mardi 2 mai 2017

Prochaines présentations : début juin 2017



                              Pluie de juin n'est que fumée
                              Faits divers et de société
                              Concepts d'(in)humanité

"Aux animaux la guerre" de Nicolas Mathieu (Babel/Noir)

Nicolas Mathieu est né à Epinal en 1978. Après avoir été étudiant, stagiaire, RMIste, en CDD, en contrat aidé et auto-entrepreneur à Paris, il vit désormais à Nancy. "Aux animaux la guerre" (Actes Sud, 2014), son premier roman, a été distingué par de nombreux prix (prix Mystère de la critique, prix Erckmann-Chatrian, prix Transfuge du meilleur espoir polar, prix Sang d'Encre des lycéens, prix littéraire de la Roquette, prix du Goéland Masqué). Jean-Patrick Manchette, Harry Crews, Pete Dexter, Joe R. Lansdale, Georges Perec, Annie Ernaux... sont quelques-unes de ses influences.

"Lors de la crise de 2008, j'avais eu l'occasion d'assister à la mise en place de plusieurs plans sociaux, j'étais en quelque sorte au coeur du réacteur nucléaire, là où des gens se battent pour survivre. Cette histoire méritait me semble-t-il de remonter à la surface."
Nicolas Mathieu

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Rappel historique :

La guerre d'Algérie est une guerre qui, de 1954 à 1962, a opposé l'armée française à des insurgés nationalistes algériens regroupés dans l'ALN (Armée de Libération Nationale) encadrée par le FLN (Front de Libération Nationale, mouvement nationaliste, puis parti politique algérien).

La guerre est surtout due au refus des gouvernements français et des colons de remettre en cause les profondes inégalités civiles, politiques et économiques entre la population d'origine européenne (les colons ou "pieds noirs" installés par vagues successives depuis 1830) et la population arabo-berbère de religion musulmane. Elle s'est déroulée en Algérie (qui était alors un territoire français) mais aussi en France métropolitaine (avec de nombreux attentats terroristes, assassinats et massacres de manifestants).

La guerre (appelée alors "événements d'Algérie") a fait entre 500 000 à 1 million de morts. Elle a abouti, en 1962, à l'indépendance de l'Algérie et au départ précipité d'environ un million de "pieds noirs". En France, la guerre a provoqué la disparition de la Quatrième République et son remplacement par la Cinquième République.

L'OAS (Organisation Armée Secrète) est une organisation clandestine civilo-militaire opposée à l'indépendance algérienne après l'échec du putsch militaire d'Alger d'avril 1961. Elle fut dirigée par les ex-généraux Salan et Jouhaud jusqu'à leur arrestation. Son action, à base d'attentats et de violence, s'exerça surtout à partir des accords d'Evian (mars 1962), contre le FLN et contre les structures gouvernementales et militaires françaises. Elle contribua à la rupture définitive des deux communautés. 

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L'histoire :

Oran (Algérie) - Octobre 1961 
Pierre Duruy et Louis Scagna, membres de l'OAS, rivalisent de violence avec le FLN. Des attentats visant des militants de l'autre camp touchent souvent aussi des innocents.
Ce soir, le chef, le Docteur Fabregas, a chargé Pierre et Louis d'éliminer Latifa et Kamel Biraoui, un jeune couple de concierges. La mission est rapidement exécutée mais les tueurs ignoraient que dans l'appartement, il y avait aussi un bébé. Au moment où Pierre vise de son arme la tête de l'enfant, Louis s'interpose et sauve la vie du petit. Les deux hommes n'ont pas le temps de se disputer. Ils s'engouffrent dans la Simca Vedette. Au volant de la voiture, Pierre prend soudain une initiative personnelle. Il se dirige vers le centre de la ville et abat un livreur musulman devant la terrasse du Météor.

Vosges - Années 2000
Après une jeunesse chaotique à la limite de la grande délinquance, Martel, la quarantaine, installe sa mère démente dans la plus confortable maison de retraite de la région, mais largement au-dessus de ses moyens d'ouvrier de chez Velocia, l'usine d'aménagements automobiles. Grâce au piston de Bruce Duruy, un collègue de travail bobybuildé, il arrondit ses fins de mois en étant occasionnellement videur dans une salle de concerts.
Rita est inspectrice du travail, proche de la CGT. Aujourd'hui, suite à une plainte, elle se rend à la boucherie Colignon, rare commerce d'un petit village vosgien perdu dans un paysage de brume et de givre...

Mon avis :
Une région qui subit la crise de plein fouet et qui s'appauvrit. Grèves, plans sociaux, fermetures d'usines, chômage, coups tordus pour assurer les fins de mois, alcoolisme, drogue, dépressions, maladies prématurées, racisme, xénophobie, une jeunesse désabusée, sans avenir... voilà ce que vivent les personnages de cette histoire sociale très noire et, hélas, terriblement réaliste. "Aux animaux la guerre" ou quand la détresse pousse des hommes à se conduire comme des bêtes. On passe de la résignation à la colère face à un tel gâchis humain, face à l'impuissance des uns et au mépris des autres. Pourtant, on s'accroche vaille que vaille à l'espoir, aussi ténu soit-il.
A la façon de Jean-Patrick Manchette et d'Annie Ernaux, ce premier roman social aux dialogues percutants de Nicolas Mathieu nous interroge sur nos propres engagements et ranime notre mémoire collective, agitant devant nous, un brin nostalgiques, les souvenirs des années 1990-2000 qui semblent déjà si loin...

"Jeunes loups" de Colin Barrett (Payot-Rivages) - Nouvelles

Colin Barrett est né en 1982 à Dublin et a grandi dans le Comté de Mayo, dans l'ouest de l'Irlande. En 2009, il est distingué par le Penguin Ireland Prize. Il a publié des nouvelles dans le "Stinging Fly magazine", les revues "A public space", "Five Dials", ainsi que dans le "New Yorker". Comparé au "Gens de Dublin" de James Joyce par la presse britannique, lauréat du prestigieux Frank O'Connor Short Story Award, ce recueil de nouvelles dresse le portrait d'une jeunesse irlandaise en plein doute.

Le petit Clancy :
"C'est dimanche. Le week-end, cette période d'attrition de trois jours, s'achève. Le dimanche est un temps de purge et de réparation : les boîtes crâniennes sont mortifiées, les estomacs font du yo-yo et on se jure de ne plus jamais, jamais picoler de la sorte. Un jour qu'on est content de voir filer avant même d'avoir vraiment commencé."
Une amitié solide, un amour déçu et l'enfance qui s'éloigne...

L'appât :
"Ils avaient commencé à se voir à Bleak Woods, où les gars et les filles trop jeunes ou trop fauchés pour aller en boîte se retrouvent presque tous les vendredis soir sur l'aire de stationnement à l'entrée des bois, dans le but assumé de coucher. De la musique braillait par les portières ouvertes à une caisse, de la beu et des pastilles circulaient pendant que les couples étaient arrangés plutôt que se formaient."
Matteen, un jeune passionné de billard, est fou amoureux de Sarah. Mais la belle n'est pas connue pour être commode...

Sur la lune :
"La rivière. C'est joli. Elle coule devant nous, elle avance comme... comme un animal bien apprivoisé."
"Galway, c'est pas très loin, non, a concédé Martina, mais c'est pratiquement la lune, pour des gus comme toi."

Dans sa peau :
"Un puissant silence pèse sur la terre autour de lui, sur les pâtures, les bois et les collines qui s'étendent dans l'obscurité. Il forcit toujours plus, ce silence, et maintenant Bat l'entend distinctement, même par-dessus le hurlement continu du moteur."
Bat est un garçon timide et sensible. Un soir, il a croisé le chemin de Tansey le Nabe et sa botte. De cette rencontre, il est resté défiguré. Le cours de sa vie a-t-il changé pour autant ?

Le calme des chevaux :
"Arm avait deviné que, déjà à seize ans, son nouvel ami avait des plans pour l'avenir et que, pour les réaliser, il devait comprendre la dynamique de la souffrance, qu'elle soit encaissée ou infligée."
Lors d'une fête organisée chez Dympna, Fannigan, un dealer, tente d'abuser de Charlie, la jeune soeur de son hôte, dealer lui aussi...

Diamants :
"L'hiver est arrivé "avec la vengeance en vue", comme on dit, et c'est bien l'effet qu'il faisait, de longues et brutales représailles infligées systématiquement."
Ancienne star de l'équipe de football de la ville, aujourd'hui il (le narrateur) occupe le double poste de gardien et de professeur de sport, tâches qu'il s'applique à faire du mieux possible. Parallèlement, il ne manque aucune réunion des Alcooliques Anonymes. Lors de l'une d'elles, il rencontre Siobhan...

Merci de m'oublier :

- Vous allez pas à votre enterrement ? a demandé Dukic.
- On dirait pas, non, a répondu Doran.
- Pourquoi ?
- Ah ! Parce qu'on a la trouille, voilà pourquoi.
- La trouille, a répété le barman avec une sorte d'éternuement amusé.
- Pas du tout ! est intervenu Eli, agacé par l'insistance de Doran sur ce point, quand bien même il aurait eu raison.

Par hasard, Doran et Eli se retrouvent dans un bar juste avant les funérailles de Maryanne, leur ancienne amie, maîtresse et chanteuse de leur groupe il y a de cela bien des années...

Mon avis :

A Glanbeigh, petite ville (fictive) d'Irlande, ils se connaissent tous. Des jeunes à peine sortis de l'adolescence, les émotions à fleur de peau, fidèles en amitié et en amour, mais totalement perdus dans un monde qui ne leur offre aucun espoir. Alcool, sexe, drogue, parfois violents, souvent fauchés, mais ensemble, tels une meute de jeunes loups résignés, ils traînent leurs carcasses dans les boîtes et les bars du coin où ils noient leurs tourments et leur solitude pinte après pinte.

Dans ces sept nouvelles douces-amères, Colin Barrett dresse une peinture sociale en clair-obscur, entre grâce et brutalité, qu'il illumine de son écriture intense et poétique. Partout comparé à Ken Loach, ce jeune écrivain talentueux pose, en effet, un regard plein de justesse et de tendresse sur l'Irlande et les plus démunis. Comme au jeu de fléchettes, indissociable de tout pub irlandais qui se respecte, Colin Barrett a touché brillamment sa cible : le coeur des lecteurs.

"Le pigeon" de Patrick Süskind (Livre de Poche)

Patrick Süskind est un écrivain allemand né à Ambach (Bavière) en 1949. Ses antihéros peu sociables reflètent son propre retrait dans l'espace privé : un appartement insonorisé pour l'interprète antiwagnérien de la pièce "La contrebasse" (1981), une mansarde pour l'humble locataire aux prises avec une palombe dans "Le pigeon" (1987), la cime des arbres pour le vieillard farouche de "L'histoire de Monsieur Sommer" (1991), une caverne pour Grenouille, le génie monstrueux du best-seller mondial "Le parfum" (1985), fable olfactive dans le Paris du XVIIIème siècle. Conjuguant qualité et succès public, Süskind écrit aussi des scénarios pour la télévision et le cinéma.

L'histoire :
Jonathan Noël est un enfant de parents déportés pendant la Seconde Guerre mondiale, et recueilli par un oncle agriculteur dans le sud de la France. Jeune homme, Jonathan s'engage dans l'armée et il est envoyé deux ans en Indochine où il est blessé. A son retour en France, son oncle le marie à une jeune fille qu'il n'a jamais vue. Quatre mois plus tard, naît un petit garçon dont, bien évidemment, il n'est pas le père, et la jeune maman s'envole dans d'autres bras. Trahi, en colère, Jonathan se promet de ne plus jamais se fier aux humains. Il décide de quitter la campagne et de monter à Paris où il vivra seul et heureux. Jusqu'à ce terrible jour d'août 1984...

Mon avis :
Un conte plein d'humour, de tendresse et de poésie sur la peur panique d'un brave homme solitaire et sans histoires face à un pigeon. Cette soudaine phobie révélera surtout à ce quinquagénaire son angoisse de la vieillesse et de la mort.

Un texte délicieux tout en finesse et en subtilité !

"Les Oiseaux" de Daphné du Maurier (Magnard)


Daphné du Maurier est une romancière anglaise (Londres, 1907 - Par, Cornouailles, 1989). Petite-fille de George du Maurier, elle reprit les traditions du roman populaire, en dosant savamment analyse psychologique, suspense et idylle ("L'Auberge de la Jamaïque", 1936 ; "Le Général du Roi", 1946 ; "Le vol du faucon", 1964), se laissant de plus en plus porter par son goût du mystère, de la violence et du mal ("La maison sur le rivage", 1969 ; "Le bouc émissaire", 1982) et évoquant avec passion la Cornouailles ("Golden Lads", 1975). Son titre le plus connu reste "Rebecca" (1938) : une orpheline épouse un aristocrate anglais et le suit dans son manoir, où plane encore le souvenir de la première femme. Lectrice insatiable, les soeurs Brontë ont eu une très grande influence sur son travail et elle a continué de les lire jusqu'à la fin de sa vie. Elle aimait aussi les auteurs français Maupassant et Zola.

Née en 1907, Daphné du Maurier a grandi à Hampstead, un quartier chic de Londres où ses parents, bourgeois-bohèmes, mènent grand train. Acteur et scénariste, son père, Gerald du Maurier, est une vedette populaire de la scène britannique. Né à Paris, George, son grand-père, a été romancier, musicien et dessinateur satirique. Il a aussi pratiqué l'hypnose. "Sa famille était très fière de son sang français" souligne Tatiana de Rosnay, qui lui a consacré une biographie.

L'oeuvre de Daphné du Maurier a souffert d'avoir été qualifiée de "littérature sentimentale" par la critique ; elle est en effet bien plus que cela, non seulement par son refus d'une fin systématiquement heureuse mais aussi par la mise en scène de phénomènes inquiétants en recourant à une atmosphère d'angoisse, voire de terreur et à la présence presque obsessionnelle de la mort. Nimbée d'étrange et bousculant les conventions, elle a séduit de nombreux réalisateurs, Alfred Hitchcock en tête, qui portera à l'écran "L'Auberge de la Jamaïque", "Les Oiseaux" (1963) et, entre les deux, "Rebecca" (Oscar du meilleur film en 1940).

Daphné du Maurier s'est illustrée dans d'autres genres littéraires, comme le roman historique, le théâtre et les essais, avec notamment la biographie de sa famille, "Les du Maurier" (1937), dans laquelle est évoque ses origines françaises, et une biographie de la famille Brontë centrée sur le frère des trois romancières, "Le monde infernal de Branwell Brontë" (1960).

Du berceau familial londonien à Meudon, d'Alexandrie à New York, nombreux sont les lieux qui ont joué un rôle clé dans l'existence de Daphné du Maurier. Mais sa terre d'élection, indissociable de son oeuvre, reste la sauvage Cornouailles, balayée par les vents. Dès 1943, elle s'installe près de Fowey, d'abord à Menabilly, immense bâtisse qui fait écho au manoir de Manderley, où elle confronte l'héroïne de Rebecca aux affres de la jalousie, puis Kilmarth, qui lui inspira "La maison sur le rivage" et où, anoblie par la reine d'Angleterre, elle s'est éteinte en 1989.

L'histoire :

Nat Hocken est un ancien combattant, blessé et pensionné de guerre. Avec sa femme et ses enfants, il vit paisiblement dans un village rural sur la côte britannique et habite une petite maison confortable, proche de la ferme où il effectue quelques travaux adaptés à son handicap.

Ce jour de décembre, Nat s'étonne de l'agitation inhabituelle des oiseaux. Cela annonce-t-il un hiver rude ? Pendant la nuit, le vent monte. Quelque chose frappe contre la fenêtre de la chambre. Ce sont des oiseaux, cherchant sans doute un abri. L'un deux parvient à pénétrer dans la pièce et écorche légèrement la main de Nat qui aurait juré que l'animal visait ses yeux.

Soudain, des hurlements proviennent de la chambre des deux enfants. Nat se précipite auprès d'eux et découvre, horrifié, une nuée d'oiseaux de petites tailles, d'espèces différentes, et très agressifs. Une fois les enfants en sécurité, Nat se défend avec énergie contre les intrus. Puis, à l'aube, comme sous l'influence d'un étrange maléfice, tous les volatiles s'envolent par la fenêtre et disparaissent à l'horizon. La famille Hocken s'en tient à quelques égratignures et une énorme frayeur...

Mon avis :

Il suffit à Daphné du Maurier de quelques pages pour nous terroriser. Un style sobre, mais d'une rare violence, non pas tant dans l'épouvante que provoquent des animaux d'ordinaire inoffensifs soudain redoutables par leur nombre, mais par le sous-texte.

Le danger est proche. Il y a une partie de la population qui pressent la menace et qui prépare le siège et la résistance. Et il y a l'autre partie qui reste aveugle à tous les signes et adopte désinvolture et imprudence. La référence à un pays en état de guerre, au Blitz sur Londres pendant la Seconde Guerre mondiale, est évidente. Les oiseaux à l'attaque rappellent les bombardiers ennemis. La TSF diffuse des messages graves suivis de l'hymne national, puis s'éteint. Et puis c'est le chaos, venu de ceux que l'on craignait le moins, de ceux dont on ne se méfiait pas.

L'ingéniosité de Daphné du Maurier est de rendre son histoire intemporelle en ne révélant ni les causes ni les raisons de ce rassemblement de milliers d'oiseaux de toutes espèces et de cette nouvelle épreuve pour les hommes. Arme nouvelle ? Catastrophe écologique ? Intelligence animale que nous sous-estimions ? Et vous, comment l'expliquez-vous ?


A voir :
L'excellent documentaire "Sur les traces de Rebecca" diffusé en février 2017 sur Arte.



dimanche 2 avril 2017

Prochaines présentations : début mai 2017



                                     
                                        Maïa de mai
                                        Littérature et Animalité
                                        Bestiaire singulier

"Maigret tend un piège" et "Maigret et les braves gens" de Georges Simenon (Livre de Poche)















Paris (France)

Georges Simenon est un écrivain belge de langue française (Liège 1903 - Lausanne 1989). Il rénova le genre du roman policier par son sens de l'analyse psychologique et par la restitution à la fois réaliste et poétique de l'atmosphère d'une ville ou d'un milieu social. Il est le créateur du personnage du commissaire Maigret, qui lui valut une renommée internationale.

Parmi les enquêtes du commissaire Maigret, que Simenon écrit entre 1930 et 1972, soixante-trois sur soixante-quinze, et dix-huit nouvelles sur vingt-huit ont Paris pour cadre principal ou secondaire. Maigret habite au 132, Boulevard Richard Lenoir dans le XIème et il travaille au célèbre 36, Quai des Orfèvres dans le Ier arrondissement. Il aime les espaces urbains : la ville, son vacarme, les brasseries, les terrasses des cafés, la plate-forme d'un autobus, un banc dans un square...


"Maigret tend un piège"

"Je ne pensais pas qu'il était possible d'être à la fois aussi populaire et aussi bon"
Henry Miller à propos de Georges Simenon

L'histoire :
Un vendredi soir, lors d'un dîner chez leurs amis, le docteur Pardon et son épouse, Monsieur et Madame Maigret font la connaissance du couple Tissot. La discussion entre le commissaire Maigret et le professeur Tissot, directeur de l'Asile Sainte-Anne, est passionnante et passionnée. En six mois, cinq femmes ont été assassinées dans les rues de Montmartre, dans le XVIIIème arrondissement de Paris. La police n'a aucun indice, aucune piste, et la presse en fait ses choux gras. Le commissaire et le psychiatre revoient ensemble chaque détail de l'affaire, partagent leurs expériences professionnelles et leurs points de vue personnels. A l'issue de la soirée, Maigret a une idée. Quelques jours plus tard, un 4 août caniculaire, au Quai des Orfèvres, il met en place un piège, avec, à leur insu, la complicité des journalistes avides de la moindre information. Le but est d'atteindre l'orgueil du criminel et de le pousser à commettre l'erreur fatale...

Mon avis :
On partage l'intérêt de Maigret (Simenon) pour la psychologie et la psychiatrie, et sa volonté de comprendre le mécanisme mental de son suspect et de ses proches. 

Un régal !

A voir :
"Maigret" - Série créee par Stewart Harcourt d'après les romans de Georges Simenon avec Rowan Atkinson.
"Maigret tend un piège" - Episode réalisé par Ashley Pearce (2016) avec l'excellente Fiona Shaw (Tante Pétunia dans "Harry Potter").

Nous revisitons bien les romans d'Agatha Christie. Pourquoi nos voisins d'Outre-Manche ne s'empareraient-ils pas de notre Maigret national ? Un Paris très esthétique, très fantasmé, très "carte postale", pour un Maigret très britannique. Interprétation étonnante, surprenante et convaincante de Rowan Atkinson, aux antipodes de "Mr Bean". La psychologie des personnages est parfaitement rendue. Certains téléspectateurs attentifs noteront quelques anachronismes ou quelques inexactitudes sur Paris. Néanmoins, l'ensemble se regarde avec plaisir.


"Maigret et les braves gens"

"Rien ne vaut l'hiver en compagnie d'un tonnelet de cognac et des oeuvres complètes de Simenon"
Luis Sepulveda

L'histoire :
Quelques jours à peine après son retour de vacances, le commissaire Maigret est réveillé en pleine nuit par son confrère, le commissaire Saint-Hubert. Un homme, René Josselin, a été tué par balles dans son appartement de la rue Notre-Dame-des-Champs à Montparnasse. La victime et sa famille sont, selon toute apparence, de braves gens. Le malaise de Maigret n'en est que plus vif...

Mon avis :
Maigret est à la peine dans cette enquête. Dans l'entourage de la victime, il ne découvre que de braves personnes, au quotidien ordinaire, et dont les histoires simples ne mènent à aucune piste. C'est par son approche humaine et psychologique qu'il va mettre à jour la faille, sans toutefois manquer de s'interroger sur toute l'ambiguïté de la culpabilité et de l'innocence dans ce cas précis. Simenon démontre une fois encore - si tant est que cela fusse nécessaire - ses réelles qualités littéraires. Sans cesse il puise en l'humanité ce qu'elle a de pire et de meilleur.

Un écrivain incontournable !

"Les chiens de Belfast" de Sam Millar (Points)
















Belfast (Irlande du Nord, Royaume Uni)

Sam Millar, né en 1958 à Belfast, s'est engagé très tôt dans l'IRA (Irish Republican Army, mais aussi "colère" en latin), ce qui lui a valu de passer huit ans dans la tristement célèbre prison de Maze (ou Long Kesh*), à Belfast, comme prisonnier politique. Exilé aux Etats-Unis après sa libération, il y a exercé divers métiers dont croupier de casino clandestin, avant d'organiser le fameux casse du dépôt de la Brinks de Rochester en 1993. Après cinq ans d'emprisonnement, il est gracié par le président Clinton.

Il revient à Belfast et se lance dans l'écriture de romans noirs. Après "On the Brinks" (2003), récit autobiographique de son casse, il entame, avec "Les chiens de Belfast" (2014), la chronique des enquêtes de Karl Kane, un détective privé qui ressemble au Philip Marlowe de Raymond Chandler. "Les chiens de Belfast" est le premier tome d'une trilogie. Suivent "Le cannibale de Crumlin Road" et "Un sale hiver" (Seuil).

* Long Kesh : On se souvient de Bobby Sands. Il incarna la cause républicaine catholique et fut le porte-parole des prisonniers enfermés à la prison de Long Kesh dans des conditions épouvantables. Il mourut dans cette même prison en 1981 à l'âge de 27 ans après 66 jours de grève de la faim.

L'histoire :
Une nuit de l'été 1978, dans une clairière abandonnée de la banlieue de Belfast, jetée là et laissée pour morte par ses quatre agresseurs, une femme agonise. Son dernier espoir de survivre s'évanouit lorsqu'elle aperçoit les ombres de trois chiens sauvages s'approcher dangereusement d'elle.
Vingt-ans plus tard, le cadavre d'un homme est découvert au Jardin botanique de Belfast. Dès que l'information paraît dans la presse, un certain Bill Munday se présente au bureau du détective privé Karl Kane. Il veut tout savoir sur le défunt et sur les causes réelles de sa mort. La somme offerte par Munday est étonnamment généreuse pour une mission aussi simple. Kane flaire le mauvais coup, mais il est financièrement aux abois...

Mon avis :
Cueillez un peu de Raymond Chandler et un peu de Harry Crews. Ajoutez le destin atypique de l'auteur, les stigmates des violences commises et subies en Irlande du Nord au cours de son Histoire, et une bonne dose de Brandy. Shakez. Versez dans un verre Snifter et flambez. Vous obtenez un polar excellent ! Brutal, sans jamais tomber dans le grand-guignolesque. Sombre, comme peut l'être l'humanité. Truffé d'humour. Une écriture musclée et réaliste qui prend aux tripes. Un héros viril, tourmenté par ses hémorroïdes, touchant par sa sensibilité inavouée.

Un cocktail détonnant à savourer sans modération !

"Un dernier verre avant la guerre" de Dennis Lehane (Rivages/Noir)
















Boston (Etats-Unis)

Dennis Lehane, né en 1965 à Boston (Etats-Unis), étudie l'écriture en Floride, tout en multipliant les petits boulots. En 1994, il publie son premier roman, "Un dernier verre avant la guerre", début d'une série de six polars autour du duo d'enquêteurs Kenzie et Gennaro.

En 2001, il triomphe avec "Mystic River", dont l'adaptation au cinéma par Clint Eastwood raflera deux Oscars. En 2010, c'est Martin Scorsese qui porte à l'écran son "Shutter Island". Par ailleurs scénariste à succès pour la télévision ("The Wire", "Boardwalk Empire"...), Dennis Lehane boucle avec "Ce monde disparu" une trilogie policière sur fond historique.

L'histoire :
Le détective Patrick Kenzie a rendez-vous au bar du Ritz-Carlton de Boston avec trois politiciens, dont les sénateurs Sterling Mulkern et Brian Paulson. Ces derniers l'engagent pour retrouver Jenna Angeline, 41 ans, femme de ménage noire au service des deux élus, disparue depuis neuf jours, et, avec elle, des documents importants concernant un projet de loi dont ils taisent l'objet. A son bureau, le clocher de l'église Saint-Barthélémy (un accord avec le pasteur), Patrick rejoint son associée et amie d'enfance, Angela Gennaro, et lui décrit leur nouvelle mission. La perspective d'évoluer dans le milieu de la politique ne les enchante guère...

Mon avis :
Une chose est sûre : sous la plume de Dennis Lehane, ça déménage à Boston ! En compagnie de ses deux enquêteurs, nous traversons toute la ville de part en part. Des quartiers blancs aux quartiers noirs, des quartiers riches aux quartiers pauvres, aucun d'eux n'est épargné. La violence, quelle que soit sa forme, règne partout. Les scènes de guerres urbaines sont spectaculaires, très cinématographiques. Les politiciens corrompus et le racisme sont les deux fils conducteurs de ce roman captivant. Pouvoir, argent, sexe, drogue, guerres de gangs... toutes les ficelles d'un bon polar sont présentes. Mais Lehane est brillant ! Il gratte bien au-delà. Ses interrogations sur la démocratie sont particulièrement intéressantes, et les réponses complexes et incertaines. De même que sa question "qui sont les véritables héros de notre monde ?" nous invite à une réflexion à la fois idéologique et philosophique.

Du très très bon niveau !

Clin d'oeil :
Ce n'est pas une "fake news" ! Donald Trump se cache quelque part dans une des pages du livre...

"Les égouts de Los Angeles" de Michael Connelly (Points)



Michael Connelly (droite)
et l'acteur Titus Welliver ("Bosch") à Los Angeles














Los Angeles (Etats-Unis)

"Le meilleur moyen pour moi, c'est de faire évoluer mes personnages dans un monde le plus réaliste possible : je veux que les rues soient vraies, les restaurants, les bars, mais aussi la bureaucratie, les mécanismes politiques, tout ce qui fait notre quotidien. Parce que cet univers sera réaliste, je pourrai donner une forme de réalité à mes personnages. Et Los Angeles est une ville qui permet cela : elle offre une vaste palette de mondes disparates - les plaines, les collines, l'océan, le désert... -, et cette géographie se retrouve dans sa diversité sociale. C'est un terreau impitoyable certes, mais surtout formidable pour un écrivain."
Michael Connelly


Michael Connelly est né en 1956 à Philadelphie (Etats-Unis). Lauréat du Prix Pulitzer comme chroniqueur judiciaire, il fait sensation avec "Les égouts de Los Angeles" (1992), où évolue son inspecteur Harry Bosch, souvent en conflit avec ses supérieurs dans sa recherche de la vérité. Les références à la peinture ou à la littérature - comme Edgar Allan Poe dans "Le Poète" (1996) - permettent à Connelly de transcender le roman noir. Il obtient divers prix aux Etats-Unis puis en France, dont le Grand Prix de littérature policière en 1999 pour "Créance de sang".

Le personnage de Hieronymus "Harry" Bosch est né en 1950. Homme taciturne, vétéran du Vietnam où il "nettoyait" les galeries souterraines creusées par les Vietcongs, Bosch a un fichu caractère, des amours compliquées, père d'une adolescente, Maddie, une passion pour le jazz, un penchant pour l'alcool et un prénom original : Hieronymus (Connelly s'est inspiré du peintre flamand Jheronimus Van Aken, dit Jérôme Bosch). Sa mère, prostituée, a été assassinée sur Hollywood Boulevard (hommage à James Ellroy). Son père, J. Michael Haller, est avocat, ainsi que son demi-frère, Mickey Haller, héros d'une autre série de Connelly ("La Défense Lincoln").

Connelly a créé d'autres séries, l'une autour de Terry McCaleb, agent du FBI, et l'autre autour du journaliste Jack McEvoy. Plusieurs de ces différents protagonistes sont parfois réunis dans une intrigue commune.

L'histoire :
Un dimanche matin, Harry Bosch est réveillé par le sergent de garde de la police de Los Angeles, district de Hollywood. Un cadavre a été découvert dans une canalisation près du barrage de Mulholland. Sur les lieux, à sa grande stupéfaction, Bosch reconnaît, grâce à son tatouage, un frère d'armes, un ancien du Vietnam, un "rat de tunnel" comme lui...

Mon avis :

Incontestablement, la Cité des Anges est le personnage principal des romans de Michael Connelly. C'est elle qui donne le ton et les sons. C'est elle qui décide de l'atmosphère, de l'ambiance. C'est elle qui fixe les humeurs, les odeurs, les couleurs. Perméables, les acteurs de l'histoire se fondent en elle et jouent leur partition à la perfection. Loin des paillettes et des lumières, Connelly nous montre la pauvreté et la noirceur de la ville, et pointe plus généralement les défaillances de la société américaine, sans pessimisme ni désespoir, mais avec réalisme. 

On suit avec avidité le cheminement de l'enquête menée tambour battant par un inspecteur Bosch déterminé, forte tête, mais diablement attachant. Ses façons de défier les règles et l'autorité ne le rendent que plus sympathique encore.

Un premier opus sans faille signé de celui qui est aujourd'hui reconnu comme l'un des plus grands ténors du polar américain !

jeudi 2 mars 2017

Prochaines présentations : début avril 2017



                                        Frisson d'avril
                                        Un écrivain dans la ville
                                        Plume fébrile

"Armageddon Rag" de George R.R. Martin (Folio-SF)


George R.R. Martin, né en 1948 à Bayonne (New Jersey), est un écrivain américain de science-fiction et de fantasy, également scénariste et producteur de télévision. Son oeuvre la plus connue est la série romanesque du "Trône de fer", adaptée sous forme de série télévisée par la chaîne HBO sous le titre "Game of Thrones". Il a été récompensé par de nombreux prix littéraires et a été sélectionné par le magazine Time comme l'une des personnes les plus influentes du monde en 2011. Il est aujourd'hui considéré comme le "Tolkien américain".

"Armageddon Rag", ouvrage peu connu, fait figure de roman à part dans la bibliographie de l'écrivain. Ce thriller fantastique plonge ses racines dans la culture musicale des années hippies, avec son lot de concerts survoltés et d'inévitables bad trips. Hommage déclaré aux Doors et aux Stooges, "Armageddon Rag" embrasse la nostalgie d'une époque révolue, et avec elle la mythologie du hard rock naissant - sorcellerie, violence, affrontement entre Bien et Mal. Avec un soupçon de surnaturel et un rythme endiablé, George R.R. Martin signe un hymne sombre à sa jeunesse perdue, le chant du cygne d'une génération aux rêves oubliés.
Julien Bisson
Magazine "Lire" - Hors-série n°20

Charles Milles Maddox, dit Charles Manson, né en 1934 dans l'Ohio, est un criminel américain. Faux prophète, inadapté social devenu chef d'une "famille" hippie, Charles Manson (36 ans), Susan Atkins (22 ans), Leslie Van Houten (21 ans) et Patricia Kren Winkel (23 ans) sont reconnus coupables, lors de leur procès le 21 janvier 1971, du meurtre très médiatisé de l'actrice Sharon Tate (épouse du réalisateur Roman Polanski, alors enceinte de huit mois) et des quatre personnes qui se trouvaient dans sa villa de Los Angeles le 9 août 1969, ainsi que de l'assassinat, quelques jours plus tard, des propriétaires d'un supermarché, les époux La Bianca. S'il n'a pas commis lui-même les crimes, Manson en a été reconnu comme le commanditaire. Il a été condamné, ainsi que ses complices, à la peine de mort, commuée en une peine de prison à vie. Susan Atkins décède en prison en 2009 des suites d'un cancer. Les autres membres condamnés de la "famille" sont encore à ce jour incarcérés.

L'histoire :
Après sept ans de silence, Sandy Blair est contacté par son ancien associé, Jared Patterson. Ensemble, dans les années 1960, ils avaient créé un journal consacré à la musique, le "Hedgehog" - ou le "Hog". Mais à la suite d'un désaccord éditorial, Patterson a viré Blair. Patterson est resté le rédacteur en chef d'un "Hog" beaucoup moins alternatif, et Blair est devenu romancier à succès. Aujourd'hui, Patterson passe outre leur brouille pour appeler son vieil ami et lui demander de travailler à nouveau pour le journal. Il lui propose d'écrire un papier sur le meurtre de Jamie Lynch, imprésario et organisateur de concerts, par le passé l'un des personnages les plus éminents de la sous-culture rock et manager de grands groupes tels que les "Nazgûl". Le crime, commis au domicile de la victime dans le Maine, a fait l'objet d'une mise en scène sordide. Il rappelle étrangement le modus operandi de Charles Manson et l'affaire Sharon Tate que Blair avait couvert à l'époque. Ses articles avaient d'ailleurs reçu plusieurs prix. Alors, bien que l'envie soit grande de dire à Patterson d'aller au diable, sa proposition est pour le moins excitante...

Mon avis :

Ce roman formidable est, hélas, peu connu du grand public. Grave erreur ! Sa bande originale est tout simplement à tomber : Jimi Hendrix, Janis Joplin, les Beatles, Paul Simon, les Doors, Bob Dylan, Joni Mitchell, les Rolling Stones, les Moody Blues, la comédie musicale "Hair"... ils sont tous là ! "Armageddon Rag" est un page-turner absolument passionnant, original et efficace. George R.R. Martin dépasse les frontières du thriller angoissant, subtilement teinté de fantastique, pour analyser les dessous de l'univers musical, les affres d'une popularité internationale, les liens qui unissent les milieux du rock et de la contestation. Parallèlement, il pose un regard nostalgique sur une jeunesse envolée. Il propose une solide réflexion sur l'Histoire, sur une époque, les années 1960, qui connut guerre du Viêt-Nam, manifestations, rassemblements, émeutes, élections, assassinats, drogues, mouvement hippie, liberté sexuelle, Woodstock... Que reste-t-il de cette génération de jeunes Américains pleins d'espoir, d'idéaux, qui rêvaient de changer le monde ?

Chef d'oeuvre à découvrir de toute urgence !

"On dit que la musique est le reflet de son temps, mais c'est également valable dans l'autre sens. Elle a un pouvoir, Sandy. Elle nous influence bien plus profondément et universellement que les mots. De tout temps, les armées sont allées s'affronter au son des tambours, en entonnant des chants martiaux. Toute révolution a eu ses hymnes. Toutes les époques. C'est ce qui façonne et définit chaque période de l'histoire."

George R.R. Martin
"Armageddon Rag"

"Tout le monde peut écrire une chanson triste" de James Crumley (Folio)


Nouvelles extraites du recueil "Le bandit mexicain et le cochon" (Folio)

James Crumley est un écrivain américain, né en 1939 à Three Rivers, au Texas, et mort en 2008 à Missoula dans le Montana.

De Martine Laval - Télérama.fr - Le 19 septembre 2008 :

"Né au Texas, il s'était retranché à Missoula, Montana, la ville des écrivains. Chaleureux et drôle dans la vie, il gardait sa détresse pour ses livres, où se débattaient une bande de rafistolés du rêve américain. James Crumley, celui du "Canard siffleur mexicain" et de "Un pour marquer la cadence" vient de disparaître. Il avait 69 ans.

Crumley est mort. C'est une blague. Lui qui aimait tant rire, raconter jusqu'à l'aube des histoires pas possibles, partager le plaisir de vivre, boire avec les amis de rencontre, parler encore et encore de livres, de poésie.

Crumley, né au Texas, s'était retranché dans la bonne ville de Missoula, Montana. N'empêche, jamais il ne put se débarrasser de son accent rocailleux. A Missoula, derrière chaque pilier de bar, se cache un écrivain. Crumley était de ceux-là, copain de Richard Hugo, poète et prof à l'université, de James Welch, le Blackfeet, son voisin, tous deux disparus aussi. Crumley, comme Jim Harrison, était un habitué du festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malo. La France, qu'il connut, était sa seconde patrie, alors sans président arrogant et pédant, genre Bush famille et compagnie, qu'il s'amusait à ridiculiser.

Crumley a écrit des romans noirs, comme frappés par la foudre, bourrés de mélancolie. Lui si chaleureux, si généreux mettait sa détresse dans ses livres, dans ses personnages, Sughrue, Milo, tous des rafistolés, des hors pistes du rêve américain, hantés par la guerre du Vietnam, par le manque de tendresse. James Crumley est mort. Jeudi 18 septembre. Il avait 69 ans. Il faudra s'y habituer. On lui lance un "Dernier Baiser"... titre d'un de ses romans."

"Tout le monde peut écrire une chanson triste" 
Un journaliste accompagne un chanteur de country à succès en tournée. Ils partagent ensemble cette passion pour ce genre musical, celui que l'on appelait autrefois la "hillbilly music", la "musique des ploucs". Puis c'est devenu "musique ethnique". Jusqu'à l'arrivée d'Elvis Presley qui rassembla tout le monde. Maintenant, avec un certain snobisme, on parle de "musique néo-traditionnelle" ou de "country-politain". Mais la country est au-delà de ces considérations. Elle s'adresse aux rebelles, aux anarchistes. Elle interprète des chansons tristes qui racontent l'amour et la guerre, et qui sonnent comme des complaintes...

"Un fils rêvé pour les Jenkins"
Comme une chanson triste de country, dans une contrée rurale américaine, la vie difficile, rude, pleine de désillusions, va conduire au drame une famille ordinaire de condition modeste...

"Hot Springs"
Cavale ultime pour un jeune homme abîmé par la malchance et les mauvais choix...

Mon avis :
Une mélodie mélancolique, triste, profonde, sombre, douloureuse, parfois brutale, qui rythme la vie de petites gens. James Crumley ne peut cacher sa sincère tendresse pour ses personnages amochés, brisés par une société sans pitié.

Une littérature débordante de générosité et d'émotions !

"Le Chanteur de Gospel" de Harry Crews (Folio policier)


Harry Crews, romancier américain, est né en 1935 en Géorgie (Etats-Unis) et décédé en 2012 en Floride. Orphelin de père à deux ans, il est élevé à la dure dans une ferme par un beau-père alcoolique et violent qui fera de sa petite enfance un enfer raconté dans son autobiographie "Des mules et des hommes". Engagé à dix-sept ans dans les Marines, Harry Crews fait la guerre de Corée, commence à dévorer tous les ouvrages qui lui tombent sous la main, reprend des études puis plaque tout pour faire la route. Il fera de la prison, se fera tabasser par un Indien unijambiste, partagera un temps la vie des freaks et croisera des destins hors du commun qui peupleront ensuite ses romans. De retour en Floride, il abandonnera femme et enfant pour se retirer dans une cabane au bord d'un lac. C'est dans ce décor d'ascète, stimulé par la came et l'alcool, qu'il débutera comme écrivain. Son oeuvre, une vingtaine de livres tous situés dans le sud des Etats-Unis, a fait de lui, avec des titres comme "Body" ou "La malédiction du gitan", un auteur totalement atypique particulièrement attachant, souvent féroce avec les gens normaux et tendre avec les monstres : un auteur qui s'ingénie à prendre le contre-pied de l'apparente normalité des choses pour fustiger la bêtise, et qui s'est imposé, dans la plus grande discrétion, comme l'un des plus grands écrivains américains de romans noirs.

  • "Les portes de l'enfer" (Sonatine)
  • "Nu dans le jardin d'Eden" (Points)
  • "La malédiction du gitan" (Folio)
  • "La foire aux serpents" (Folio)

Il apparaît au cinéma dans le film de Sean Penn, "The Indian Runner" (1991), dans le rôle de M. Baker. Son roman "The Hawk is Dying" ("Le Faucon va mourir") a été adapté en 2006 sous le titre "Dressé pour vivre" par Julian Goldberger, avec Michelle Williams et Paul Giamatti.

L'histoire :

Ecrasée par la chaleur, la petite ville américaine d'Enigma, en Géorgie, attend fébrilement le retour de l'enfant prodigue, celui qui est né ici et qui désormais attire les foules partout où il passe. Le Chanteur de Gospel. Ses cheveux blonds, ses yeux bleus, sa pâleur, sa gueule d'ange, sa voix puissante et envoûtante sont des signes qui ne trompent pas les esprits faibles qui voient en lui un prédicateur, un guérisseur, un faiseur de miracles. Bien entendu, le Chanteur de Gospel ne possède aucun de ces dons et souffre de cette adoration collective malsaine.

A Enigma, les habitants sont des paysans simples, durs à la tâche, d'une grande pauvreté, sans éducation, sans culture. La vie y est cruellement difficile. Alors, tous les espoirs reposent sur le Chanteur de Gospel. D'autant que la ville vient de connaître une terrible tragédie : la mort de la jolie Mary Bell, douce jeune fille promise au Chanteur de Gospel, violée et poignardée par Willalee Bookatee.

Dans sa cellule, Bookatee sait que, quoi qu'il advienne, sa peau noire fait de lui le coupable idéal et que dans quelques heures il sera pendu...

Mon avis :

"Le Chanteur de Gospel" est le premier roman de Harry Crews, paru en 1968, et l'écrivain impose déjà son style. Il décrit avec une poésie féroce et un réalisme cru une Amérique profonde en désespérance, une terre brûlée et assoiffée qui ne nourrit plus ni hommes ni bêtes. Ce texte est un hommage au "Maître", William Faulkner, et à son chef d'oeuvre "Sanctuaire". De même que le choix du Gospel, chant religieux chrétien proche du blues et pratiqué par les afro-américains et les Blancs du sud des Etats-Unis, n'est évidemment pas innocent. Le message contre le racisme que délivre ce genre musical s'oppose frontalement au fanatisme d'une population enragée. Seuls les freaks, ceux que l'on appelle les monstres, apportent un peu d'humanité, à leur façon, dans cette histoire extrêmement sombre.

Quelle plume admirable !


A lire :

"La foire aux serpents"

"Sanctuaire" de William Faulkner


"Dick Contino's Blues" de James Ellroy (Rivages/Noir)


Cet ouvrage est un recueil composé d'un court roman et de cinq nouvelles.
Cette présentation ne concerne que le roman : "Dick Contino's Blues".

James Ellroy, de son vrai nom Lee Earle Ellroy, est un écrivain et scénariste américain, né en 1948 à Los Angeles. Des débuts difficiles de junkie, allant de petit boulot en petit boulot, mènent finalement Ellroy à se consacrer à l'écriture à partir de 1984. Connu surtout pour "Le Dahlia noir" (1987), premier volet de la tétralogie de Los Angeles, plus récemment pour "American Tabloid" et pour son autobiographie romancée "Mes zones d'ombre", il n'est pas seulement un auteur de roman noir dans la lignée de Chandler ou de Hammett : ses descriptions de la corruption, de la dépravation et de la violence de Los Angeles culminent dans une vision de l'Amérique de la fin du XXème siècle comme mémoire d'une criminalité exacerbée et ridicule. Avec une ironie acide à la Beckett, il fait la chronique d'un monde dont sa propre trajectoire, de clochard drogué à écrivain à succès, serait la métaphore.

L'histoire :
Dans les années 1990, l'accordéoniste et acteur Dick Contino renoue avec la célébrité grâce au succès de la reprise d'un de ses anciens titres, "Lady of Spain", et à la sortie en vidéo de "Daddy-O", film de série B de 1958 dont il était la tête d'affiche. L'artiste revient sur cette décennie...

Mon avis :

James Ellroy a dix ans en 1958 lorsque sa mère est assassinée. Il se souvient de son état de choc, d'être parti vivre chez son père, et d'avoir vu un film de série B, "Daddy-O", dont le rôle principal est tenu par Dick Contino (1930-), musicien et acteur américain. Dès lors, les accords de l'accordéon de Contino accompagneront les souvenirs d'Ellroy. Le meurtre de sa mère, jamais résolu, hantera toute son oeuvre. En 1993, Ellroy rencontre, le temps d'un déjeuner, le "Valentino de l'Accordéon", personnage de sa vie et de son prochain roman, "Dick Contino's Blues".

Entre biographie et fiction, comme toujours avec James Ellroy, on ne sait jamais où se place la vérité. L'histoire est néanmoins représentative de Los Angeles et d'une époque. Toutefois, après avoir dévoré "Le Dahlia noir", j'avoue avec tristesse ne pas avoir été sensible à l'univers ni à l'écriture de ce court roman, et être sans doute passée à côté du propos de l'auteur.

jeudi 2 février 2017

Prochaines présentations : début mars 2017



                                   Alliance cosmique
                                   Littérature et Musique
                                   Notes éclectiques

"Six fourmis blanches" de Sandrine Collette (Livre de Poche)


Sandrine Collette est née en 1970. Elle a suivi des études de philosophie, avant de soutenir une thèse de doctorat en science politique. Chargée de cours à l'université de Nanterre, elle se passionne pour la restauration de vieilles maisons en ruine. Grande amatrice de chevaux, elle vit à mi-temps dans le Morvan, du côté du mont Beuvray. C'est en 2013 qu'elle voit son premier roman, "Des noeuds d'acier", publié, un ouvrage plébiscité par la presse et les libraires pour lequel elle reçoit le Grand prix de littérature policière. Sa maîtrise du thriller et sa personnalité aux antipodes des clichés du polar français se confirmeront avec un roman noir dans le milieu viticole, "Un vent de cendres", et ce terrifiant survival montagnard, "Six fourmis blanches".

L'histoire :
Six Français, Lou, Elias, Arielle, Lucas, Marc et Etienne, la trentaine en moyenne, ont gagné un trekking de trois jours sur des sommets enneigés en Albanie. Aucun d'eux n'a l'expérience de la montagne ni l'entrainement physique nécessaire à ce genre d'épreuve sportive. En faisant leur connaissance, leur guide ne cache sa perplexité. Après un solide petit-déjeuner et quelques premiers conseils, l'aventure commence. Les randonneurs amateurs, inconscients de ce qui les attend, chahutent comme des enfants...

Mon avis :
Un thriller à vous glacer les os ! Au coeur des montagnes enneigées se perpétuent de terrifiantes croyances et des rituels sanglants. Deux histoires au suspense insoutenable se racontent, en parallèle. Celle de ce groupe de touristes insouciants, ignorant qu'une fois engloutis dans ce paysage majestueux, grandiose, plus rien n'est prévisible, tout peut arriver, même le pire. Et celle de ce personnage essentiel dans la mythologie de la région, le "sacrificateur", le "sorcier", "celui qui a le don", le chasseur du mal, Mathias. Paralysé de froid et de peur, impossible au lecteur de lâcher cette aventure cauchemardesque et formidablement narrée !

"Les nuits de Reykjavik" d'Arnaldur Indridason (Points)


Arnaldur Indridason est né à Reykjavik (Islande) en 1961. Diplômé en Histoire, il est journaliste et critique de cinéma. Il est l'auteur de romans noirs couronnés de nombreux prix prestigieux, publiés dans trente-sept pays.
Vient de paraître "Dans l'ombre", premier tome de la "Trilogie des ombres", qui s'étendra de 1941 à 1944. Le second opus, "Femme de l'ombre", est prévu pour octobre prochain, et le troisième pour mars 2018.
"Les nuits de Reykjavik" est la onzième aventure d'Erlendur traduite en français, mais on le découvre ici jeune, lors de sa toute première enquête.

"Je suis un auteur de romans policiers originaire d'Islande. Mon détective, Erlendur, est un solitaire d'âge moyen, très mélancolique, père de famille lamentable, mais détective convenable. Il aime boire de la Chartreuse fabriquée par des moines français, et je ne sais vraiment pas pourquoi, si ce n'est que la Chartreuse est mentionnée dans un de ses romans islandais favoris, de façon quelque peu amusante."

L'histoire :

Il est trois heures du matin quand le central signale une plainte pour tapage nocturne. Sur les lieux, Erlendur pressent quelque chose de plus grave et insiste pour visiter la maison où tout semble calme, en apparence. Et son instinct ne l'a pas trompé. Une femme, couverte de coups, gît sans connaissance sur le sol du salon. Le mari violent est arrêté mais il sera libéré dans la même nuit, les jours de sa compagne n'étant pas en danger... pour cette fois.

A l'aube, Erlendur rentre enfin chez lui. Il ne peut s'empêcher de penser à Hannibal, un pauvre diable qui n'a jamais quitté son esprit. A Reykjavik, d'anciennes tourbières sont devenues des terrains de jeu pour les enfants. Il s'y forme parfois des mares plus ou moins vastes et profondes. Il y a un an, dans un de ces trous nauséabonds, trois copains ont découvert le corps d'un vieil homme. Alors en patrouille, Erlendur fut le premier agent arrivé sur place et il identifia Hannibal, un clochard bien connu des services et auquel il s'était attaché au fil du temps. Taux d'alcoolémie élevé, aucune trace de lutte, l'enquête conclut rapidement à une noyade accidentelle. Mais pour le jeune policier de vingt-huit ans, ce n'est pas si simple...

Mon avis :

Erlendur passe ses nuits à patrouiller, assurer les affaires courantes (conduites en état d'ivresse, tapages nocturnes, bagarres à la sortie des bars et boîtes de nuit, violences conjugales, cambriolages...), et rédiger les procès-verbaux. Jeune policier, il se distingue néanmoins de ses collègues par l'attention qu'il porte aux gens et par le temps qu'il leur accorde. Sa différence est de suivre son instinct, de ne négliger aucune victime, d'avoir compris qu'une enquête n'est pas que l'application d'une technique mais qu'il faut y intégrer la psychologie et l'écoute. C'est un excellent détective en devenir que nous observons : efficace, obstiné, opiniâtre, humain, proche des autres, sensible aux parcours brisés. Des qualités qui le feront remarquer auprès de la Criminelle. Mais ce perfectionnisme et cette farouche détermination seront aussi les fossoyeurs de sa vie sentimentale et familiale. 

Un rythme volontairement posé, paisible, pour une affaire délicate et douloureuse autour des sans-abri, et qui, bien sûr, nous met face à notre propre regard et nos contradictions sur la pauvreté et les violences qui nous entourent.

"911" de Shannon Burke (10/18)


Sélection Prix SNCF du polar 2017


Shannon Burke est né dans l'Illinois. Il est scénariste et écrivain. Diplômé de l'Université de Caroline du Nord à Chapell Hill, il a été pendant cinq ans ambulancier à Harlem (New York). Il vit à présent à Knoxville (Tennessee) avec sa femme et ses deux fils. Après "Manhattan Grand-Angle", "911" est son second roman.

"Lorsque plus rien n'a de sens, y compris la vie ou la mort d'autrui, vous n'êtes plus qu'à un pas du mal. Et ce putain de pas est terriblement facile à franchir."

L'histoire :
Au début des années 1990, Ollie Cross est un étudiant de vingt-trois ans. Il prépare le concours d'admission à l'école de médecine auquel il a déjà échoué à deux reprises, non à cause de ses connaissances, d'ailleurs excellentes, mais pour son manque d'assurance. Afin de progresser plus efficacement, il vient d'intégrer une équipe d'ambulanciers chevronnés dans le quartier le plus difficile de New York, Harlem. Il travaille avec Rutkovsky, vingt ans d'expérience, efficace, professionnel, mais cynique et blasé. Jour après jour, Ollie va être le témoin du pire, d'atrocités "ordinaires". Jeunes, vieux, enfants, à chaque instant tous peuvent être victimes directes ou collatérales de violences de toutes natures...

"Vous n'aurez bientôt pour seul paysage que celui des quartiers insalubres, les exclus, les sans-abri, les fous, les toxicomanes, les malades, les mourants et les morts... Vous serez témoins de toutes les saloperies qu'on cache à la majeure partie de la population. Vous en ferez partie. Et viendra un moment où, par impuissance, par désespoir, par colère, vous serez tentés de céder à toute cette misère et toute cette laideur. Je ne peux pas vous enseigner comment réagir à cette tentation, pas plus que je peux vous apprendre à gérer l'après. Parce que ce n'est pas une question de formation médicale. C'est une question de force de caractère. C'est l'éternelle lutte du bien contre le mal."

Mon avis :
Oppressant et haletant comme un thriller, ce roman est une sorte de journal de bord. Le personnage principal, un jeune homme empli de questionnements sur lui-même et sur son avenir professionnel, témoigne des horreurs auxquelles les ambulanciers sont confrontés au quotidien. Comment ces hommes résistent-ils à cet abîme qui sépare "la réalité de leur travail", ces images qu'ils n'oublieront jamais, et "l'autre réalité", à l'extérieur, la vie "normale", la famille, les amis, ceux à qui ils ne peuvent rien dire. Le narrateur raconte des histoires humaines terribles, implacables, parfois si à la frontière du grotesque que seul le fou-rire permet de continuer. Dans ce monde, celui qui ne cède pas au burn-out ou à la folie est un héros.

Un texte "coup de poing" brut, redoutable et extraordinaire !

"Gravesend" de William Boyle (Rivages/Noir)


Sélection Prix SNCF du polar 2017


William Boyle est né à Brooklyn (New York). Il vit à Gravesend, dans le sud de Brooklyn, où il est disquaire, spécialiste de rock indépendant américain. Son roman "Gravesend" est paru en France en 2016 dans la collection "Rivages/Noir" dont il est le numéro 1000. L'écrivain revendique les influences de Flannery O'Connor, Larry Brown, Charles Willeford et Harry Crews.

L'histoire :
A Plumb Beach, Brooklyn, un adolescent, Duncan, harcelé par la même bande depuis l'école primaire, est victime d'un crime homophobe. Ses meurtriers écopent d'une peine de prison jugée exemplaire pour l'époque. Seize ans plus tard, Ray Boy, l'un des criminels, est libéré. Conway, le frère de Duncan, est fou de rage et décide de venger définitivement la mort de son frère. Conway est un piètre tireur. Son entraîneur et ami, l'ancien policier McKenna, lui conseille la réflexion et la patience. Conway ne lâche pas l'affaire. Un détective privé lui a fourni l'adresse de Ray Boy et il part lui régler son compte immédiatement. Mais les événements qui se déroulent chez Ray Boy dépassent tout ce que Conway avait pu imaginer...

Mon avis :
Près de deux décennies après les faits, un meurtrier revient sur les lieux de son crime. Le frère de la victime n'a qu'une idée en tête : la vengeance. Victime et meurtrier sont tous deux des enfants du même quartier de Brooklyn, Gravesend, où vit une communauté majoritairement d'origine italienne. L'influence de cette culture italienne se reconnaît de diverses façons, mais plus encore dans celle d'appréhender les événements douloureux. La règle, c'est le silence, la fierté, la dignité, la foi et la famille. Construit au départ autour d'une simple vendetta, le récit va beaucoup plus loin. Progressivement, de nouveaux personnages entrent en scène. Ils racontent leur parcours, leurs souvenirs, leurs émotions. Ils viennent tous de Gravesend et ils ont tous été affectés, d'une manière ou d'une autre, y compris ceux qui sont nés après la tragédie, par la mort d'un des leurs provoquée par l'un des leurs, seize ans auparavant. Le passé impacte considérablement le présent. L'histoire est inextricable et son issue ne peut être que dramatique.

Un roman très noir, très beau et brillamment écrit !

jeudi 5 janvier 2017

Prochaines présentations : début février 2017



                                    Frimas de février
                                    Fin limier
                                    Le roman policier

"Le verger de marbre" d'Alex Taylor (Gallmeister/neonoir)


Alex Taylor vit à Rosine, dans le Kentucky. Il a fabriqué du tabac et des briquets, démantelé des voitures d'occasion, tondu des pelouses de banlieue et été colporteur de sorgho pour différentes chaînes alimentaires. Diplômé de l'Université du Mississippi, il enseigne aujourd'hui la littérature après avoir publié un recueil de nouvelles salué par la critique. "Le verger de marbre" est son premier roman.

L'histoire :

Dans le Kentucky rural, Beam Sheetmire et ses parents, Clem et Derna, ont été invités par le jeune cousin Alton à la fête annuelle de la famille Sheetmire. En dehors d'Alton, le reste du clan ne semble pas heureux de la présence de Clem et des siens. La différence physique évidente de Beam avec tous les Sheetmire n'est pas la seule raison. Il y a aussi leur différence sociale et culturelle. Clem s'occupe depuis vingt-cinq ans d'un ferry qui traverse la Gasping River d'une rive à l'autre. Il transporte passagers et véhicules en tous genres, et il est le seul lien avec les villages les plus reculés. Mais le coût de l'entretien du vieux bateau et la baisse régulière du nombre de voyageurs du fait des nouveaux aménagements routiers font que Clem et sa famille vivent très modestement et ne refusent pas, à l'occasion, quelques plans douteux.

Un soir, Beam prend à bord du ferry un curieux personnage qui ne lui inspire pas confiance. L'homme est-il saoul ? Est-il juste bizarre ? Quoi qu'il en soit, il est bavard et pose beaucoup trop de questions. Lorsque le type tente de voler la caisse, Beam s'empare d'une clé à griffe et défend le fruit de son travail. Le coup était trop fort. L'homme s'effondre, mort. Paniqué, Beam en oublie le ferry qui soudain percute un embarcadère. En pleine nuit, il court réveiller son père. Quand il révèle à Clem que l'inconnu a prononcé le nom d'un certain "Loat" en mourant, le père blêmit et ordonne à son fils de partir immédiatement loin d'ici.

Le lendemain matin, le shérif Elvis Dunne se présente chez Loat Duncan, figure locale bien connue des autorités, pour lui annoncer une mauvaise nouvelle. Le cadavre de son fils Paul, meurtrier évadé de la prison d'Eddyville, a été repêché dans la Gasping River. Après avoir identifié le corps, Loat Duncan, accompagné de ses deux calibres 44, de son chauffeur et de ses dobermans, se rend chez les Sheetmire. Il a ses raisons de croire que Clem et Beam sont impliqués dans le décès de son fils...

Mon avis :
Proie d'une chasse à l'homme sans pitié, le jeune Beam, dans sa fuite éperdue, fait face à un monde impitoyable qu'il découvre de la manière la plus violente qu'il soit. Vérité et mensonges se confondent et conduisent inévitablement à la tragédie. C'est avec fébrilité que nous plongeons dans cette descente aux enfers. Quelques étoiles, pourtant, étincellent dans les ténèbres. Malgré le drame qui se joue sous nos yeux, l'auteur parvient à nous offrir de très beaux moments de poésie.

Ce premier roman est une pure pépite littéraire !

"Avant que naisse la forêt" de Jérôme Chantreau (Les Escales)


Après une enfance parisienne et des études littéraires, Jérôme Chantreau a créé un centre équestre. Il s'est formé parallèlement à la sylviculture pour exploiter la forêt attenante à la maison familiale. Aujourd'hui professeur de lettres, il vit au Pays basque. "Avant que naisse la forêt" est son premier roman.

"Chantreau, dans une langue de plus en plus brûlante au fur et à mesure que les tentacules du mystère le saisissent à la gorge, décrit la forêt comme un incubateur des vieilles présences, conservatoire des voix qui se sont tues."
Sylvain Tesson
Magazine Lire -Octobre 2016

L'histoire :
Sa mère vient de mourir. Albert rejoint immédiatement ses proches en Mayenne, dans la propriété familiale, une maison nichée au coeur de mille hectares de forêt. Depuis plusieurs générations, les liens de la famille avec cette forêt sont singuliers et viscéraux. Au retour du crématorium, Albert se retrouve seul dans la grande demeure isolée et silencieuse...

Mon avis :
La solitude, la douleur du deuil, une bâtisse par endroits effrayante, peuplée de fantômes du passé, de légendes et de contes, tous ces éléments réunis font que les pensées et les souvenirs du narrateur défilent, de sa petite enfance à l'instant présent. La forêt, d'apparence inoffensive, qui encercle la longère, se nourrit petit à petit des émotions d'Albert, de ses terreurs, de ses pulsions, de son inconscient. Progressivement, l'homme sombre dans une forme de folie. La forêt devient à la fois son bourreau et son refuge. La prose étourdissante de l'auteur s'enflamme à mesure que son héros s'enfonce dangereusement au fond des bois et de lui-même. Des blessures mortelles que lui inflige l'Homme, la Nature se venge...

Une formidable découverte !