le roman est ponctué de références cinématographiques et littéraires. On pense, bien sûr, à "Ca" de Stephen King. Et l'ambiance n'est pas sans rappeler le terrifiant blockbuster "Le Projet Blair Witch" (réalisé en 1999 par Daniel Myrick et Eduardo Sanchez). L'ensemble est simple, efficace... et cauchemardesque !

jeudi 11 février 2021

"Exécutions à Victory" de S. Craig Zahler (Gallmeister)

S. Craig Zahler est né en 1973 à Miami, en Floride, et vit aujourd'hui à New York. Romancier et scénariste, il est également batteur et parolier d'un groupe de heavy metal. En 2015, il réalise son premier long-métrage, "Bone Tomahawk", avec Kurt Russel, un film à la frontière du western et de l'horreur. Ont été publiés, aux Editions Gallmeister, "Une assemblée de chacals" (2018) et "Les Spectres de la terre brisée" (2018).

L'histoire :
Dans un commissariat de l'Arizona, un homme d'une cinquantaine d'années, que l'inspecteur Jules Bettinger vient de virer sans ménagement de son bureau, se suicide dans le hall avec l'arme de l'agent d'accueil. Directement mis en cause, Bettinger écope d'une mutation, en plein mois de décembre, dans un trou perdu glacial du Missouri...

"Le nom de la ville, c'est Victory. Pense au pire bidonville que tu aies jamais vu, chie dessus pendant quarante ans et tu auras une idée de ce à quoi ça ressemble."

Mon avis :
C'est musclé, brutal, hard-core, gangsta... C'est rythmé, cru, provocateur, revendicatif, percutant... C'est une chasse aux tueurs de flics sur fond de rap et de blizzard, sur fond de violences policières, guerres de gangs et règlements de comptes, sur fond de racisme, sexisme, homophobie et de misère sociale. S. Craig Zahler dépeint une Amérique contemporaine profondément divisée, déchirée, névrosée. Il brouille les pistes, se défie des apparences. Les plus vulnérables ne sont pas toujours ceux que l'on croit. Il assène les coups, nous pousse dans les cordes. On se relève de ce roman complètement groggy, sonné, mais admiratif d'une telle maestria. Enorme coup de coeur !


A lire également :
"Une assemblée de chacals"

mercredi 3 février 2021

"Un cri sous la glace" de Camilla Grebe (Livre de Poche)

Camilla Grebe est une romancière suédoise née en 1968. Célèbre dans son pays pour sa série de polars (écrite avec sa soeur Asa Träff, psychiatre) et finaliste du Prix Best Swedish Crime Novel of the Year. "Un cri sous la glace" est son premier livre en solo paru en 2015 en Suède et qui fut un best-seller dès sa sortie.

L'histoire :
La neige s'est mise à tomber. Quoi de plus normal à Stockholm en plein mois de décembre, mais la route n'en reste pas moins difficile et c'est avec retard que Peter Lindgren retrouve enfin son collègue, Manfred Olsson, au domicile d'un certain Jesper Orre, le très controversé directeur général de la chaine de prêt-à-porter suédoise Clothes&More. Le corps poignardé et décapité d'une jeune femme vient d'être découvert sur les lieux et Orre est introuvable. La scène de crime, effroyable, rappelle aux deux policiers un autre tableau macabre qu'ils osent à peine évoquer, une affaire vieille de dix ans non élucidée...

Mon avis :

Trois personnages, Peter, Emma et Hanne, racontent leur rôle dans l'histoire et confient leur parcours personnel et leurs questionnements. Peter, policier compétent mais incapable de s'engager affectivement... Emma, jeune vendeuse dans une boutique C&M, amoureuse romantique... Hanne, spécialiste en sciences du comportement, intellectuelle, cérébrale, souffrant d'un début de démence précoce...

Un roman psychologique diablement efficace, habilement construit autour de la manipulation mentale, sous toutes ses formes, dans tous les domaines, sur toute son échelle d'intensité, de la plus dangereuse à la plus ordinaire, celle qui nous concerne tous dans notre quotidien. Pour illustrer son propos, l'auteure a astucieusement choisi de mettre au centre de l'enquête une personnalité de la mode médiatique et influente. Manipulation...

Une intrigue intelligente et sans temps mort qui nous manipule à la perfection ! Coup de coeur !!!

mercredi 27 janvier 2021

Janvier 2021 - "Le premier roman de..."

 

"Alabama 1963" de Ludovic Manchette et Christian Niemiec (Le cherche midi)

Ludovic Manchette et Christian Niemiec sont installés à Plouhinec, en Bretagne, depuis quelques années. Ils sont traducteurs. Ils adaptent en français les dialogues de films et séries américains. Sortant de ce cadre de travail, ils ont entrepris d'écrire ensemble leur premier roman, "Alabama 1963".

L'histoire :

Birmingham, Alabama ~ Août 1963

Dee Dee Rodgers, une fillette de onze ans, a disparu. Malgré leurs visites répétées au poste de police, les parents ont le sentiment que rien n'est fait pour retrouver leur enfant. Voilà maintenant six jours qu'ils vivent dans une angoisse atroce grandissante. Les battues organisées par les amis et les voisins n'ont abouti à aucune piste, à aucun indice, à aucune information. Si Dee Dee avait été blanche, toute la ville et les alentours se seraient émus de sa disparition, et la police et les médias locaux se seraient très largement mobilisés.

Désespérés, Ellis et Lottie Rodgers requièrent les services d'un détective privé blanc. Ancien policier, depuis deux ans, Bud Larkin a sombré dans l'alcool et se laisse totalement aller. Le bureau, dans lequel il cohabite avec son chat et son chien, travaille peu et cuve son whisky, est une poubelle. L'état de Bud attriste tant ses ex-collègues que ces derniers ont embauché, à son insu et pour lui venir en aide, une femme de ménage, noire, Adela Cobb...

Mon avis :

L'intrigue traverse toute l'année 1963 aux Etats-Unis. Elle traverse plus particulièrement l'Alabama, état profondément ségrégationniste, où des événements importants se sont déroulés cette année-là et ont marqué l'Histoire (les premières émeutes raciales et les débuts des mouvements contre la ségrégation, l'admission d'étudiants noirs à l'université, l'attentat à la bombe perpétré par le Ku Klux Klan qui tua quatre fillettes noires dans une église, les discours sur les droits civiques de Kennedy et de Martin Luther King...).

Formidable hommage à Dashiell Hammett et Raymond Chandler, ce roman noir passe habilement de la légèreté au drame. Il jouit d'une histoire solide, de personnages attachants et séduisants, d'un humour aussi subtil et sensible que mordant et caustique, et de dialogues délectables. Une réussite !

mercredi 20 janvier 2021

"Glory" de Elizabeth Wetmore (Ed. Les Escales)

Elizabeth Wetmore est née à Odessa (Texas, Etats-Unis). Avant de se consacrer à l'écriture, elle a travaillé dans un bar, a enseigné l'anglais, a conduit un taxi, a rédigé des mémoires de psychologie... Elle a aussi vécu quelques temps dans une cabane dans les bois à l'extérieur de Flagstaff, en Arizona, alors qu'elle travaillait comme animatrice de musique classique. Elle se sent chez elle dans le désert comme près de la mer ou sur le flanc d'une montagne. Elle vit à Chicago mais rêve d'être bicoastale (bi-côtière) des lacs Michigan et Travis. Elizabeth Wetmore a suivi des cours d'écriture et a obtenu des bourses d'études au sein de plusieurs programmes universitaires prestigieux. "Glory" est son premier roman.

L'histoire :
Lentement, Gloria reprend conscience, le visage plaqué sur le sable, nue, le corps disloqué, le corps en sang. C'est le matin du dimanche 15 février 1976. Le jour se lève sur ce champ pétrolifère, au milieu de nulle part, trop loin de chez elle, trop loin d'Odessa. Dans son pick-up, l'homme dort encore, ivre mort. A l'horizon, une ferme, la dernière chance de survie pour Gloria. Hier, c'était la Saint Valentin. Hier, tous les rêves étaient possibles. Une nuit de cauchemar plus tard, Gloria, quinze ans, d'origine mexicaine, a été violée et ne sera plus jamais Gloria. Désormais, elle s'appellera Glory...

Mon avis :
Elizabeth Wetmore a choisi de concentrer son récit sur "l'après", sur les séquelles d'une violente agression sexuelle, sur les répercussions de ce crime au sein d'une petite communauté texane des années 1970. Sept regards au féminin, non seulement sur les faits mais sur la place des filles et des femmes dans une société majoritairement machiste, misogyne et raciste. Un très beau roman "coup de poing", féroce, féministe et implacable !!!

Un regret néanmoins : que de fautes dans l'édition papier (orthographe, grammaire, conjugaison, lettres et mots manquants...) !

mercredi 13 janvier 2021

"Le Dit du Mistral" d'Olivier Mak-Bouchard (Ed. Le Tripode)


Prix Première Plume 2020


Olivier Mak-Bouchard a grandi dans le Luberon. Il vit désormais à San Francisco.

Un Dit :
Mot, remarque, maxime. Au Moyen-Age, pièce de vers sur un sujet familier.

L'histoire :
Après une violente nuit d'orage, deux voisins se retrouvent face au mur qui sépare leurs propriétés. La chute d'un cerisier a brisé quelques mètres de la construction, mais surtout, elle a mis à jour de nombreux objets, visiblement anciens, datant probablement de l'époque gallo-romaine. Les deux hommes décident de garder cette découverte secrète et de réaliser leurs propres fouilles archéologiques. Mais les apprentis "Indiana Jones" ne s'étaient pas préparés aux événements et aux émotions qui allaient suivre...

Mon avis :
Un très étonnant voyage dans le temps en Provence, dans l'ombre de Pagnol, Giono et Bosco. Une belle et poétique histoire, riche en symboles, peuplée de personnages légendaires, mythiques, imaginaires, ou tout droit sortis de songes ou d'hallucinations. Au gré du mistral, ce Maître-Vent, ce dieu enfant, un homme s'unit - par quel mystère ? - aux Quatre éléments. Sans oublier le jeu sibyllin de l'énigmatique Hussard, le chat blanc aux pattes noires. Une plume du terroir, dans le sens le plus noble du terme, drôle et vivante, à découvrir impérativement...

jeudi 7 janvier 2021

"Ohio" de Stephen Markley (Albin Michel)

 
Grand Prix de littérature américaine 2020


Stephen Markley est né en 1983. Il est originaire de l'Ohio. Il s'impose avec ce premier roman comme un formidable cartographe de l'Amérique contemporaine et de ses fractures, dans la lignée de Jonathan Franzen. Son roman est en cours d'adaptation télévisée.

L'histoire :

Le 13 octobre 2007, sous un vent glacial, la petite ville de New Canaan, dans l'Ohio, rend hommage à l'un de ses fils, le jeune caporal Richard Jared Brinklan, tué en Irak en avril dernier.

Six ans plus tard, en été 2013, quatre anciens amis d'enfance et camarades de lycée de Rick, par le plus grand des hasards, en apparence, vont se retrouver à New Canaan et vont devoir faire face à leurs fantômes.

Bill Ashcraft, viré à cause de son alcoolisme et de sa toxicomanie de l'association de protection de l'environnement pour laquelle il travaillait, revient de la Nouvelle Orléans, transportant, caché dans sa voiture, un mystérieux paquet... Stacey Moore, étudiante en littérature, partie de New Canaan pour ses études mais aussi pour assumer son homosexualité, est à la recherche de son amie Lisa... Danny Eaton, vétéran d'Irak où il a perdu un oeil, lutte contre un stress post-traumatique et veut retrouver son premier amour, Hailey... Tina Ross, le corps et l'esprit brisés depuis les violences sexuelles subies pendant son enfance, est rongée par un funeste désir de vengeance...

Mon avis :

... Et puis Ben Harrington, musicien au destin tragique... Kaylyn, Matt, Lisa, Todd, Hailey, Bethany... Et bien d'autres personnages secondaires, et autant de portraits saisissants dans ce roman choral crépusculaire, très pessimiste sur la nature humaine, et pourtant d'une beauté extraordinaire !

Critique sans concession d'une société politique, sociale et économique américaine contemporaine complexe, d'un réalisme cru et percutant, Stephen Markley n'élude aucun sujet sous sa plume alerte et acérée, mêlant humour corrosif, colère et désillusion. Brillant !

mercredi 30 décembre 2020

Décembre 2020 - "Voyage dans l'Histoire"

 

"Nord et Sud" de Elizabeth Gaskell (Points - Grands romans)

Elizabeth Gaskell (1810-1865) fait partie de la talentueuse cohorte des romancières anglaises du XIXe siècle, aux côtés de Jane Austen, Charlotte, Emily et Anne Brontë, et George Eliot. Fille et femme de pasteurs unitariens, elle découvre à Manchester la misère ouvrière. "Mary Barton" (1848) est un plaidoyer pour la réconciliation des classes grâce à l'influence des femmes, mais aussi une des premières évocations de la révolte dans le monde ouvrier. 

Ce roman vaut à l'auteure les foudres du patronat anglais mais l'amitié de Charles Dickens. Ce dernier l'embauche dans son journal Household Words où elle publie "Cranford" (1853), chronique villageoise pleine de finesse et d'humour qui connait un immense succès, puis "Nord et Sud" (1855), où l'Angleterre traditionnelle rencontre la modernité des régions industrialisées à travers l'idylle qui se noue entre une fille de pasteur et un jeune industriel. La même hantise de tout ce qui sépare (le Nord du Sud, les riches des pauvres, la ville de la campagne, les vieux des jeunes, les femmes entre elles) se retrouve dans "Ruth" (1853), histoire moralisatrice d'une fille-mère en faveur de l'égalité sexuelle. Elle écrit aussi de nombreuses nouvelles ("Cousine Phyllis").

Outre Charles Dickens, Elizabeth Gaskell se lie aussi d'amitié avec George Eliot, avec qui elle entretient une correspondance, avec Charlotte Brontë, dont elle écrira la biographie après sa disparition ("Life of Charlotte Brontë", 1857), et avec Florence Nightingale.

Une crise cardiaque l'emporte brutalement en 1865, à cinquante-cinq ans, et interrompt la publication de son dernier livre et son projet le plus ambitieux, "Epouses et Filles", qui paraissait en feuilleton dans le Cornhill Magazine.

L'histoire :

Margaret Hale, fille de pasteur, a été élevée avec beaucoup de bienveillance à Londres, chez sa tante maternelle, Mrs Shaw, veuve d'un général, et sa cousine Edith. Cette dernière, à dix-neuf ans, vient d'épouser le jeune et beau capitaine Lennox. Aussi, Margaret s'en retourne-t-elle au presbytère de ses parents, à Helstone, charmant village de la campagne verdoyante du Sud de l'Angleterre.

Loin de regretter le luxe, la mode et le bruit de Londres, Margaret apprécie la plénitude des journées, le calme, la beauté et l'air pur de la nature, les longues marches à travers les bois et les champs par tous les temps, et la gentillesse des paroissiens.

Pourtant, quelques saisons ont passé et Margaret n'a pu que constater la maussaderie de sa mère, son ennui dans cette contrée reculée, et l'attitude étrange de son père, constamment pensif et soucieux. Un soir, Mr Hale se confie enfin à sa fille.

Ses doutes, non sur sa Foi mais sur sa tâche au sein de l'Eglise anglicane, sont si profonds qu'il a donné sa démission. Dans deux semaines, la famille devra quitter Helstone et le Hampshire. Un des amis de Mr Hale lui a proposé un poste de précepteur à Milton-Northern, dans le Darkshire.

Le choc est brutal et douloureux pour Mrs Hale. Certes, l'agitation de la capitale lui manquait parfois. Mais jamais elle ne s'imaginait devoir un jour respirer les fumées des usines et des manufactures, ni vivre entre les murs noircis des modestes maisons industrielles du Nord de l'Angleterre, ni perdre son statut social et ses domestiques, ni ne plus voir le respect et l'affection dans le regard des autres mais le mépris et l'humiliation.

Tandis que Mr Hale et Margaret recherchent en ville le plus agréable logis possible qui apaiserait le désarroi de leur épouse et mère, Mrs Hale se repose du voyage dans un hôtel de la station balnéaire de Heston, à quelques kilomètres de Milton. C'est au salon de ce gîte que Margaret rencontre pour la première fois Mr Thornton, riche industriel et futur employeur de son père...

"Il fallait bien les jolies tapisseries claires des chambres pour réconcilier les Hale avec Milton. Il en eût fallu davantage - mais c'est impossible. Les épais brouillards jaunes de novembre s'étaient installés ; et la vue de la plaine dans la vallée, enserrée dans la courbe du fleuve, était masquée lorsque Mrs Hale arriva dans son nouveau domicile."

Mon avis :
L'histoire d'amour que l'auteure met habilement en premier plan est un charme qui opère délicieusement et nous envoûte à merveille pour mieux nous entraîner vers le fond même du roman. Elizabeth Gaskell dénonce avec force les travers de son époque, l'Angleterre victorienne. Elle dénonce une révolution industrielle au seul profit de l'argent, au seul profit d'une poignée d'hommes, au mépris de l'humain et au mépris de l'environnement. Elle dénonce, bien sûr, la condition des femmes qui, elles, ne bénéficient d'aucune révolution, et pose l'une des premières pierres à l'édifice du féminisme. Les peintures qu'elle nous offre de la luxuriante campagne du Sud sont ravissantes et poétiques. Quant aux scènes de la vie industrielle, inspirées de Manchester et sa banlieue, sont bouleversantes de réalisme. Une oeuvre remarquable et stupéfiante de modernité !

mercredi 23 décembre 2020

"Un bûcher sous la neige" de Susan Fletcher (J'ai lu)

Susan Fletcher est née à Birmingham en 1979. Son premier roman, "La fille de l'Irlandais" (2004), a été couronné par deux prix littéraires les plus prestigieux attribués en Grande-Bretagne : le Whitbread et le Betty Trask Award. Elle publie ensuite "Avis de tempête" (2007), "Un bûcher sous la neige" (2010) et "Les reflets d'argent" (2012). Elle est aussi chercheuse à l'Université de Worcester et vit à Stratford-Upon-Avon.

***

Un peu d'Histoire de l'Ecosse...

XIVe siècle - XVe siècle :
Au cours de la guerre de Cent ans, l'Ecosse s'engage avec les Stuart dans l'alliance française. Le pays entre dans une longue période de convulsions internes.

XVIe siècle :
La réforme religieuse de John Knox fait de nombreux adeptes dans l'aristocratie qui s'oppose alors à la monarchie, demeurée catholique.

1567 :
La reine Marie Stuart doit abdiquer en faveur de son fils Jacques VI.

1603 :
A la mort d'Elisabeth 1ère, celui-ci devient roi d'Angleterre sous le nom de Jacques 1er, réunissant à titre personnel les Couronnes des deux royaumes. Son autoritarisme en matière religieuse et en politique le rend très impopulaire.

1625 :
Son fils, Charles 1er, lui succède. Très vite, le roi se heurte au Parlement, où s'organise l'opposition puritaine.

1629-1639 :
Charles 1er gouverne sans Parlement avec les deux ministres Strafford et Laud.

1639 :
La politique religieuse favorable à l'anglicanisme provoque le soulèvement de l'Ecosse presbytérienne.

1640 :
Pour obtenir des subsides, le roi est obligé de convoquer le Long Parlement.

1642-1649 :
La révolte du Parlement aboutit à une véritable guerre civile, remportée par l'armée puritaine, dirigée par Olivier Cromwell.

1649 :
Charles 1er est exécuté.

1649-1658 :
Cromwell instaure le régime personnel du Protectorat, ou Commonwealth (1653), et triomphe des Provinces-Unies et de l'Espagne.

1658-1659 :
Son fils, Richard Cromwell, lui succède, mais démissionne peu après.

1660-1688 :
La dynastie Stuart est restaurée. Les règnes de Charles II (1660-1685), puis de son frère, Jacques II (Jacques VII pour les Ecossais, converti au catholicisme) (1685-1688), sont de nouveau marqués par des conflits avec le Parlement, ce qui suscite l'intervention de Guillaume d'Orange.

1688 :
A la suite de la révolution dite "glorieuse", Jacques II s'enfuit en France.

1689-1701 :
Le Parlement offre la Couronne à Marie II Stuart (fille de Jacques II, protestante) et à son mari, le Hollandais Guillaume d'Orange (Guillaume III).

1689 :
Déclaration des droits. Les libertés traditionnelles sont consolidées, tandis que les tendances protestantes s'accentuent.

13 février 1692 - Le Massacre de Glencoe :


Le Massacre de Glencoe s'est déroulé dans la vallée de Glen Coe, tôt dans la matinée du 13 février 1692, à l'époque de la Glorieuse Révolution et du jacobitisme. Le massacre débuta en trois endroits de Glen Coe : Invercoe, Inverrigan et Achacon, mais les meurtres s'étendirent à toute la vallée lors de la fuite des MacDonald. Trente-huit hommes du clan Donald de Glencoe furent tués par ceux à qui ils avaient accordé l'hospitalité et quarante femmes et enfants moururent de froid après l'incendie de leurs maisons. Les assassins, cent vingt hommes de troupe loyalistes, sous le commandement de Robert Campbell, avaient été envoyés par des conseillers du roi d'Angleterre Guillaume III pour collecter l'impôt. Ces hommes avaient été accueillis chez les habitants, cordialement reçus, avaient partagé leur table et leur logis pendant deux semaines. Le massacre de Glencoe devint un élément de propagande jacobite, qui devait trouver un écho particulier cinquante ans plus tard, lors des soulèvements de 1745.

1701 :
L'Acte d'établissement exclut les Stuart de la succession au profit des Hanovre.

1702-1714 :
Sous le règne d'Anne Stuart (soeur de Marie II Stuart et belle-soeur de Guillaume III), la guerre de la Succession d'Espagne renforce la puissance maritime anglaise.

1707 :
L'Acte d'union lie définitivement les royaumes d'Ecosse et d'Angleterre.

***

L'histoire :

Ecosse, 18 février 1692

A Edimbourg, où il séjourne cet hiver, bruisse quelque horrible rumeur venue des Highlands. Un massacre d'une épouvantable violence aurait été perpétré à Glencoe. Par qui ? Pourquoi ? Pour des raisons politiques ? religieuses ? guerre de clans ? Curieux de connaître la vérité, le révérend irlandais Charles Leslie éprouve la nécessité de se rendre dans cette vallée sauvage et reculée.

Une semaine plus tard, l'ecclésiastique arrive à Inverary et s'installe dans une chambre bien chauffée d'une auberge modeste. Très vite, il apprend qu'une pauvresse a déjà été condamnée et attend l'heure de sa mort, enchaînée dans un cachot obscur, humide et crasseux. Elle était à Glencoe au moment des meurtres et son péché est d'avoir tout vu et entendu des noms qu'elle ne doit pas répéter. Dès que la fonte de la neige permettra au bois de brûler, elle périra sur le bûcher. Comme une sorcière. Car elle en est une, c'est une évidence. Malgré sa répugnance envers ces créatures du Diable, le révérend Leslie tient à recueillir son témoignage...

Mon avis :

Sur fond de faits réels (le massacre de Glencoe le 13 février 1692) et de conflits politiques et religieux majeurs en Ecosse à cette époque, Susan Fletcher mêle habilement plusieurs genres littéraires pour amener une réflexion fouillée sur la condition des femmes au XVIIe siècle.

Corrag, "la sorcière", "la gueuse", "la putain", livre de sa vie et des terribles épreuves que subirent sa grand-mère, sa mère et elle-même, femmes sans père et sans mari, libres, ingénieuses et clairvoyantes, un récit sublime, intime et poignant.

Quant au révérend Leslie, les confidences qu'il partage avec son épouse bien aimée, restée en Irlande, à travers leur correspondance, vont révéler en lui sa part d'ignorance et mettre à mal nombre de ses certitudes.

Un très beau roman, sensible, bouleversant, émouvant. On le referme la gorge serrée. Coup de 💖!

mercredi 16 décembre 2020

"L'allée du Roi" de Françoise Chandernagor (Folio)

Françoise Chandernagor est une femme de lettres française, née en 1945 à Palaiseau (Essonne) dans une famille de maçons creusois alliés aux descendants d'un esclave indien affranchi. Mère de trois enfants, elle a toujours partagé sa vie entre Paris et le Limousin.

Après un diplôme de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris et une maîtrise de droit public, elle entre à vingt-et-un ans à l'Ecole Nationale d'Administration (ENA), d'où elle sort deux ans plus tard "major" de sa promotion. Elle est la première femme à obtenir ce rang. Elle intègre alors le Conseil d'Etat où elle va exercer différentes fonctions juridictionnelles, notamment celles de Rapporteur Général, chargé du rapport public, mais également, à l'extérieur du Conseil d'Etat, des responsabilités administratives dans le domaine économique.

Parallèlement, elle accepte à titre bénévole des missions dans divers organismes caritatifs ou culturels ; elle assure notamment la vice-présidence de la Fondation de France jusqu'en 1988. En 1994, elle quitte l'administration pour se consacrer à l'écriture.

Depuis 1981, date à laquelle elle a publié "L'allée du Roi", Françoise Chandernagor a écrit douze romans (parmi lesquels "La Sans Pareille", "L'archange de Vienne", "L'enfant aux loups", "L'enfant des Lumières", "La première épouse", "La chambre", "Couleur du temps") ; les uns peignent la société contemporaine, les autres sont des romans "dans l'Histoire". Plusieurs ont été traduits dans une quinzaines de langues, et deux d'entre eux - "L'allée du Roi" et "L'enfant des Lumières" - ont fait l'objet d'adaptations télévisuelles. Elle a aussi publié trois essais ("Maintenon", "Liberté pour l'histoire" en collaboration avec Pierre Nova, "Quand les femmes parlent d'amour") et une pièce de théâtre ("L'allée du Roi", représentée à Bruxelles en 1993-1994 et en 2008 avec Jacqueline Bir ; à Paris en 1994-1995 avec Geneviève Casile et en 2009 avec Marie-Christine Barrault).

Depuis 1995, Françoise Chandernagor est membre de l'Académie Goncourt.

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Louis XIV le Grand, dit le Roi-Soleil (1638-1715), roi de France (1643-1715), de la dynastie des Bourbons, fils de Louis XIII et d'Anne d'Autriche.

Devenu roi à l'âge de cinq ans, celui qu'on appellera le "Roi-Soleil" est marqué par les troubles de la Fronde et subit l'influence de sa mère Anne d'Autriche, la Régente, et de son conseiller, le cardinal Mazarin. A la mort de ce dernier, le jeune roi affirme sa volonté de gouverner seul (absolutisme). Aidé de Colbert, Louis XIV s'attelle à l'unification et à la centralisation du gouvernement et de l'administration. Chef de l'Eglise de France, il révoque l'édit de Nantes promulgué par son aïeul et persécute les protestants, dont il provoque l'exode massif.

Protecteur des arts et des lettres, il fait de Paris et de Versailles, où il fixe sa cour, des hauts lieux du classicisme, qui voient une floraison exceptionnelle d'artistes (Le Brun, Le Nôtre...) et d'écrivains (Racine, Boileau, Molière...).

A l'extérieur, son action est motivée par un souci de renforcer les frontières stratégiques du royaume, la défense du catholicisme en Europe et des prétentions à la couronne d'Espagne. Disposant d'une diplomatie et d'une armée sans rivales, il trouve en un certain nombre de grands militaires, comme Turenne et Vauban, et en Louvois, son ministre de la Guerre, les artisans de sa politique.

Le XVIIe siècle européen est souvent nommé le "Siècle de Louis XIV" tant il est vrai qu'il y a laissé son empreinte glorieuse. Pourtant, quand il meurt au bout d'un règne de soixante-douze ans, il laisse un royaume exsangue.


Madame de Maintenon, née Françoise d'Aubigné, ou plus rarement d'Aubigny (1635-1719), épouse morganatique de Louis XIV, est la petite-fille du poète Agrippa d'Aubigné. Sa jeunesse est marquée par l'emprisonnement de son père, Constant, faux-monnayeur et assassin, et par un exil en Martinique (1645-1647). Elle est éduquée par une tante dans le calvinisme puis confiée à une autre parente, catholique. Placée chez les Ursulines, elle abjure le protestantisme (1649). En 1652, elle épouse le romancier, poète et dramaturge français Paul Scarron.

Devenue veuve (1660), elle est prise sous la protection de Madame de Montespan et devient gouvernante des bâtards royaux (1669). Intelligente et réfléchie, elle est appréciée de Louis XIV auprès duquel elle s'emploie à jouer le rôle d'une "sultane de conscience". Titrée marquise de Maintenon (1674), elle devient dame d'atours de la Dauphine en 1680. Son influence grandissant, elle ramène Louis XIV à ses devoirs d'époux en ruinant les faveurs de Madame de Montespan, et à ses devoirs de chrétien.

Après la mort de la reine, elle épouse secrètement le roi (1683) et continue de mener une vie discrète et dévote. Consultée par le roi sur les affaires, elle a exercé une influence politique qui reste difficile à évaluer et qui a été surestimée : si elle a, sans conteste, imposé l'austérité à la Cour et influé sur la politique religieuse du roi, encourageant la persécution des protestants et approuvant la révocation de l'édit de Nantes (1685), elle n'a, en revanche, fait que pousser discrètement ses sympathies (Fénelon, Louis Antoine de Noailles).

Après la mort de Louis XIV (1715), elle se retire à Saint-Cyr, dans la Maison royale de Saint-Louis, qu'elle avait fondée en 1686 pour assurer l'éducation des jeunes filles pauvres appartenant à la noblesse. Elle y décède en 1719, quatre ans après le roi, à l'âge de quatre-vingt-trois ans.

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L'histoire :

A plus de quatre-vingts ans, Madame de Maintenon vit retirée à Saint-Cyr, dans la douce quiétude de la Maison royale de Saint-Louis. En cette fin d'après-midi, elle écrit ce qui sera sans doute son dernier manuscrit qu'elle destine à la future jeune femme que deviendra Marie de la Tour, aujourd'hui pensionnaire de Saint-Cyr, petite fille intelligente, curieuse et malicieuse, à qui la Marquise s'est attachée, et qui ressemble en bien des points à l'enfant que fut Françoise d'Aubigné. Dans sa lettre, Madame de Maintenon se souvient de son long et remarquable destin.

Françoise d'Aubigné naît en 1635 à la prison de Niort où son père, Constant d'Aubigné, voleur et assassin, purge sa peine. Sa mère, Jeanne, sans le sou, enceinte et deux fils aînés à nourrir, a trouvé refuge chez un des gardiens où elle accouche d'une fille qu'elle haïra jusqu'à sa mort, mais, catholique, elle fait baptiser le bébé.

Confiée aux Villette, ses oncle et tante, huguenots farouches, couple sévère mais bienveillant, Françoise passe une enfance heureuse dans la campagne poitevine.

"Cette pastorale peut sembler sans ragoût à des esprits relevés. Rien n'est ennuyeux à contempler comme le bonheur et la vertu. Cependant, j'ai été plus heureuse dans ce temps qu'en aucun autre de ma vie et, si j'avais eu seulement la moitié de la dot que reçurent mes cousines, j'aurais avec plaisir poursuivi cette vie-là dans quelque château du voisinage, épousant, comme elles, un Fontmort ou un Sainte-Hermine. Dieu ne le voulut pas ainsi et me réservait pour un autre destin."

A huit ans, son père gracié, Françoise est reprise par ses parents. La famille embarque pour un triste séjour en Martinique, puis un retour à La Rochelle, quatre années plus tard, dans la misère absolue. De nouveau remise aux bons soins des Villette, l'enfant y reçoit une éducation huguenote plus poussée encore que la première fois. Sa marraine, Madame de Neuillan, fervente catholique, en a ouï-dire et obtient de la reine-mère Anne d'Autriche une lettre de cachet pour récupérer la fillette. Cette dernière n'est pas docile. Dure, impatiente et lasse de son rôle d'éducatrice, Madame de Neuillan envoie sa filleule rebelle chez les Ursulines à Niort, mais, du fait de frais de pension impayés, Françoise revient chez elle. La petite sera parfaite pour travailler à l'écurie.

L'hôtel de Neuillan, à Niort, ne désemplit pas. Tous les beaux esprits de la province y accourent. Françoise d'Aubigné s'apprivoise, observe, écoute, apprend beaucoup sur la géométrie, la géographie, l'astronomie, découvre le grec et le latin, lit des romans, et retient les noms de tous ces "Jean-des-lettres" tels que Pascal, Balzac, Ménage ou Clérambault. Mais, obéissant à sa marraine qui trouve ces lectures dangereuses, l'adolescente doit y renoncer à contre-coeur, et retourner chez les Ursulines, à Paris cette fois. 

La jeune Françoise d'Aubigné ignore alors que d'ici peu, elle sera présentée à Monsieur Scarron, grand érudit, la plume la plus célèbre de la capitale et auteur d'un roman burlesque, "Le Roman comique", dont le Tout-Paris parle...

"Telle quelle, je plus et ma personne finit auprès de Monsieur Scarron ce que mes lettres avaient commencé. Il fut assez touché pour s'inquiéter de mon avenir. J'étais sans dot et sans parents. Il y avait donc peu d'apparence qu'un homme me recherchât en mariage ni qu'un couvent m'acceptât. Je n'avais pas encore fait moi-même de grandes réflexions sur cette triste situation. J'avais seize ans et me berçais de l'illusion des lendemains."

Mon avis :

Une éblouissante biographie, certes romancée, mais remarquablement détaillée et généreuse. On ne peut que saluer l'impressionnant travail de documentation accompli en amont par Françoise Chandernagor. Sa langue est riche, belle, et sa passion pour la Marquise de Maintenon communicative. Je ressors de cette oeuvre conséquente, puits d'informations, un peu étourdie, entre épuisement et ravissement, regrettant de ne pas être un esprit aussi brillant que tous ceux ici croisés. Les pages consacrées à Scarron sont, d'un point de vue littéraire, absolument exquises. L'aventure est fabuleuse et grande est mon envie de découvrir "L'Allée du Roi", adaptation pour la télévision réalisée en 1995 par Nina Companeez, avec la merveilleuse Dominique Blanc (Marquise de Maintenon), Didier Sandre (Louis XIV), Valentine Varela (Madame de Montespan) et Michel Duchaussoy (Scarron).