jeudi 23 juin 2016

"Nouvelles à chute" - Tome 1 et Tome 2 (Magnard)



Nouvelle : Récit bref qui présente une intrigue simple où n'interviennent que peu de personnages.

Nouvelle à chute : Récit bref qui s'appuie sur l'intensité de l'effet et la révélation inattendue dans le rebondissement final.

"Nouvelles à chute"

"Happy Meal" : Un homme déteste les McDonald. Pourtant, ce midi, il choisit d'y inviter l'amour de sa vie parce qu'elle adore les nuggets et la sauce barbecue...
Anna Gavalda est née en 1970. C'est une romancière française que le public a découverte grâce à son recueil de nouvelles "Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part".

"Pauvre petit garçon !" : Comme chaque jour, une maman accompagne au jardin public son fils, Dolfi, petit garçon solitaire et moqué par les autres enfants...
Dino Buzzati (1906-1972) est l'un des maîtres de la nouvelle italienne. Après des études de droit, il s'adonne à la littérature et à la peinture tout en exerçant le métier de journaliste au Corriere della sera dès 1928. Ses deux recueils les plus célèbres sont "Le K" et "Le rêve de l'escalier".

"Continuité des parcs" : Quand on lit, tout devient si réel...
Julio Cortazar (1914-1984) est un écrivain argentin qui a marqué la génération latino-américaine des années 1960. Engagé politiquement, il a vécu en France à partir de 1952 et fut naturalisé français en 1981 par François Mitterrand. Il a écrit de nombreux contes et nouvelles.

"Lucien" : Lucien était douillettement recroquevillé sur lui-même. C'était sa position favorite...
Claude Bourgeyx (1943) vit et travaille à Bordeaux. Auteur de nouvelles, auteur de théâtre, il anime des ateliers d'écriture dans les établissements scolaires.

"Iceberg" : Bernard invite son amie Irène, dont il est secrètement amoureux, dans sa propriété au bord de la mer pour le week-end. Mais Irène a un autre homme dans sa vie, Georges...
Fred Kassak, de son vrai nom Pierre Humblot, est né en 1928. Adepte du roman humoristique, il passe pour maître dans l'art de la chute. Il se consacre désormais au cinéma, à la télévision et à la radio.

"Quand Angèle fut seule..." : Aujourd'hui c'est l'enterrement de Baptiste. Sa veuve, Angèle, raconte...
Pascal Mérigeau (1953), connu pour ses critiques cinématographiques dans Le Monde et pour certaines de ses contributions au magazine de cinéma Première, a publié "Quand Angèle fut seule..." dans la revue Polar

"Nouvelles à chute - 2"

"La logeuse" : La nuit est déjà tombée sur Bath, petite ville thermale d'Angleterre, quand le bus dépose le jeune Billy Weaver. Il lui faut maintenant trouver un hôtel...
Roald Dahl (1916-1990) est né au Pays de Galle. Il exerce divers métiers avant de satisfaire sa soif de voyages en partant pour l'Afrique. Il s'engage ensuite dans la RAF, expérience qu'il relate dans "Escadrille 80". Il est réformé en 1942, après la chute de son avion. Il se met alors à écrire. Attaché d'ambassade à Washington, il publie des recueils de nouvelles humoristiques et fantastiques pour adultes ("Bizarre ! Bizarre !" et "Kiss Kiss"). Mais ce sont ses contes pour enfants qui le rendent célèbre, notamment "James et la Grosse Pêche" et "Charlie et la chocolaterie".

"Le dragon" : Dans les ténèbres, au coeur d'une lande battue par les vents, deux chevaliers se préparent à combattre le dragon qui menace le château...
Ray Bradbury (1920-2012) est un écrivain américain. Attiré très tôt par la science-fiction et l'écriture, ce n'est que dans les années 1950 qu'il devient célèbre, grâce notamment aux "Chroniques martiennes" et à "Fahrenheit 451".

"La demeure d'Astérion" : Astérion vit seul dans une immense demeure labyrinthique et s'ennuie...
Jorge Luis Borges (1899-1986) est né à Buenos Aires. Elevé en partie en Europe, dans un milieu polyglotte, il maîtrise plusieurs langues européennes. Il traduit de grandes oeuvres, écrit des poèmes, des récits, sans compter ses nombreux articles de critique littéraire. Il acquiert une célébrité au-delà des frontières argentines. Alors qu'il est devenu aveugle, il est nommé directeur de la Bibliothèque nationale de Buenos Aires en 1955.

"Cauchemar en jaune" : Macabre cadeau d'anniversaire...
Fredric Brown (1906-1972) est un écrivain américain. Il exerce plusieurs petits métiers avant de pouvoir vivre tardivement de sa plume à la fin des années 1940. Auteur prolixe de romans policiers et de romans de science-fiction humoristiques, il déclarait pourtant détester écrire.

Mon avis :
Un florilège délicieux de nouvelles sensibles, émouvantes, troublantes, glaçantes ou démoniaques...

jeudi 5 mai 2016

Prochaines présentations : fin juin 2016






"Petites peurs et Grandes phobies"






"Assommons les pauvres !" de Shumona Sinha (Seuil, 2011) - Inde


Prix Valéry-Larbaud 2012

Shumona Sinha est née à Calcutta, en Inde, en 1973. Elle obtient le Prix du meilleur jeune poète du Bengale en 1990. Ce qui lui permet de s'installer à Paris en 2001. En collaboration avec le poète Lionel Ray, elle est l'auteur de plusieurs anthologies de poésie française et bengalie. Elle a publié un premier récit aux Editions de la Différence, "Fenêtre sur l'abîme", en 2008. "Assommons les pauvres !", son second roman, emprunte son titre à un poème de Baudelaire et reçoit le Prix Valéry-Larbaud en 2012.

L'histoire :
Une jeune Indienne, amoureuse de la langue de Molière et dévoreuse de livres écrits en français, réalise son rêve : s'installer à Paris. Parfaitement intégrée, la lassitude d'une vie sans surprise s'empare toutefois rapidement d'elle. Aussi, lorsqu'on lui propose d'être interprète auprès de réfugiés, elle quitte compagnon et travail, et s'investit totalement dans sa nouvelle mission. L'excitation est hélas de courte durée. La jeune femme assiste très vite, et trop souvent, à des entretiens ubuesques où elle tente d'être le lien neutre entre des officiers désabusés, désemparés, mal formés à l'accueil de populations d'origines aussi multiples et de coutumes aussi diverses, et entre des demandeurs qui racontent tous une seule et même histoire (exil, survie, rêve, espoir) et toujours les mêmes crimes (viols, agressions, assassinats, persécutions politiques ou religieuses). Jusqu'à ce jour où la jeune interprète va soudain craquer, céder à ses émotions et frapper un immigrant. Elle se retrouve alors à son tour dans la petite salle d'interrogatoire, de l'autre côté de l'ordinateur, face à un officier de police, et va raconter son propre parcours d'immigrée...

Mon avis :
Ce texte, tristement d'actualité, est le récit douloureux, vibrant et nécessaire d'une tragédie humaine violente et cruelle. La langue est puissante, merveilleuse et poétique. Ballottés entre vérités et mensonges, larmes et colère, nous culpabilisons de nous amuser de quelques scènes cocasses, de sourire de la maladresse des uns ou de l'aplomb décompléxé des autres. Mais ce rire est un coin de ciel bleu dans toute cette misère brune et boueuse insupportable. Un roman d'une grande beauté et d'une grande sensibilité à partager avec le plus de lecteurs possibles !

Notes :
Valéry Larbaud, né en 1881 et mort en 1957 à Vichy, est un écrivain français. Poète, romancier et essayiste raffiné, il révéla au public français les grands écrivains étrangers contemporains (dont Samuel Butler et James Joyce).

"Meurtre à Tombouctou" de Moussa Konaté (Seuil, 2014) - Mali


Moussa Konaté est né en 1951 à Kita, au Mali, et il est décédé en 2013 à Limoges. Ce grand intellectuel et ambassadeur de la culture malienne à l'étranger, diplômé en lettres de l'Ecole normale supérieure de Bamako, a enseigné la littérature plusieurs années avant de se consacrer à l'écriture. Il a publié son premier roman en 1981, fondé une compagnie de théâtre et créé les Editions du Figuier en 1997, tournées particulièrement vers la littérature jeunesse afin de faire connaître le visage réel de l'Afrique aux jeunes du monde entier, loin des clichés. Outre le français, Le Figuier publie également des ouvrages en langues maliennes (bambaran soninké, sonraï, tamaschek, peul). Pendant dix ans, de 2001 à 2011, il co-dirigea, avec Michel Le Bris, le Festival "Etonnants voyageurs" au Mali, à Bamako, qui a fait connaître de nombreux écrivains africains, dont Alain Mabanckou. Auteur notamment de l'essai "L'Afrique noire est-elle maudite ?", où il interrogeait les maux de son continent, Moussa Konaté faisait aussi découvrir le Mali à travers ses romans policiers, tels "L'assassin du Branconi" suivi de "L'honneur des Keita" (2002), "L'empreinte du renard" (2006) ou "La malédiction du Lamantin" (2009), avec le personnage récurrent du commissaire Habib. Moussa Konaté avait également créé à Limoges, où il résidait depuis 1990, les Editions Hivernage, à la fois maison d'édition et diffuseur/distributeur du Figuier en France et en Europe. "Meurtre à Tombouctou" est son dernier roman.

L'histoire :
Ibrahim a quitté le campement ce matin après le petit-déjeuner pour se rendre à Tombouctou. Il devait être de retour pour le déjeuner, mais en fin d'après-midi il n'est toujours pas là. Inquiet pour son petit frère, Rhissa décide d'aller à sa rencontre. Hélas, en chemin, dans le désert ocre et blanc, au pied d'un figuier, le jeune Touareg découvre le corps sans vie d'Ibrahim, le visage ensanglanté. Le coeur lourd de chagrin, Rhissa dépose le défunt sur le dos d'un des deux dromadaires, et, contrairement à ce que veut la tradition Touareg de ramener le corps auprès des siens, il continue sa route jusqu'à Tombouctou. Arrivé au commissariat de police, il accuse la famille Youssef du meurtre de son frère. Plus tard dans la soirée, un cavalier tire plusieurs coups de feu sur la chambre d'hôtel d'un touriste français en criant : "Sales mécréants de Français, vous allez tous mourir. Qu'Allah vous maudisse !" avant de disparaître au galop. Les deux affaires sont-elles liées ?

Mon avis :
Loin des romans noirs obscurs, des polars dépressifs et des thrillers sanglants, ce fort sympathique roman policier nous offre un délicieux moment d'évasion au Mali. Les personnages très attachants et pleins d'humour nous font visiter Tombouctou, étonnante ville métissée, multiculturelle, à la fois cité moderne et cité antique, meurtrie par le trafic de drogues, le terrorisme islamique, les enlèvements, les peurs irrationnelles, les rumeurs, et la cohabitation ambiguë entre une certaine partie de la population malienne et les Français. A souligner : un épilogue particulièrement émouvant !

Clin d'oeil :
Ce vêtement plurigénérationnel que nous écrivons habituellement "tee-shirt" s'orthographie dans ce texte "ticheurte".

"La vie est un sale boulot" de Janis Otsiemi (Jigal Polar) - Gabon


Prix du roman gabonais 2010

Janis Otsiemi, né à Franceville, dans la province du Haut-Ogooué, au Gabon, en 1976, est romancier, poète et essayiste. Il est également secrétaire général-adjoint de l'Union des Ecrivains Gabonais (UDEG) et directeur de la collection "Polar d'Afrique" aux Editions du Polar.

L'histoire :
A Libreville, au Gabon, Chicano sort de prison. A son grand étonnement, il vient de bénéficier de la grâce présidentielle, lui qui était condamné pour le meurtre d'un Arabe au cours d'un braquage qui a mal tourné. Ce n'est pas lui qui a tiré, mais c'est lui qui s'est fait prendre...

Mon avis :
Plus qu'un polar, ce roman est surtout l'histoire de quatre gamins de la misère et de la débrouille qui se sont vite rendu compte, en grandissant, qu'un travail honnête n'apaiserait pas leur faim, ne nourrirait pas leur famille. Dans cette "République bananière du Gabon" où la corruption est partout, et en particulier à Libreville, une des villes du monde les plus violentes, de la débrouille, on passe très vite aux magouilles, aux embrouilles et aux mauvais coups qui finissent mal.
Une langue jouissive entre Michel Audiard et Frédéric Dard, pimentée d'un argot local savoureux ! C'est bref, tonique, ça se lit d'une traite, ça décoiffe...! Gros coup de coeur, en somme !!!

Pour le plaisir...
Serrer l'os à quelqu'un : lui serrer la main
Macroter quelqu'un : l'escroquer, le duper
Un allô : un mouchard
La têtutesse : l'acharnement
Barrer une porte : la fermer à clé
Les deuxièmes bureaux : femmes entretenues par un homme marié
Boire un déchard : prendre un verre
Couper la bouche à quelqu'un : l'interrompre
Un gagne-manioc : un gagne-pain
Faire banquette : attendre
Un porte-fesses : un slip ou un caleçon

"La mémoire courte" et "Le Noir qui marche à pied" de Louis-Ferdinand Despreez (Phébus, 2006 et 2008) - Afrique du Sud


Louis-Ferdinand Despreez est un citoyen sud-africain qui souhaite garder l'anonymat (son nom est donc un pseudonyme) et qui signe en français des polars forts et politiquement incorrects. Né en 1955 dans la province du Transvaal, descendant de huguenots immigrés jusqu'en Afrique après la révocation de l'édit de Nantes par Louis XIV en 1685, d'expression anglaise, il parle et écrit parfaitement le français. Compagnon de route de l'ANC (African National Congress), le parti de Nelson Mandela, il milite, depuis 1994, fin de la ségrégation, pour la réconciliation nationale post-apartheid. Lucide à propos de son pays, il explique : "Ce pays a survécu aux camps de concentration, à la colonisation, à la guerre civile, à la ségrégation raciale, au crime organisé, à la xénophobie, il se remettra du reste" mais il ajoute toutefois : "La majorité des gens veulent les mêmes choses simples : de l'éducation, du travail et de l'ordre, et on ne leur donne pas ce qu'ils demandent par obsession communautariste, à cause de minorités multicolores qui nous tirent sans cesse en arrière ou vers le bas." Un franc-parler qu'il partage avec son héros, le superintendant Zondi. "Le genre policier me permet de raconter mon Afrique du Sud sans chercher à plaire ni aux Blancs, ni aux Noirs, ni aux intellos, ni à personne en particulier." Quant au choix du français, outre le fait que son épouse est Française, il dit : "Comme ce que j'écris dans mes romans n'est ni correct ni convenable, il m'a semblé qu'avec le français je pouvais aller beaucoup plus loin dans mes imprécations. L'argot français permet de mettre de la distance entre les mots et les situations."

"La mémoire courte" (Phébus, 2006)

L'histoire :
Le Capitaine Francis "Bronx" Zondi, policier Noir et profiler du SAPS (police nationale sud-africaine) de Pretoria, est sur le point de boucler une enquête longue et difficile lorsque sa maudite voiture de fonction pourrie tombe en panne sur l'autoroute. Peut-être deux mois de travail fichus en l'air ! Et surtout, peut-être un nouveau cadavre, ce soir, pour les tiroirs de la morgue à cause de lui... Retour en arrière...

Mon avis :
"Dans le maelström des événements, tout le monde avait la mémoire courte."
L'enquête policière n'est ici qu'un prétexte pour captiver toute l'attention du lecteur sur un pamphlet politique et social d'une terrible lucidité. Les suspects comme les témoins sont avant tout les acteurs de l'Histoire de l'Afrique du Sud. Une société où rien n'a changé malgré la fin de l'apartheid. Chaque soir, les Blancs sortent "casser du Noir" et les Noirs sortent "casser du Blanc" dans l'indifférence générale. "Les vieux démons de l'apartheid ne sont jamais bien loin sous le vernis glamour de la Rainbow Nation (Nation Arc-en-Ciel)". L'auteur porte un regard profondément pessimiste, cynique et désabusé sur une Afrique du Sud "aimée de toute son âme et de ses tripes, détestée de toute sa tête." La langue, contemporaine, percutante et brutale, assène des phrases-choc d'une violence inouïe qui laissent KO. Il faut dire que nous sommes dans un univers masculin, musclé, où quelques rares femmes sont réduites à des rôles plus que secondaires et peu flatteurs. 
Un livre édifiant et dur qui pointe du doigt la réalité quotidienne des sud-africains.

"Le Noir qui marche à pied" (Phébus, 2008)

L'histoire :
En moins d'un mois, cinq enfants ont disparu à la sortie de leur école, dans différents quartiers de Pretoria. Rien, aucun élément, aucun indice, aucune piste, ne permet d'aider les policiers dans leur enquête. Ils sont nombreux à vouloir baisser les bras lorsque les familles reçoivent une lettre anonyme des ravisseurs. C'est l'espoir qu'attendait le superintendant et profiler Francis "Bronx" Zondi...

Mon avis :
Une intrigue assez frugale mais prétexte à dépeindre sans complaisance ni tabou le chaos dans lequel se trouve l'Afrique du Sud aujourd'hui, dix ans après la fin de l'apartheid, entre espoirs déçus et, malgré tout, furieux désirs de justice et d'humanité sur des terres aussi magnifiques. La pauvreté qui n'a pas changé chez les Noirs, la misère qui touche maintenant les Blancs, l'indécence des touristes qui se promènent  dans le pays comme dans un parc d'attraction, la place ambiguë de la religion dans les prisons qui fait craindre le danger de la radicalisation... Aucun thème n'est laissé au hasard. Appuyé d'une langue formidable, enrichie d'un vocabulaire sud-africain très intéressant à découvrir, Zondi, le héros, nous emmène gamberger avec lui dans les coins les plus reculés de l'âme humaine et de ce pays qu'il aime passionnément.
Une seconde enquête du superintendant Zondi moins brutale, visuellement, que la première, mais tout aussi féroce politiquement !

"Le crime du comte Neville" d'Amélie Nothomb (Albin Michel, 2015) - Belgique


Amélie Nothomb est née à Kobé, au Japon, en août 1967. Elle passe son enfance à Shukugawa, village de montagne traditionnel au sud du pays. Imprégnée de la culture nippone, elle ne découvre la Belgique qu'à dix-sept ans, où elle suit des études de philologie romane. Titulaire d'une licence à vingt-et-un ans, agrégée, elle se consacre bientôt à l'écriture de son premier roman, "Hygiène de l'assassin" (Albin Michel, 1992). Le succès ne l'a depuis plus quittée, au rythme métronome d'un livre par an, parmi lesquels "Mercure", "Stupeur et tremblements" (Grand Prix de l'Académie française en 1999), "Ni d'Eve ni d'Adam" (Prix de Flore en 2007), ou encore "La nostalgie heureuse". Depuis 2015, elle est membre de l'Académie de langue et de littérature françaises de Belgique.

L'histoire :
Contacté ce matin par téléphone, le comte Neville se rend chez une certaine Rosalba Portenduère, voyante, pour chercher sa fille, dont il n'avait même pas remarqué la disparition depuis la veille. Madame Portenduère a découvert l'adolescente, prénommée Sérieuse, au milieu de la nuit, au coeur de la forêt, non loin du château des Neville, recroquevillée et transie de froid. Sérieuse étant peu bavarde, la voyante en déduisit qu'elle avait fait une fugue et lui proposa de l'accueillir pour la nuit. Au moment de se séparer du père et de la fille, Madame Portenduère prédit au comte Neville que lors de sa prochaine garden-party, il tuera un de ses invités...

Mon avis :
Un roman, comme souvent chez Amélie Nothomb, sous forme de conte contemporain fantasque et cruel, entre comédie et fantastique, et inspiré ici du texte "Le crime de Lord Arthur Savile" d'Oscar Wilde. On y retrouve les thèmes chers à Amélie Nothomb : l'adolescence, la littérature et le sens des mots. C'est l'histoire d'un père, membre de la noblesse belge, contraint financièrement de vendre son château et, de ce fait, de se séparer des souvenirs de toute sa vie. Beaucoup d'humour, beaucoup de dérision, beaucoup de sensibilité, beaucoup d'esprit et une passion pour la langue française dont Amélie Nothomb gratte certains travers tels que l'utilisation agaçante du mot "ressenti" ou du pronom indéfini "on".

jeudi 31 mars 2016

Prochaines présentations : début mai 2016





"Francophonie à travers le monde"



"Ascenseur pour l'échafaud" de Noël Calef (Livre de Poche) (1956)





Nissim Calef est né en 1907 en Bulgarie. Il s'installe en France dans les années 1930 où il prend le nom de Noël Calef et débute dans une compagnie cinématographique. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il sera interné à Drancy en 1941 avant d'être déporté en Italie. A la fin de la guerre, il rentre en France. Ecrivain de langue française, il publie une vingtaine de romans et de nouvelles, dont six romans policiers. Il devient célèbre grâce au film "Ascenseur pour l'échafaud". Il collabore également à de nombreux films en tant que scénariste ou dialoguiste. Il meurt en France en 1968.

Le livre :
Ce samedi après-midi, Julien Courtois, directeur d'une société d'import-export parisienne, annonce un peu tardivement à sa secrétaire, Denise, qu'il a un rendez-vous important à 18h30 et lui demande de rester jusque 18h20 car il aura certainement des dossiers à lui remettre pour lundi matin. A 17h40, Courtois met son plan diabolique à exécution. En premier lieu, il s'assure que, comme il le prévoyait, Denise est en grande conversation téléphonique avec une amie. Puis il referme la porte de son bureau, ouvre la fenêtre, enjambe le rebord, parcourt les quelques mètres de corniche qui le séparent d'une autre fenêtre, pénètre dans une pièce en travaux de rénovation, franchit un couloir après avoir vérifié que personne ne le surprendrait, et entre sans frapper dans le cabinet de Bordgris, prêteur sur gages à qui Courtois doit beaucoup d'argent. Courtois occupe le temps, baratine sur un hypothétique projet, jusqu'à la débauche de 18h. Quand les bureaux du building se vident bruyamment, Courtois profite du brouhaha pour abattre Bordgris d'une balle dans la tête. Il ne lui reste plus qu'à maquiller son homicide en suicide, effacer ses empreintes et rejoindre tout aussi discrètement son bureau avant 18h20. Hélas, il n'avait pas prévu l'horreur d'une blessure par arme à feu ni son évanouissement à la vue du sang. Revenu à lui juste à temps, il s'arrange pour être vu par le gardien et quitte l'immeuble pour rejoindre sa femme à qui il vient de promettre un nouveau bonheur. Il démarre sa voiture, il est prêt à partir quand il s'aperçoit que, dans la précipitation, il a oublié de prendre avec lui des documents compromettants. Laissant là sa Fregate, dont le moteur tourne encore, et dedans son imperméable et son portefeuille, il se rue dans l'ascenseur. Il n'en a que pour quelques minutes. Malheureusement, Albert, le gardien, persuadé qu'il n'y a plus personne dans les locaux, coupe l'électricité et part en week-end. L'ascenseur s'arrête brutalement. Julien Courtois se retrouve piégé...

Mon avis :
Un homme, acculé à ses mensonges et à ses malversations, va commettre un crime parfait. Mais à la vue du sang, il s'évanouit. Et soudain, le scénario impeccablement élaboré s'effondre. Evénements, coups de théâtre et tragédies se succèdent jusqu'à la scène finale, saisissante, qui tombe comme un couperet. De nombreux personnages se relaient dans ce drame inéluctable. Témoins d'une époque phallocrate et misogyne - les années 1950 - , à leurs conflits personnels et à leurs émotions se greffent des conflits générationnels, sociaux, économiques, culturels, les femmes qui ont encore tout à conquérir. Courtois est dominé par sa peur de tout perdre : l'argent, sa position sociale, sa femme. Denise, la secrétaire, est éprise de liberté. Geneviève, l'épouse, souffre de sa jalousie. La colère et la haine étouffent Georges, le beau-frère. Le jeune Fred cache la douleur de ses relations difficiles avec son père derrière une attitude désabusée et un machisme insupportable. La jolie Thérèse, sans travail, sans argent, n'est qu'amour et admiration pour son Fred, accepte toutes les humiliations, mais c'est à elle seule que reviendra la responsabilité de l'enfant qu'elle porte si Fred l'abandonne. Le policier, l'inspecteur Givral, aux allures d'un lieutenant Colombo à la française, s'avère beaucoup plus perspicace qu'il n'y paraît... Julien Courtois a commencé la partie, mais très vite il n'est plus qu'un pion sur l'échiquier. Chaque épisode de l'histoire amène implacablement à lui. Il est en prison dès les premiers instants. 
Un texte court, net, efficace. Une intrigue remarquable.
Un roman étonnant, totalement captivant !!!

Le film :

"Ascenseur pour l'échafaud" (1957), film français de Louis Malle avec Jeanne Moreau, Maurice Ronet et Lino Ventura. Musique de Miles Davis. Prix Louis-Delluc en 1957 et Grand Prix du disque de l'Académie Charles-Cros décerné au disque de la bande originale.

Quelques notes de musique :
https://www.youtube.com/watch?v=7Op1WDZk850

Louis Malle est né en 1932 à Thumeries, dans le Nord de la France. Assistant de Jacques-Yves Cousteau pour le "Monde du silence", c'est à l'âge de vingt-cinq ans qu'il réalise son premier long métrage "Ascenseur pour l'échafaud" en 1957. Il meurt en 1995 à Los Angeles.
"Les Amants", "Zazie dans le métro", "Vie privée", "Le feu follet", "La petite", "Calcutta", "Alamo Bay", "Au revoir, les enfants", "Milou en mai", "Fatale", "Vanya 42e Rue".

Jeanne Moreau et Miles Davis
Miles Davis (Alton, Illinois, 1926 - Santa Monica, 1991), compositeur et trompettiste de jazz américain. Il fut l'un des plus grands solistes et improvisateurs à la trompette, et l'un des pionniers du jazz cool et du jazz-rock.
"Walkin'" (1954), "Bye Bye Blackbird" (1956)

Mon avis :
Un scénario librement inspiré du roman et un propos différent. Là où le livre est une photographie du paysage social et culturel de la France des années 1950, le film, lui, est un hymne à Paris très esthétique, la nuit, en noir et blanc, porté par la musique envoûtante de Miles Davis, et dans lequel Jeanne Moreau, sublime, crève l'écran.

"Dans la brume électrique avec les morts confédérés" de James Lee Burke (Rivages/Noir) (1995)




James Lee Burke est un écrivain américain, auteur de romans policiers, particulièrement connu pour sa série mettant en scène Dave Robicheaux. Il naît en 1936 à Houston, au Texas, et passe son enfance sur la côte entre le Texas et la Louisiane. Il suit ses études à la Southwestern Louisiana Institute ainsi qu'à l'Université du Missouri d'où il sort diplômé en arts. Quittant l'université, Burke a d'abord pratiqué plusieurs métiers : ouvrier du pétrole, routier, journaliste, assistant social, garde-forestier, topographe, professeur d'anglais. Dans les années 1980, il enseigne l'écriture créative à l'Université d'Etat de Wichita (Kansas). 
En 1960, il épouse Pearl, une étudiante chinoise qui a fui le communisme. Actuellement Burke et sa femme partagent leur temps entre l'Etat du Montana et la Louisiane. Leur fille, Alafair Burke, est également auteur de romans policiers.

Quelques mots sur Dave Robicheaux :
Ancien inspecteur de la police criminelle de la Nouvelle-Orléans. Shérif-adjoint à New-Iberia en Louisiane. Ancien alcoolique (traumatismes de la guerre du Viêt Nam). Son père a été ouvrier dans une raffinerie de pétrole (comme le père de J. L. Burke). Sa première femme, Anna Ballard, a été assassinée. Il a épousé en secondes noces Bootsie, son amour de jeunesse, veuve d'un mafieux. Il a adopté une orpheline salvadorienne, Alafair (le prénom de la fille de J. L. Burke).

La guerre de Sécession (ou guerre civile américaine) (1861-1865) impliqua les Etats-Unis d'Amérique ("L'Union"), dirigés par Abraham Lincoln, et les Etats confédérés d'Amérique ("Les Confédérés"), dirigés par Jefferson Davis et rassemblant onze états du Sud.
Les Etats confédérés se créèrent en réaction politique à une volonté de réforme de l'esclavage par le gouvernement fédéral. Abraham Lincoln a été élu président des Etats-Unis d'Amérique en 1860 sur la base d'un programme opposé à l'extension de l'esclavage.
L'Armée des Etats confédérés est formée en février 1861 afin de défendre les Etats confédérés d'Amérique lorsque les sept premiers Etats du Sud font sécession des Etats-Unis. Les sept Etats sont la Caroline du Sud, le Mississippi, la Floride, l'Alabama, la Géorgie, la Louisiane, le Texas. Suivront la Virginie, l'Arkansas, le Tennessee et la Caroline du Nord. Cette armée disparaît après sa défaite lors de la guerre de Sécession.

Le livre :
La ville de New-Iberia, de l'Etat de Louisiane, chef-lieu de la paroisse de l'Ibérie, est le théâtre d'événements successifs dont certains sont dramatiques, et leur simultanéité étonne l'adjoint Dave Robicheaux. Le plus terrible est cette jeune fille retrouvée au fond d'un bois, assassinée et mutilée. Mais il y a aussi ce film sur la guerre de Sécession en cours de tournage et dont le producteur n'est autre que Julie Balboni, ancien camarade d'école de Robicheaux, mafieux soi-disant retiré des affaires. Et puis aussi l''acteur principal du film, le très populaire Elrod Sykes, qui, à la suite de son arrestation pour conduite en état d'ivresse, affirme avoir découvert par hasard, dans le marais, un squelette enroulé d'une grosse chaîne rouillée. Conduit sur les lieux, le shérif-adjoint ne peut que constater la véracité des déclarations de la star. Ces ossements le replongent dans le passé. Pendant l'été 1957, à la fin de sa première année d'université, après l'ouragan Audrey, Robicheaux travaillait au large du marais, sur une plateforme sismographique, lorsqu'il fut témoin d'un meurtre : un Noir, les bras et le torse entravés par une lourde chaîne, abattu par deux Blancs et abandonné sur les lieux. Bien entendu, l'étudiant prévint le shérif de l'époque mais les recherches restèrent vaines. Jusqu'à aujourd'hui. Robicheaux compte mener l'enquête lui-même. Croisera-t-il, lui aussi, comme Sykes, le chemin des fantômes de soldats confédérés disparus dans le bayou il y a plus d'un siècle ?

Mon avis :
Un énorme coup de coeur pour ce roman policier de facture classique (victime, meurtrier, enquêteur) mais dont la singularité tient à la richesse de ses personnages et à la beauté exotique et troublante de la Louisiane. Chaque personnage porte en lui sa part d'obscurité et sa part d'humanité. Parmi eux, il y a Robicheaux, "grand mec" ingérable, imprévisible, à l'âme chevaleresque ; Rosie, jeune agent du FBI, qui ne s'en laisse pas compter ; une longue liste de suspects qui portent tous sur leurs épaules des relents d'Histoire d'esclavage et de racisme de cette partie des Etats-Unis. Il y a la petite Alifair, l'innocence et la spontanéité perdues des adultes qui l'entourent. Et puis il y a la Louisiane, entre les temps sombres d'hier et ceux d'aujourd'hui guère plus lumineux. La Louisiane, le bayou, les nuées de moustiques, sa chaleur écrasante, son humidité étouffante, ses violents orages et ses ouragans, mais aussi la douceur des soirées, sur un air zydeco, à boire des Dr Pepper glacés et à déguster des écrevisses  grillées sauce cajun et du poulet frit. L'humeur des habitants bat au rythme de l'état du ciel. La vie se confond étrangement au décor. Les dialogues sont truculents, surtout quand s'invitent aux intrigues des soldats tout droit sortis d'épisodes datant de la guerre de Sécession. Rêves ? Hallucinations ? Subconscient ? Magie ? A vous de le découvrir !

Le film :

"Dans la brume électrique" (2009), film franco-américain de Bertrand Tavernier avec Tommy Lee Jones, John Goodman et Peter Sarsgaard. Musique de Marco Beltrami. Grand Prix du Festival international du film policier de Beaune en 2009.

Quelques notes de musique...

Tavernier (centre) et T.L. Jones (droite)
sur le tournage de "Dans la brume électrique"
Bertrand Tavernier (Lyon, 1941), cinéaste français. Alternant sujets contemporains et historiques, cet ancien critique met sa connaissance du cinéma américain au service de l'éclairage intime sur les Français.
"L'horloger de Saint-Paul" (1974), "Le juge et l'assassin" (1976), "Coup de torchon" (1981), "Un dimanche à la campagne" (1984), "La Vie et rien d'autre" (1989), "L. 627" (1992), "L'Appât" (1995), "Capitaine Conan" (1996), "Holy Lola" (2004), "La Princesse de Montpensier" (2011), "Quai d'Orsay" (2013)

Marco Edward Beltrami, né en 1966 à Long Island, New York, est un compositeur américain d'origine italienne et grecque. Il a été l'élève du compositeur Jerry Goldsmith ("Papillon", "Chinatown", "Alien"). Beltrami a composé les musiques de "Scream", "Terminator : le soulèvement des machines", "Hellboy", "I. Robot", "Trois enterrements", "Die Hard 4", "La Dame en noir", "Les Quatre Fantastiques".

Mon avis :
Une adaptation rigoureusement fidèle au roman dans les faits et dans les dialogues repris quasiment mot pour mot. Malheureusement, le film est très décevant. Les personnages sont lisses, les acteurs peu convaincants. Tommy Lee Jones ne dégage pas la force ni la hargne que l'on attend de ce flic en colère. Le rythme est lent et l'épilogue un peu bâclé. L'âme du texte, la Louisiane, ne se retrouve pas dans le film bien qu'elle en soit le décor. En conclusion, on est très loin des frissons que nous offre le livre...

"L'homme de l'ombre" de Robert Harris (Pocket) (2007)




Robert Dennis Harris est né en 1957 à Nottingham, en Grande-Bretagne. Après des études à l'université de Cambridge, il entre en 1978 à la BBC comme reporter et réalisateur pour des émissions prestigieuses comme "Panorama". Il quitte la télévision en 1987 pour devenir éditorialiste politique à "The Observer", puis au "Sunday Times" ; il est élu "éditorialiste de l'année" en 1992.
Depuis 1984, il a publié trois essais, parmi lesquels "Selling Hitler" (1986), portant sur les carnets intimes de Hitler, ainsi que deux biographies de personnalités politiques britanniques. Il se tourne ensuite vers la fiction avec "Fatherland" (1992) et "Enigma" (1995), qui sont rapidement reconnus comme des modèles du thriller historique. Ils ont été traduits dans une trentaine de langues et se sont vendus à plus de dix millions d'exemplaires dans le mode.
Il poursuit son oeuvre romanesque avec "Archange" (1999), "Pompéi" (2005), "Imperium" (2006). "L'homme de l'ombre" (2007), adapté au cinéma par Roman Polanski sous le titre de "The Ghost Writer", "Conspira" (2009), "L'indice de la peur" (2012) et "D." (2014), qui revient sur l'affaire Dreyfus. Tous ont paru chez Plon.

"Ghost" signifie en anglais "fantôme" mais ce mot désigne également un "écrivain professionnel", c'est-à-dire un nègre littéraire.

Le livre :
Michael McAra tombe d'un ferry faisant la liaison entre l'île de Martha's Vineyard et Cape Cod, dans le Massachusetts, aux Etats-Unis. Son corps est découvert le lendemain sur une plage. La thèse de l'accident est privilégiée. Installé à Martha's Vineyard, face à l'océan, dans une magnifique maison prêtée par un riche industriel, Mc Ara rédigeait les mémoires d'Adam Lang, ancien Premier Ministre britannique très controversé. Suite à ce décès, un écrivain professionnel londonien, recruté pour terminer le projet, arrive, sous une pluie hivernale, sur la petite île pour rencontrer Adam Lang. Il est accueilli par sa très belle assistante, Amelia Bly, et par Ruth, sa déconcertante épouse. Dès ses premiers instants sur les lieux, le nouveau nègre littéraire s'interroge sur les véritables raisons de sa présence...

Mon avis :
Un thriller sous haute tension sur fond de scandale politique et humanitaire international. Le décor, aussi magnifique qu'angoissant, une île, au milieu de l'océan, inhabitée en période hivernale, tient un rôle fondamental dans notre peur croissante. L'ambiance, proche d'un huis clos, est exquisement sinistre. On se laisse totalement prendre au jeu... Soudain, au dernier quart du roman, tout s'effondre. L'auteur nous livre d'un bloc, en une dizaine de pages, des informations capitales par le biais de documents que le héros trouve tout bêtement... sur internet ! La recette est un peu lourde à digérer. La captivation et l'excitation retombent comme des soufflés. Toutefois, malgré la déception, on rattrape le fil de l'histoire, celle qui à présent nous importe le plus : connaître la vérité sur le destin tragique de Michael McAra. La fin se lit sans déplaisir. A souligner également l'esquisse très intéressante du métier d'écrivain professionnel, de nègre littéraire, dont la complexité autant que l'abnégation de la personne qui exerce cette activité sont très bien rendues.

Le film :

"The Ghost Writer" (2010), film français, britannique et allemand de Roman Polanski avec Ewan McGregor, Pierce Brosnan et Kim Cattrall. Musique d'Alexandre Desplat. 

De très nombreuses récompenses, dont :
  • Festival de Berlin 2010 : Ours d'argent du meilleur réalisateur
  • Prix du cinéma européen 2010 : Film de l'année + Réalisateur de l'année + Acteur de l'année (pour Ewan McGregor) + Scénariste de l'année (pour Robert Harris) + Compositeur de l'année (pour Alexandre Desplat) + Décorateur de l'année
  • Césars 2011 : Meilleur réalisateur + Meilleure adaptation + Meilleur montage + Meilleure musique
Quelques notes de musique...

Polanski (en vert) sur le tournage de
"The Ghost Writer"
Roman Polanski est né à Paris en 1933. Cinéaste polonais naturalisé français, il développe un univers à la fois ironique et inquiétant : "Répulsion" (1965), "Le bal des vampires" (1967), "Rosemary's Baby" (1968), "Chinatown" (1974), "Tess" (1979), "La Jeune Fille et la mort" (1995). En 2002, il réalise "Le Pianiste", adapté du livre-témoignage de Wladyslaw Szpilman sur le ghetto de Varsovie, qui lui vaut la Palme d'Or à Cannes. Trois ans plus tard, il réalise "Oliver Twist", adaptation du classique de Charles Dickens. Après une longue parenthèse, Polanski revient en 2010 avec "The Ghost Writer", emmené par Ewan McGregor et Pierce Brosnan. Suivra "Carnage", adaptation de la pièce de Yasmina Reza "Le Dieu du carnage" avec Kate Winslet, Jodie Foster, Christoph Waltz et John C. Reilly. Puis il réécrit le manuscrit de David Ives, "La Vénus à la fourrure", en langage cinématographique, film porté en 2013 par sa femme Emmanuelle Seigner et Mathieu Amalric. 


Alexandre Desplat est un compositeur français de musiques de films, né en 1961 à Paris. Il reçoit de très nombreuses récompenses, dont l'Oscar de la Meilleure musique de film en 2015 pour "The Grand Budapest Hotel" de Wes Anderson.
"De battre mon coeur s'est arrêté", "The Queen", "Twilight", "Hary Potter", "Le Discours d'un roi", "Imitation Game", "Argo", "Philomena", "Monuments Men", "Les Suffragettes", "The Danish Girl"...


Mon avis :
Un film brillant et oppressant qui a su donner à la nébuleuse histoire, à la fois criminelle et politique, toute l'intensité qui manquait par endroit dans le roman. Acteurs excellents, décors, images, adaptation, réalisation, musique... tout est parfait !

"Le Parrain" de Mario Puzo (Robert Laffont) (1968)






Mario Puzo naît en 1920 à New York dans une famille pauvre d'immigrants napolitains. Cet héritage se retrouve dans plusieurs des romans et nouvelles qu'il publiera dès les années 1960. Son oeuvre la plus célèbre, "Le Parrain", publiée en 1968, est fondée sur des anecdotes amassées lorsqu'il était journaliste à sensation. Il est décédé en 1999.


L'histoire :
Etats-Unis, 1945.
New York. La fille d'Amerigo Bonasera, entrepreneur de pompes funèbres, a été rouée de coups. Ses deux agresseurs n'écopent que d'une peine de prison avec sursis et ressortent libres du procès alors que la jeune femme est toujours hospitalisée et restera défigurée. Fou de colère, le père décide d'en parler à Don Corleone.
Los Angeles. Il y a quelques années, Johnny Fontane était le plus grand chanteur de charme des Etats-Unis d'Amérique. Divorcé de sa première femme, il a abandonné ses deux filles, et s'étonne aujourd'hui qu'elles refusent de le voir. Il a épousé une très belle star d'Hollywood réputée pour son infidélité. Violent avec elle, Johnny n'est pas un modèle du genre non plus. L'alcool, le jeu, les femmes. De plus, il a perdu sa voix. Ses disques ne se vendent plus. Son contrat n'a pas été renouvelé. Et le rôle dont il rêvait pour un prochain film lui a été refusé. Désespéré, il prend le premier avion pour New York. Seul son parrain, Vito Corleone, peut le sauver.
New York. Enzo, jeune mitron, demande à son patron, le boulanger Nazorine, la main de sa fille Catherine. Le boulanger ne s'y oppose pas mais Enzo est un prisonnier de guerre italien à demi-libéré sur parole pour participer à l'effort économique aux Etats-Unis et risque à tout moment d'être renvoyé en Sicile. A moins de devenir citoyen américain. Une seule personne peut l'aider : Don Corleone.
Tout ce petit monde et plusieurs centaines d'autres invités se retrouvent au mariage de Constanzia Corleone, fille de Don Vito Corleone. C'est l'occasion pour chacun d'offrir un cadeau de choix, de présenter ses hommages au père de la mariée et de solliciter la bienveillance du Parrain sur des requêtes personnelles. Don Corleone, force tranquille, écoute avec patience, accorde aux uns et aux autres attention, aide ou protection. Sa puissance est grande, personne ne l'ignore, et il est autant respecté que craint. Mais le Parrain est de la vieille école. Officiellement importateur d'huile d'olive et entrepreneur en bâtiment, ses affaires annexes concernent les maisons de jeux et les syndicats. Vito Corleone n'a jamais aimé le commerce des femmes et se refuse à participer au marché de la drogue. C'est là, peut-être, une erreur fatale dans ce milieu où les rivalités sont grandes, où le but est de s'enrichir toujours plus, où la jeune génération s'impatiente de prendre les rênes, où tout le monde n'a pas le même sens de l'honneur que le Don...

Mon avis :
Un ouvrage fascinant sur l'histoire d'une famille aux pleins pouvoirs et qui donne à découvrir tous les rouages d'une entreprise mafieuse prospère et impitoyable. De son enfance au fin fond de la campagne sicilienne à sa jeunesse à New York, comment Vito Corleone a-t-il construit, avec une poignée de petits voyous, un empire considérable, tout-puissant, redouté, mais aussi très convoité, et comment en est-il devenu son chef charismatique. Les ramifications de cette organisation se retrouvent dans toutes les strates de la société, grangrènent, corrompent, menacent... Un roman féroce et passionnant devenu culte. On comprend pourquoi ! Et on dévore avidement !

Le film :


"Le Parrain" (1972), film américain de Francis Ford Coppola avec Marlon Brando, Al Pacino, James Caan, Robert Duvall, Diane Keaton. Musique de Nino Rota (avec la participation de l'auteur-compositeur Carmine Coppola, le père du réalisateur). 

De très nombreuses récompenses, dont :
  • Oscars 1973 : Meilleur film + Meilleur acteur (pour Marlon Brando qui le refuse pour protester contre l'image négative des Indiens d'Amérique dans l'industrie cinématographique et à la télévision, et envoie à sa place une jeune indienne chargée de lire un discours pour les droits de son peuple) + Meilleur scénario adapté (pour Mario Puzo et Francis Ford Coppola)
  • Golden Globe Award 1973 : Meilleur film dramatique + Meilleur réalisateur + Meilleur acteur (Marlon Brando) + Meilleur scénario
  • Grammy Award 1973 : Meilleure bande originale pour un film (pour Nino Rota)
Quelques notes de musique...

Marlon Brando (gauche), James Caan
(1er plan centre),Coppola (droite)
sur le tournage du "Parrain"
Francis Ford Coppola est né à Détroit en 1939. Ses oeuvres spectaculaires, ses recherches techniques ont fait de lui l'incarnation de la nouvelle génération hollywoodienne des années 1970. "Le Parrain" (1972), "Apocalypse Now" (1979), "Rusty James" (1983), "Cotton Club" (1984), "Jardins de pierre" (1987), "Tucker" (1988), "Dracula" (1992), "L'idéaliste" (1997). Depuis, il se consacre à la production, entre autres, de "Sleepy Hollow, la légende du cavalier sans tête" de Tim Burton, du film "Dr Kinsey" de Bill Condon, ainsi que les films de sa fille Sofia Coppola : "The Virgin Suicides", "Lost in translation" et "Marie-Antoinette".


Giovanni "Nino" Rota (Milan, 1911 - Rome, 1979). Compositeur et chef d'orchestre italien, il est particulièrement réputé pour ses compositions pour le cinéma (musique originale pour environ 170 films), notamment pour les films de Fellini. Il est le lauréat, en 1973, d'un Golden Globe et d'un Grammy Award pour "Le Parrain", puis en 1974 d'un Oscar de la Meilleure musique de film pour "Le Parrain II". Il est également le compositeur de quatre symphonies, onze opéras, neuf concertos, ainsi que d'une musique de chambre abondante. 
"Barrage contre le Pacifique", "La Dolce Vita", Plein soleil", "Rocco et ses frères", "Les séquestrés d'Altona", "Le Guépard", "Mort sur le Nil"...

Mon avis :
Bien entendu, il est impossible de retrouver tous les éléments qui font la richesse du roman de près de neuf cents pages. Néanmoins, le scénario est fidèle et remarquable. Quel film ! Marlon Brando est extraordinaire ! Il est Don Corleone. C'est un bonheur également de revoir toute cette brochette de brillants acteurs, jeunes à l'époque, devenus incontournables aujourd'hui, Al Pacino en tête.

jeudi 4 février 2016

Prochaines présentations : fin mars 2016






"Littérature et Cinéma"

"Yeruldelgger" de Ian Manook (Le Livre de Poche) - Premier roman et Prix Audiolib 2015


Prix SNCF du polar 2014
Prix des lecteurs Quais du Polar/20 minutes 2014
Prix des lecteurs Notre Temps 2014
Prix des lecteurs du polar historique de Montmorillon 2014
Prix littéraire de l'Archipel Saint-Pierre et Miquelon
Récit de l'Ailleurs 2014
Grand prix des lectrices Elle policier 2014
Premier prix Polar Fnac Connection Lyon du roman policier 2014
Prix des lecteurs Gouttes de Sang d'Encre 2014


Ian Manook (de son vrai nom Patrick Manoukian, frère aîné d'André Manoukian), né à Meudon en 1949, est un journaliste, éditeur et écrivain français. Grand voyageur, dès l'âge de dix-huit ans, Patrick Manoukian parcourt les Etats-Unis et le Canada pendant deux ans, sur 40 000 km en auto-stop. Il fait des études de droit et de sciences politiques à la Sorbonne, puis de journalisme à l'Institut français de presse.
Il repart ensuite en voyage en Islande, au Belize et au Brésil. De retour en France, il collabore en tant que journaliste à des rubriques touristiques dans différents journaux. En 1987, il crée deux sociétés : Manook, une agence d'édition spécialisée dans la communication autour du voyage, et les Editions de Tournon, une maison d'édition pour la jeunesse.
Edité à soixante-cinq ans, Ian Manook n'en a pas moins écrit une vingtaine d'histoires tout au long de sa vie familiale et professionnelle riche de réussites et de voyages. C'est suite à un défit que lui a lancé la plus jeune de ses filles, Zoé, qu'il termine enfin "Yeruldelgger", ce polar mongol, qui récolte près de quinze prix. Le voilà soudain catalogué "ethno-polar", "écrivain voyageur", auteur de "polars nomades"... En un mot: romancier.





La Mongolie, région de l'Asie centrale, est un vaste pays au climat aride, avec des étés chauds et des hivers très rigoureux, correspondant au désert de Gobi et sa bordure montagneuse (Grand Khingan, AltaÏ, Tian Shan). Une partie forme l'Etat indépendant de Mongolie tandis que l'autre constitue la région autonome chinoise de Mongolie.
La Mongolie-Extérieure est un Etat d'Asie centrale entre la Russie et la Chine. Sa capitale est Oulan-Bator. La langue est le mongol et la monnaie, le tugrik. L'élevage demeure la ressource essentielle, mais le pays possède d'importantes réserves minérales et énergétiques (cuivre, charbon, uranium). En 1911, à l'instauration de la république en Chine, tandis que les Mongols du Nord (Mongolie-Extérieure) imposent leur autonomie, ceux du Sud restent sous domination chinoise. Aidée à partir de 1921 par la Russie soviétique, la Mongolie-Extérieure devient une république populaire en 1924 et accède à l'indépendance en 1945. En 1990, le parti unique renonce au monopole du pouvoir. En 1992, une nouvelle Constitution consacre l'abandon de la référence au marxisme-léninisme. La première élection présidentielle au suffrage universel a lieu en 1993.

Gengis Khan :
Les conquêtes foudroyantes de Gengis Khan, né vers 1165, mort en 1227, chef unificateur des clans mongols, font que son nom fut synonyme d'effroi pour tous les peuples passés sous son joug. Les royaumes tremblaient en entendant son nom autant que la terre sous les sabots de ses hordes lancées au galop : Gengis Khan ("roi universel" en mongol) fut ce guerrier impitoyable qui, en 1206, devint le premier chef de toutes les tribus nomades de Mongolie. Il naît aux alentours de 1165 dans les steppes d'Asie centrale sous le nom de Témüdjin ("celui qui frappe le fer"). La légende lui attribue des origines surnaturelles : il serait venu au monde en serrant dans son poing un caillot de sang en forme d'osselet, signe d'un avenir glorieux. Son enfance semble pourtant le condamner à une vie misérable (après le meurtre de son père, il est exclu de son clan et récupéré par celui de l'assassin, qui garde ainsi un oeil sur lui). Son destin sera tout autre. Il se prépare à la longue conquête d'un empire...

L'histoire :
Ce matin, à six heures, le commissaire Yeruldelgger découvrait trois cadavres effroyablement amochés dans une usine chinoise des environs d'Oulan-Bator. Cinq heures plus tard, il se retrouve à plusieurs centaines de kilomètres de la capitale, au beau milieu des steppes de Delgerkhaan, en compagnie d'une famille de nomades fans des "Experts Miami", accroupis ensemble autour du corps d'une petite fille enterrée là avec son tricycle...

Mon avis :
Un premier roman d'une grande originalité ! Sa construction, sur soixante-quinze courts chapitres contenant chacun une ou plusieurs informations importantes à l'aventure, crée un rythme vif et efficace et apporte toute sa densité à une intrigue particulièrement retorse et bien ficelée. Par ailleurs, l'auteur ne se contente pas de nous servir une histoire policière de qualité. Il nous offre un magnifique voyage dans une région du monde peu visitée dans ce genre littéraire : la Mongolie. Ian Manook, de toute évidence amoureux de ces terres immenses, prend le temps de nous conter l'histoire de ce pays, sa culture entre traditions et modernité, sa beauté entre ciel et terre. Autour d'une tasse de thé au beurre salé brûlant, il réfléchit sur les sources du mal par-delà les siècles et les frontières. Les crimes, la violence, le racisme et des relents nauséabonds de nationalisme n'épargnent pas la Mongolie. Comment combattre le mal si l'on est ignorant, inculte et irrespectueux envers les Anciens ? Non dénué d'humour, ce roman est enrichi d'une autre qualité : Yeruldelgger est entouré d'un grand nombre de personnages féminins exceptionnels, de toutes générations, et sans qui il ne serait rien.

Un thriller-évasion haletant, rude et dépaysant ! Et un énorme coup de coeur !!!

En bonus dans l'édition poche, le premier chapitre des nouvelles aventures du commissaire Yeruldelgger, "Les temps sauvages" (Albin Michel). Vous le lisez... Vous êtes piégés...! 

"Tout ce qui est solide se dissout dans l'air" de Darragh McKeon (Belfond, Automne 2015) - Premier roman




Darragh McKeon est né en 1979 à Tullamore, conté d'Offaly, Irlande. Passionné de théâtre, il dirige une troupe, puis prend la direction d'un théâtre et voyage en Europe au gré des différentes tournées de la compagnie. Parallèlement, il entame la rédaction de ce qui deviendra "Tout ce qui est solide se dissout dans l'air". Immédiatement salué par ses pairs, Colum McCann et Colm Toibin en tête, et par la critique littéraire, ce premier roman révèle un immense talent littéraire. Darragh McKeon vit aujourd'hui à New York.

En avril 1986, quand se produit la tragédie de Tchernobyl, Darragh McKeon n'a que sept ans. Comme toutes les cités d'Irlande, son village des environs de Dublin a accueilli de nombreux enfants touchés par le drame - ils furent 12000 au total sur toute l'Irlande - grâce à l'association Chernobyl Children International fondée en 1991 par l'Irlandaise Adi Roche. Pour documenter son roman, Darragh McKeon s'est également inspiré de l'oeuvre de Svetlana Alexsievitch ("La Supplication"), Prix Nobel de Littérature 2015.

La catastrophe nucléaire de Tchernobyl est un accident nucléaire classé au niveau 7, le plus élevé sur l'échelle internationale des événements nucléaires, qui a eu lieu le 26 avril 1986 dans la centrale Lénine, située à l'époque en RSS d'Ukraine en URSS. Ce 26 avril 1986, alors que les opérateurs de la centrale nucléaire mènent un essai qui tourne mal, le réacteur de Tchernobyl explose, dispersant aux quatre vents des éléments hautement radioactifs responsables de contaminations, malformations, maladies et décès sur plusieurs générations. Aujourd'hui, et les cartes du territoire "en peau de léopard" en attestent, la population ukrainienne continue à vivre dans des poches de radioactivité plus ou moins élevée (d'où la référence à la robe du félin).

L'histoire :
26 avril 1986, URSS.
Evgueni, neuf ans, jeune pianiste prodige, est le souffre-douleur de ses camarades d'école. Ce matin, l'un deux lui a volontairement cassé un doigt. Evgueni vit très modestement dans un petit appartement de Moscou, avec une mère dure qui s'épuise au travail pour subvenir à leurs besoins, et une tante, ouvrière, dont il est très proche. Il a à peine connu son père, militaire mort en Afghanistan...
C'est l'anniversaire de Grigori. Trente-six ans. Déjà chirurgien en chef respecté dans un hôpital de la banlieue de Moscou. Un seul échec à son parcours : son mariage. Depuis que Maria est partie, il traîne sa solitude de jour en jour comme un fardeau...
Artiom est fils de paysan près de Pripiat (juste à côté de la centrale), en République Socialiste Soviétique d'Ukraine. Il y a deux semaines, son père lui a appris à tirer au fusil car il a treize ans. Aujourd'hui, il accompagnera pour la première fois les hommes à la chasse. Le bonheur d'Artiom : regarder chaque matin, à l'aube, le lever du soleil sur la campagne. En cette journée spéciale, le ciel brille d'une étrange luminosité...

Mon avis :
Une écriture riche et poétique qui invoque toute la puissance et la violence des événements. Des passages à la fois bouleversants et effroyables dans lesquels la centrale nucléaire, sous la plume de McKeon, devient un animal, un monstre d'acier blessé à mort. L'auteur dépeint son agonie et ses hurlements, sa carcasse en fusion broyant toute étincelle de vie et de beauté à des centaines de kilomètres à la ronde. Une tragédie collective, un pouvoir politique sur le fil du rasoir, des dirigeants immobiles et mutiques, l'impuissance et la solitude abyssales des équipes de secours, des résistants près à témoigner de la gravité de la situation mais réduits au silence (achetés ou éliminés)... et puis des histoires individuelles intimes et émouvantes. Ce premier roman réunit tout cela avec une telle élégance et un tel respect qu'on ne peut que le saluer !

"Une contrée paisible et froide" de Clayton Lindemuth (Seuil, Automne 2015) - Premier roman traduit en France



Clayton Lindemuth est né dans le Michigan, a grandi dans l'ouest rural de la Pennsylvanie et a étudié à l'Arizona Stage University. Désormais établi à Chesterfield, Missouri, il travaille dans les assurances et, quand il n'écrit pas, il s'entraîne pour le marathon. Son roman s'inscrit dans un tout nouveau genre dans l'édition française : le Country Noir, à l'instar de Donald Ray Pollock, Craig Johnson, Ron Rash, Cormac McCarthy...

L'histoire :
Bittersmith, Wyoming, 1971.
Le shérif Bittersmith fait régner sa loi depuis des décennies dans cette ville qui porte son nom. Mais aujourd'hui, à soixante-douze ans, c'est son dernier jour de fonction. Le conseil municipal a élu un autre shérif. Bittersmith ne décolère pas. Alors il va en profiter, de cette journée ! Et il va commencer par Jeanine, jolie serveuse brune du County Seat. Il a un dossier sur elle. Chantage. Une gâterie dans son bureau et tout est réglé. Où est le problème ? L'affaire avec la serveuse à peine terminée, Fenny, la secrétaire, lui passe un appel téléphonique. Burt Hautdesert, fermier du coin, vient d'être retrouvé mort, une fourche plantée dans le cou. Sa veuve accuse Gale G'Wain, leur jeune ouvrier, du meurtre de son mari et de l'enlèvement de sa fille, Gwen, une adolescente de seize ans. Pour le shérif, la messe est dite. Pas besoin d'enquête. Que peut-on attendre de bien de la part d'un gosse élevé dans un orphelinat ? Convaincu de la culpabilité du garçon, Bittersmith se lance dans une cruelle chasse à l'homme au coeur d'un paysage hostile et d'une tempête qui s'annonce redoutable...

Mon avis :
Même chaudement installés chez vous, sous trois couettes, le dos collé au radiateur, ce western contemporain vous glacera jusqu'aux os. Dans cet espace rural splendide, totalement coupé du monde extérieur, recouvert d'une neige virginale, se joue une réalité féroce et sanglante. Trois voix se racontent, racontent, gambergent, doutent de leurs certitudes, font face à une vérité qu'ils n'imaginaient pas, l'acceptent ou la rejettent. Une région de taiseux où les armes remplacent les mots et règlent les comptes personnels. Cet endroit tragiquement beau abrite des monstres, des salopards, des âmes perverties. Et vous autres, pauvres lecteurs, vous espèrerez jusqu'au bout un baume salutaire et une bouffée d'oxygène...

Une formidable découverte dans l'univers de la nouvelle littérature américaine !

"Histoire de la violence" d'Edouard Louis (Seuil, 2016)


Edouard Louis est né en 1992 sous le nom d'Eddy Bellegueule. Il grandit à Hallencourt, dans la Somme. Après des études à l'université de Picardie, où il est remarqué par le sociologue Didier Eribon, il entre à l'Ecole normale supérieure en 2011. Il dirige en 2013 l'ouvrage collectif "Pierre Bourdieu : l'Insoumission en héritage", publié aux Puf. La même année, il obtient de changer de nom et devient Edouard Louis. C'est sous ce patronyme qu'il publie, en 2014, son premier très autobiographique "En finir avec Eddy Bellegueule", qui rencontre un succès aussi inattendu que fulgurant et s'écoule à plus de 200 000 exemplaires. L'ouvrage reçoit le Prix Pierre Guénin contre l'homophobie et pour l'égalité des droits.

L'histoire :
Edouard, le narrateur, s'est laissé convaincre de venir "se reposer" quelques jours chez sa soeur Clara dans le Nord de la France. Mais les paysages brumeux et tristes qu'il aperçoit du train lui renvoient en pleine figure des souvenirs d'enfance et d'adolescence qu'il s'efforce depuis tant d'années de chasser de sa mémoire. Une fois auprès de Clara et installé chez elle, il lui confie pour la première fois le viol et la tentative de meurtre dont il a été victime il y a un an, à Paris, durant la nuit de Noël. Plus tard dans la soirée, Edouard entend sa soeur raconter à son mari, à sa manière, avec ses mots, avec son interprétation des faits, son agression à lui. Et là, la réalité n'est plus la même. Edouard se sent heurté, dépossédé de son histoire...

Mon avis :
Qui d'Edouard ou de Clara est le véritable narrateur de ce roman en partie autobiographique ? Les deux, bien sûr, car l'un et l'autre s'opposent dans leur façon de raconter les mêmes faits, se répondent, se complètent, pour finalement ne faire qu'une voix dans le récit d'un événement violent, dans le récit de toute une vie de violence.
D'un côté, il y a Edouard qui, par un mélange de timidité, de maladresse, et de désir aussi, il ne le nie pas, a laissé, un soir, un bel inconnu entrer dans son appartement. Il y a la violence de son agression, la violence de la confrontation qui s'en est suivie avec les institutions, les médecins, la police, les amis, les conseils (parfois trop) bienveillants des uns, le racisme des autres (l'agresseur était Kabyle), sa propre arrogance pour se protéger, son histoire qu'on vole un peu plus à chaque évocation, et son sentiment de solitude face au traumatisme.
De l'autre côté, il y a Clara, soeur et double de papier d'Edouard, sorte de reflet dans un miroir déformant. Clara qui, par son accent et son langage populaire, représente l'enfance dans un village ouvrier pauvre du Nord de la France, ces racines qu'Edouard a choisi de fuir pour sa survie mais qui seront toujours en lui et qui ont fait ce qu'il est aujourd'hui ; Clara qui est la seule à pouvoir mettre en parallèle le destin d'Edouard et le destin de Reda, l'agresseur, parce que par endroits ils se ressemblent.

Un texte brut, écrit dans l'urgence de trouver des réponses. Un regard impitoyable et violent tant sur la société contemporaine que sur l'auteur envers lui-même.