mercredi 9 juin 2021

"Underground Railroad" (Livre de Poche) et "Nickel Boys" (Albin Michel) de Colson Whitehead

Colson Whitehead est un journaliste et romancier américain né en 1969 à New York. Il est le quatrième écrivain, après Booth Tarkington, William Faulkner et John Updike, à remporter deux fois le Prix Pulitzer pour des fictions, en 2017 et en 2020, pour "Underground Railroad" et "Nickel Boys".

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"Underground Railroad"

L'histoire :

Cora est fille et petite-fille d'esclaves. Sa grand-mère, Ajarry, est morte d'épuisement dans les champs de coton des Randall, en Géorgie, si loin de son Afrique natale et de ceux qu'elle aimait. Sa mère, Mabel, est née à la plantation où, plus tard, seule, une nuit d'hiver, elle lui donna naissance. Dix années de douleur et d'asservissement s'étaient écoulées lorsque Mabel s'évada, abandonnant sa fille à la violence et à la barbarie des oppresseurs autant qu'à celles des opprimés prêts à toutes les trahisons pour survivre.

Bâtie par le vieux Randall, la plantation appartenait aujourd'hui à ses deux fils, James et Terrance. Le côté nord du domaine était dirigé par Terrance, cruel et sans pitié. James, un peu plus sensible et indulgent, avait en charge le côté sud, celui de Cora. A la mort prématurée de James, Terrance hérita de l'entièreté de l'exploitation et fit régner la terreur. 

Forte, battante, avide de justice et de liberté, Cora se forgea un caractère et une solide réputation. Livrée à elle-même à dix ans, violée à quatorze, mariée à quinze, victime et témoin d'atrocités, à seize ans, elle s'enfuit à son tour, comme sa mère six années plus tôt, vers le Nord, grâce à une poignée d'hommes et de femmes courageux et grâce au fameux chemin de fer clandestin, l'Underground Railroad. Ce n'était donc pas une légende. Mais l'autre monde sera-t-il réellement meilleur ?

Mon avis :
Traquée sans fin, d'un Etat à un autre, de l'esclavage à la ségrégation, d'une persécution à une autre, d'une oppression à une autre, d'une humiliation à une autre, d'une souffrance à une autre, d'une trahison à une autre, à chaque instant risquer de tout perdre pour le fol espoir d'une lumière au bout du tunnel... Une odyssée éblouissante !!!

La série "The Underground Railroad" (2021), adaptée du roman par Barry Jenkins, avec Thuso Mbedu, Chase Dillon, Joel Edgerton et Aaron Pierre, est actuellement disponible sur Amazon Prime Video.

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"Nickel Boys"

Pour écrire son livre "Nickel Boys", Colson Whitehead s'est inspiré de l'histoire de la Dozier School for Boys, centre correctionnel de rééducation pour jeunes détenus mineurs, à Mariana, en Floride, où de jeunes Noirs ont été persécutés entre 1900 et 2011. 

Fermée en 2011, officiellement pour des raisons économiques, la Arthur G. Dozier School for Boys, fondée en 1900, a fait l'objet d'une enquête dès 2008 suite à des déclarations d'anciens membres de l'école qui dénonçaient des traitements inhumains infligés aux enfants pendant des années, notamment dans une annexe de l'établissement, surnommée la "Maison Blanche". 

Jusqu'à aujourd'hui, la campagne de fouille a mis à jour trente-et-
une tombes situées dans les dépendances du pensionnat, ainsi que vingt-quatre autres sépultures datant de la première moitié du XXe siècle. Il semble qu'aucun coupable ne fasse l'objet d'une action en justice.

Colson Whitehead a écouté les témoignages d'anciens élèves, lu tous les articles de presse et consulté le site internet des survivants de Dozier. "Nickel Boys" est à la fois un travail de mémoire pour les enfants martyrisés, et un témoignage du combat de ceux qui ont engagé leur vie pour défendre les droits civiques.

"La découverte des corps représentait une complication coûteuse pour la société immobilière qui attendait la validation de l'étude environnementale, ainsi que pour le procureur de l'Etat, qui venait de clore une enquête sur les histoires de maltraitances. Il allait falloir en lancer une nouvelle, établir l'identité des victimes et la cause de leur mort, et personne n'était capable de déterminer quand on pourrait enfin raser, nettoyer et effacer ce lieu des mémoires, même si tout le monde s'accordait à dire qu'il était grand temps."

L'histoire :

Floride, 1962
Elwood Curtis est un jeune de son temps, enflammé par les discours de paix et de liberté du Révérend Martin Luther King. Abandonné par ses parents à huit ans mais élevé avec amour par sa grand-mère Harriet, sérieux, poli, travailleur, l'adolescent est promis à de brillantes études à l'université ouverte aux gens de couleur. Mais son destin va brutalement basculer en enfer. Accusé d'un vol qu'il n'a pas commis, Elwood est envoyé à la Nickel Academy, de sinistre réputation.

Quelques décennies plus tard, Elwood vit à New York, il est chef d'entreprise, il est marié, il est heureux. De loin, il a toujours pris des nouvelles de ses camarades de Nickel tout en se tenant à l'écart des réunions d'anciens ou d'éventuelles retrouvailles. Mais depuis la découverte, en 2014, du cimetière clandestin dans la partie nord du campus de Nickel, trois ans après la fermeture des lieux, et après la fouille du cimetière officiel de l'école, les fantômes du passé hantent à nouveau les jours et les nuits d'Elwood. Il sait qu'il est temps de revenir dans cet endroit de cauchemars...

Mon avis :
Des actes totalement insupportables et des victimes qu'il ne faut pas oublier. Colson Whitehead les révèle avec pudeur et délicatesse, sans pour autant estomper la réalité, la gravité et la cruauté des faits et des responsabilités. Par ailleurs, il nous fait don d'une bouleversante histoire d'amitié...

Dans ces deux récits, "Underground Railroad" et "Nickel Boys", Colson Whitehead dresse un état des lieux sans concession de la violence passée et contemporaine qui marque la société américaine.

Deux Prix Pulitzer... Deux romans militants...
                Deux histoires poignantes... Deux coups de ♡...

jeudi 3 juin 2021

"Avenue des Géants" de Marc Dugain (Folio)

Marc Dugain, né au Sénégal en 1957, est un romancier, scénariste, réalisateur et auteur de séries français très prolifique. Il construit depuis 1999 une oeuvre littéraire avec des romans qui mettent en avant des personnages très variés dans des circonstances très différentes, comme un jeune officier français défiguré par un obus au tout début de la Première Guerre mondiale ("La Chambre des officiers", 1998, récompensé par vingt prix littéraires et adapté au cinéma en 2001 par François Dupeyron), un homme d'affaires britannique dépressif ("Campagne anglaise", 2000), une histoire de résistance racontée à la première personne ("Heureux comme Dieu en France", 2002), la vie de J. Edgar Hoover ("La Malédiction d'Edgar", 2005), l'URSS de Staline et le naufrage du sous-marin Koursk sous le gouvernement de Poutine ("Une exécution ordinaire", 2007), le monde politique américain ("Ils vont tuer Robert Kennedy", 2017). En 2019, il publie un roman d'anticipation, "Transparence" (Gallimard).

Dans "Avenue des Géants" (2012), Marc Dugain retrace la vie du tueur en série américain Edmund Kemper. Edmund Emil Kemper est né en 1948 en Californie. Impressionnant par sa taille (2,06 m), son poids (136 kg), son QI supérieur à 140 et son excellente mémoire, il est accusé de dix crimes, dont ceux de ses grands-parents et de sa mère. Il pourrait avoir inspiré en partie le personnage d'Hannibal Lecter ("Le silence des agneaux", roman de Thomas Harris (1988) et film de Jonathan Demme (1991) avec Anthony Hopkins et Jodie Foster).

Actuellement emprisonné à la Prison d'Etat de Vacaville (Californie), Kemper est le premier tueur en série interrogé par les profileurs Robert Ressler et John E. Douglas dans le cadre d'un programme d'entretiens du FBI avec trente-six tueurs en série et criminels sexuels afin d'apprendre à mieux les cerner.

Les livres de John E. Douglas et Mark Olshaker, "Dans la tête d'un profileur" et "Le tueur en face de moi" (Michel Lafon) ont guidé la série télévisée américaine "Mindhunter", créée par Joe Penhall, produite par David Fincher et Charlize Theron et diffusée sur Netflix. L'interprétation de l'acteur américain Cameron Britton dans le rôle d'Ed Kemper y est stupéfiante.

L'histoire :

Cela fait près de trente ans maintenant qu'elle lui rend visite en prison invariablement une fois par mois. Elle lui apporte des livres. C'est un lecteur compulsif. Tout a commencé avec "Crime et Châtiment".

Pour elle, il ne ressent rien. Il ne l'aime pas, il ne la déteste pas, elle l'agace parfois, mais elle est la seule à se déplacer pour lui. Pour lui, elle a dépassé sa timidité et a contacté différents journaux.

Il se voyait déjà critique littéraire. Il en a les compétences, et avec sa notoriété, il pensait l'affaire conclue. Ce n'est pas le cas. Au mieux, on lui confie les polars, genre mineur auquel il refuse de s'abaisser. Il décide donc d'écrire ses Mémoires...

Mon avis :

Cette autobiographie fictive, très proche néanmoins des faits réels, présente un meurtrier d'une grande intelligence, manipulateur hors du commun, d'une cruauté, d'une froideur et d'une apathie glaçantes. Marc Dugain nous place dans la tête du tueur, l'un des plus terrifiants que les Etats-Unis aient connu. A travers le regard et les souvenirs d'Al Kenner (inspiré d'Ed Kemper), nous suivons non seulement son parcours chaotique et criminel, mais nous traversons également l'histoire américaine des années 1970 : de l'assassinat de JFK à l'élection de Ronald Reagan en tant que gouverneur de Californie, en passant par la guerre du Vietnam, le mouvement hippie, la communauté de Charles Manson, les débats sur la peine de mort et les débuts de la criminologie et des sciences comportementales. Marc Dugain nous épargne les détails sordides. A aucun moment il ne rend le personnage d'Al Kenner sympathique. On lui en sait gré.

Totalement captivant !!!

mercredi 26 mai 2021

Mai 2021 - "BD & romans graphiques"

 

"Les Mythes de Cthulhu" de H.P. Lovecraft, adaptés par Alberto Breccia et Norberto Buscaglia (Rackham)



Alberto Breccia est un auteur de bande dessinée argentin (Montevideo, 1919 - Buenos Aires, 1993). Après avoir dessiné dans des revues humoristiques, il abandonne l'humour pour le dessin réaliste en travaillant pour des revues comme Tit Bits, Rataplan et El Gorridon. Pendant quelques années, il se consacre à la direction de l'Escuela panamericana de Arte de Buenos Aires. Sa rencontre avec le scénariste Hector Osterheld est déterminante (1957). Breccia est aujourd'hui considéré comme l'un des maîtres de la bande dessinée internationale avec des séries comme L'Eternaute et Mort Cinder.

Norberto Buscaglia est né en 1945 à Buenos Aires. Dans les années 1970, il est devenu professeur de sciences humaines. Il a rencontré Alberto Breccia en 1969, lorsque le grand designer était membre de l'Instituto de Directores de Artes. Les deux découvrent qu'ils ont en commun la passion de la lecture ("Breccia était un lecteur omnivore" selon une déclaration du même Buscaglia). Par la suite, Buscaglia épousera la fille de Breccia, Cristina (qui est également impliquée dans le monde de la bande dessinée), et leur amitié deviendra également un lien familial. Au début des années 1970, Alberto Breccia et Norberto Buscaglia ont commencé à collaborer à la création de diverses adaptations littéraires dans la bande dessinée. Cela conduira les deux artistes à la création de neuf histoires sur le Mythe de Cthulhu de Lovecraft (mais seulement huit seront adaptées par Buscaglia).

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"Les Mythes de Cthulhu"

Au moment de sa première publication, en 1974, l'adaptation des "Mythes de Cthulhu" de H.P. Lovecraft par Alberto Breccia et Norberto Buscaglia fit l'effet d'une véritable bombe. Les critiques et la profession saluèrent unanimement le formidable bond en avant accompli par Breccia. Ce qui les étonna et qui étonne encore aujourd'hui, en permettant de classer les "Mythes de Cthulhu" parmi les chefs-d'oeuvre de la bande dessinée, c'est la véritable débauche de solutions graphiques et d'expérimentations mises en oeuvre par Breccia : pinceau sec, collages, utilisation de textures imprimées, tous ces moyens sont employés avec une surprenante liberté créative pour construire des nouveaux types de lumières et de matières.

Parallèlement, Breccia développe un style différent pour chaque histoire, en passant avec aisance du réalisme à l'abstrait, pour coller le plus possible à l'atmosphère du récit. Son pari, pousser le lecteur à revivre les oppressantes atmosphères de Lovecraft, est pleinement gagné grâce à l'emploi savant de ces artifices, tant qu'aujourd'hui encore ces images dégagent une force inquiétante.

Au-delà de l'humilité avec laquelle les deux auteurs se rapprochent de l'oeuvre de Lovecraft, ne modifiant pratiquement jamais le texte d'origine, le choix de Breccia et Buscaglia de baser tout le récit sur des larges "citations" sans presque jamais utiliser des dialogues, ne fait que centrer encore plus le travail d'adaptation sur le "rendu" graphique des atmosphères suggérées par l'écrivain. Plus de quarante ans plus tard, "Les Mythes de Cthulhu" restent un des plus lumineux exemples d'adaptation en bande dessinée d'un texte littéraire, sans doute la meilleure transposition de l'oeuvre de Lovecraft et un des sommets de l'art d'Alberto Breccia.

L'édition publiée par Rackham en 2004 (la première qui présente l'intégralité du cycle de Cthulhu) étant épuisée depuis longtemps, nous avons décidé d'en réaliser une nouvelle, dans un format différent et entièrement revue et corrigée, mais toujours imprimée en bichromie et en trame aléatoire pour rendre au mieux le formidable travail du Maître de Haedo.

Editions Rackham

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Howard Phillips Lovecraft (1890-1937) est un romancier célèbre pour son oeuvre fantastique et horrifique, touchant à l'ésotérisme et au mysticisme. S'il n'a pas rencontré un grand succès de son vivant, son oeuvre est maintenant considérée comme un classique de la littérature de genre.

Né dans la ville de Providence, aux Etats-Unis, en 1890, Howard Phillips Lovecraft est un enfant surdoué, très tôt attiré par la poésie et la lecture, mais aussi par l'astronomie qui l'influence profondément. Il commence à écrire dès ses quatorze ans, fortement inspiré par Edgar Allan Poe. Il crée la majeure partie de son oeuvre lors des dix dernières années de sa vie, entre 1927 et 1937, un ensemble de textes découpé par les spécialistes de l'auteur en trois phases : les Histoires macabres (1905-1920), le Cycle onirique (1920-1927) et le Mythe de Cthulhu (1927-1935).

Lovecraft développe aussi un bestiaire d'un genre nouveau, comme Cthulhu, gigantesque entité extraterrestre au pouvoir immense, tapie au fond de l'océan Pacifique. On retrouve souvent l'origine de ces créatures dans des lectures scientifiques de Lovecraft. Il a, non pas comme la mythologie grecque classique, combiné des morceaux d'animaux, mais plutôt combiné des morceaux de protozoaires, d'animaux microscopiques, qu'il a ensuite agrandis, pour multiplier leur effet de bizarrerie, d'étrangeté.

Lovecraft voyage très peu en dehors de la Nouvelle-Angleterre, où il situe une grande partie de ses intrigues. Attaché à l'identité WASP (protestant anglo-saxon blanc en français), il fait parfois preuve dans ses écrits d'un racisme brutal, notamment dans "L'Horreur de Red Hook", où il décrit les populations immigrées avec des termes dégradants.

L'écrivain semble considérer le genre humain avec un certain pessimisme. Pour Lovecraft, l'horreur ne vient pas de la surface de la Terre, elle vient d'en-dessous ou d'au-dessus, mais cette horreur n'est pas nécessairement maléfique pour les hommes, elle est amorale. Face à ces forces obscures, les personnages de Lovecraft sombrent dans la folie.

Lovecraft entretient des correspondances suivies avec de nombreux auteurs de pulps, qui s'influencent les uns les autres, mais il ne connaît pas un grand succès et vit dans la précarité. Il meurt à quarante-sept ans d'un cancer, dans la ville où il est né.

Le Mythe de Cthulhu (un nom que l'on doit à l'écrivain August Derleth, Lovecraft ne l'ayant jamais employé lui-même) a été et est encore une constante source d'inspiration littéraire (Stephen King considère Lovecraft comme "le plus grand artisan du récit classique d'horreur du XXe siècle"), pour le cinéma (John Carpenter, Alan Moore, Guillerme Del Toro ou encore Alain Resnais pour son film "Providence", 1977) de par la description onirisée des lieux qu'il décrit dans ses divers romans, en particulier sa ville natale : Providence. Il est source d'inspiration également pour les jeux vidéo et pour les séries télévisées, avec la récente "Lovecraft Country" sur HBO. Les récits de Lovecraft ont également été l'objet, sur France Culture, de plusieurs adaptations radiophoniques.

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Cthulhu est une monstrueuse entité cosmique inventée par H.P. Lovecraft dans sa nouvelle "L'Appel de Cthulhu", publiée dans le pulp Weird Tales en 1928. Gigantesque créature extraterrestre endormie depuis des millénaires dans la cité de R'lyeh engloutie sous les flots de l'océan Pacifique, Cthulhu est vénéré tel un dieu par des humains dévoyés et des êtres aquatiques qui lui vouent un culte immémorial par le biais de sculptures antédiluviennes. Celles-ci reproduisent sa forme vaguement humanoïde complétée d'une tête de seiche, de tentacules de pieuvre et d'ailes semblables à celles d'un dragon.

Jeu vidéo
"The Sinking City"
(Frogwares, 2019)
L'écrivain August Derleth désigne sous le vocable "mythes de Cthulhu" l'ensemble des pastiches littéraires qui s'inspirent de l'univers fictionnel de Lovecraft. Le terme est resté, contribuant à multiplier les références à la créature dans la culture populaire à travers la littérature, les jeux de rôle et les jeux vidéo.

Mélange de mythologies européennes (le Kraken des Scandinaves) et du Proche-Orient (Dagon, le dieu-poisson des Philistins), Cthulhu est l'archétype du dieu cosmique monstrueux : d'apparence humanoïde (bien qu'il ne soit pas tout à fait correct de dire cela, Lovecraft insistant bien sur l'aspect totalement inconcevable de la créature), avec une tête de pieuvre et de grandes ailes filandreuses, il est vénéré par des créatures dégénérées, thème récurrent dans l'oeuvre de Lovecraft. Cthulhu inspire également les rêves des hommes, élargissant ainsi le cercle de ses adorateurs.

Dans la nouvelle "L'Appel du Cthulhu" (1926), le vieux Castro, l'un des membres de la secte, présente Cthulhu comme le "prêtre des Grands Anciens". Cthulhu est également évoqué en ces termes : "Nul ne saurait d'écrire le monstre ; aucun langage ne saurait peindre cette vision de folie, ce chaos de cris inarticulés, cette hideuse contradiction de toutes les lois de la matière et de l'ordre cosmique."

Selon l'interprétation d'August Derleth, postérieure à la mort de Lovecraft et contestée par les exégètes lovecraftiens, Cthulhu fut jadis banni du lointain système de Xoth (lequel pourrait correspondre à l'étoile Bételgeuse dans la constellation d'Orion) par les bienveillants "Dieux très anciens", et dort désormais au fond du Pacifique Sud dans la cité sous-marine de R'lyeh, en attendant l'heure de son retour.


Sources pour biographie Lovecraft + Cthulhu : 
Encyclopédies Universalis, Larousse, Wikipedia 
"La Compagnie des oeuvres"  (4 épisodes)



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"Les Mythes de Cthulhu" de H.P. Lovecraft
adaptés par Alberto Breccia et Norberto Buscaglia


⇨   "Le cérémonial"
Dans la vieille ville de Kingsport, une fois par siècle, au solstice d'hiver, se déroule un rite primitif dédié à un monde ancestral...

⇨  "Le monstre sur le seuil"
Depuis que son ami d'enfance revint s'installer à Arkham (Massachusetts), Edward Derby lui rendit visite chaque soir. Puis, Derby épousa Asenath, une jeune fille de la sinistre ville d'Innsmouth. Après une courte lune de miel à Innsmouth, de retour à Arkham, Derby avait changé de manière inquiétante...

⇨   "Le cauchemar d'Innsmouth"
Un jour d'été 1927, un jeune voyageur arrive par hasard à Innsmouth, petite ville côtière de funeste réputation que toute personne saine d'esprit évite de traverser...

⇨   "La cité sans nom"
Un aventurier décide de découvrir une cité mystérieuse perdue au fin fond du désert d'Arabie et qu'aucun mortel n'a encore jamais vue...

⇨   "L'abomination de Dunwich"
Lorsque Lavinia Whateley, célibataire, mit au monde, le 2 février 1913, un fils, prénommé Wilbur, chacun sut, au village de Dunwich, que cet enfant brun à tête de bouc était un signe des démons et que de grands malheurs s'annonçaient...

⇨   "Cthulhu"
Au cours de l'hiver 1926-1927, à la mort de son grand-père, professeur de langues sémitiques à l'université de Providence (Rhode Island), le narrateur découvre dans les affaires du défunt un étrange bas-relief d'argile et un récit en deux volumes : l'un relatant les rêves et les cauchemars de Henry Wilcox, sculpteur de la tablette, l'autre relatant les événements antérieurs liés à Wilcox et au bas-relief...

⇨   "La couleur tombée du ciel"
Un topographe cherche à comprendre pourquoi une partie du paysage d'Arkham est surnommée par les villageois la "lande foudroyée"...

⇨   "Celui qui hantait les ténèbres"
Robert Blake, écrivain et peintre nouvellement installé à Providence, est intrigué par une sombre église qu'il observe chaque jour de sa fenêtre. Bravant les mises en garde et la peur des habitants, un jour d'avril 1935, il pénètre dans l'édifice abandonné des êtres humains depuis longtemps car, dit-on, il abriterait une entité maléfique...

⇨   "Celui qui chuchotait dans les ténèbres"
De violentes inondations ravagèrent le Vermont à l'automne 1927. Un ami du journaliste Albert Wilmarth émit l'hypothèse que la force des éléments délogea des monstres des collines où ils s'étaient cachés et que le pire était à venir. Wilmarth démonta ces théories farfelues dans ses différents articles. Mais un jour, il reçut une lettre d'un certain Henry Akeley. Ce dernier affirmait que des créatures affreuses étaient bien réelles. Il mettait à la disposition du journaliste une pierre mystérieuse couverte de hiéroglyphes...

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Mon avis :

"Je me suis rapidement aperçu que les moyens traditionnels de la bande dessinée n'étaient pas suffisants pour représenter l'univers de Lovecraft, et j'ai commencé à expérimenter de nouvelles techniques, comme le monotype ou le collage."
Alberto Breccia

Il s'agit là de ma première réelle incursion dans l'univers horrifique de H.P. Lovecraft. Des amateurs éclairés de son oeuvre m'avaient auparavant débroussaillé un peu le chemin tortueux et complexe. Personnages hideux et visqueux, monstres abominables et gigantesques, humains difformes, mondes souterrains humides, puanteur et moisissure, voix d'outre-tombe, rites sacrificiels, ombres mouvantes, formes monolithiques, prismatiques, cosmiques... J'avoue ressortir de cette lecture un peu nauséeuse, dérangée par tant de noirceur et de pessimisme, mais aussi totalement captivée et fascinée par cette incroyable créativité dont la frontière avec la folie est extrêmement ténue et la réalité indicible.

Même si elle nécessite en amont quelque intérêt pour la vie, l'écriture et la galaxie obscure de Lovecraft, la bande dessinée, dont on appréciera l'ampleur du travail fourni par Alberto Breccia et Norberto Buscaglia et la qualité graphique des illustrations, apporte une excellente approche de l'entreprise littéraire de l'écrivain américain.

Pour cette interprétation très réussie des Mythes de Cthulhu, les dessins en noir et blanc, réalistes ou abstraits selon les besoins de l'histoire, traduisent parfaitement l'atmosphère lovecraftienne. Les techniques (monotype, pinceau sec, collage, utilisation de textures imprimées, encre de Chine) choisies par Breccia proposent un effet "test de Roschach", avec ses planches monochromatiques dans un nuancier de gris et noir. Comme pour évaluer l'état psychique du lecteur...

La folie, don ou malédiction ? Le monde colonisé par des entités cosmiques depuis les ères les plus anciennes, tel qu'imaginé par Lovecraft, est-il la représentation de certains troubles psychiques encore inexpliqués au début du XXe siècle ? Chacun projettera ses réponses, avec ses propres démons et ses propres cauchemars.

Une lecture éprouvante mais encorcelante, qui nous confronte à nous-mêmes et à nos plus grandes peurs...



Poursuivre la lecture avec H.P. Lovecraft : "Les Mythes de Cthulhu, Légendes du Mythe de Cthulhu, Premiers Contes, L'Art d'écrire selon Lovecraft" (Robert Laffont/Collection Bouquins)


mercredi 19 mai 2021

"La Loterie" de Miles Hyman (d'après Shirley Jackson) (Casterman)

Myles Hyman est un illustrateur français d'origine américaine, né en 1962 à Bennington, dans le Vermont. Passé par l'université Wesleyan de Middletown, dans le Connecticut, où il étudie la littérature et les techniques d'impressions, il poursuit son cursus à l'Ecole des Beaux-Arts de Paris. Il se fait connaître pour ses romans graphiques et ses adaptations de classiques de la littérature. Ses oeuvres ont été exposées dans de nombreuses galeries à travers le monde et il travaille régulièrement en tant qu'illustrateur pour des publications prestigieuses comme Le Monde, Libération, GQ, The New Yorker ou The New York Times. Petit-fils de l'écrivaine Shirley Jackson, il réside aujourd'hui à Paris. Il publie en 2016 une bande dessinée aux éditions Casterman, "La Loterie", très belle adaptation de la nouvelle culte de sa grand-mère. Cet ouvrage a été sélectionné pour le Prix SNCF du polar 2018 - Catégorie BD.

En avril 2017, Miles Hyman est nommé Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres par la Ministre de la Culture, Audrey Azoulay.

Bandes dessinées :
  • "L'Homme à Deux Têtes" (sous le pseudonyme Milo Daax)
  • "Nuit de fureur" de Jim Thompson, avec Matz
  • "Images Interdites" avec Philippe Paringaux
  • "Le Dahlia Noir" de James Ellroy, avec Matz et David Fincher

Shirley Jackson (1916, San Francisco, Californie - 1965, North Bennington, Vermont) est une romancière américaine, spécialiste du récit fantastique et d'horreur, et auteure du roman policier "Nous avons toujours vécu au château". Son livre "La maison hantée" (1959) est tenu par Stephen King pour l'un des meilleurs romans fantastiques du XXe siècle.

Diplômée de l'université de Syracuse en 1940, elle épouse la même année l'écrivain Stanley Edgar Hyman. Le couple s'installe dans le Vermont et donne naissance à quatre enfants. Cette vie familiale rangée et heureuse trouve un écho dans des publications autobiographiques tardives de Shirley Jackson.

En 1948 paraît "The Road Throught the Wall", un premier roman d'horreur, suivi d'une série de nouvelles plus tard réunies dans le recueil "La Loterie et autres histoires". S'y déploient des qualité qui ont fait la notoriété de leur auteure : une mise en situation ancrée dans un quotidien banal, le passé trouble des personnages, l'entretien diabolique du doute sur les événements surnaturels qui s'imposent peu à peu. "Nous avons toujours vécu au château", sorte de roman gothique moderne, est un thriller qui a porté à son pinacle la notoriété de Shirley Jackson. Ce roman a connu une adaptation sur scène.


A voir :
"Shirley", film américain (2020) réalisé par Josephine Decker, fiction biographique sur la romancière Shirley Jackson, avec Elisabeth Moss ("Mad Men", "Top of the Lake", "La Servante écarlate") dans le rôle de Shirley Jackson.

A lire :
"La maison hantée"


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L'histoire :

Loterie en juin,
Abondance de grains.

Voilà le dicton, accompagné d'un rituel bien particulier, qui se transmet de génération en génération dans les villages de cette région isolée de la Nouvelle-Angleterre, aux Etats-Unis. Dans l'un de ces villages, par une chaude matinée de juin, le tirage de la loterie va bientôt commencer. Les habitants, moins de trois cents âmes, se rassemblent en un même lieu. Seuls les chefs de famille seront autorisés à piocher un billet dans l'urne. Mais quel est donc l'enjeu de cette loterie ? Pourquoi les enfants s'amusent-ils autant à ramasser des pierres et des cailloux et à les empiler au milieu de la foule réunie ? Pourquoi quelques villages alentour suppriment-ils cette tradition ancestrale ?...

Mon avis :

Très peu de textes et de dialogues. Les dessins rappellent un peu les tableaux du peintre américain Grant Wood ("American Gothic"). La représentation de la  vie rurale et communautaire est très réaliste. Les couleurs sont douces et néanmoins inquiétantes, les détails en gros plans énigmatiques. Les visages sont fermés, voire inexpressifs, et pourtant ils trahissent à la fois la résignation et le conflit latent. L'effroi s'intensifie au fil des scènes... jusqu'au dénouement final... 

Coup de coeur !!!

En dernières pages, Miles Hyman nous offre de très émouvants témoignages et souvenirs de ses grands-parents, la romancière Shirley Jackson et le critique littéraire Stanley Edgar Hyman. Ecrite en juin 1948, publiée trois semaines plus tard dans The New Yorker Magazine, la nouvelle "La Loterie" provoqua un scandale retentissant dans tous les Etats-Unis et le New Yorker compta un nombre record de résiliations d'abonnement.

Certains lecteurs croyaient que Shirley Jackson s'inspirait de faits réels. L'idée que de tels actes (que je ne divulgâcherai pas !) puissent exister choquait, et en même temps fascinait. Avec cette nouvelle, l'écrivaine mettait les Américains face à leurs sombres démons, eux qui, en cette période d'après-guerre, bénéficiaient d'une image positive dans le monde et incarnaient le rêve et la puissance. Shirley Jackson dénonçait, bien sûr, la haine et la haine dite "ordinaire" (par habitude, par coutume).

mercredi 12 mai 2021

"Comédie française, voyages dans l'antichambre du Pouvoir" de Mathieu Sapin (Dargaud)

Mathieu Sapin est un scénariste et dessinateur de bande dessinée français né en 1974 à Dijon. Il entre aux Arts décos de Strasbourg où il crée, pour un petit magazine de l'école, "Supermurgeman", qui devient son personnage fétiche.

Objecteur de conscience, il entre au CNBDI d'Angoulême, où il s'occupe d'ateliers pour enfants. Illustrateur pour la jeunesse, il travaille pour Bayard, Nathan et Bréal. Ensuite, mélangeant allègrement les genres et les casquettes, il multiplie les expériences éditoriales et reste, avec une quarantaine de livres à son actif, l'un des auteurs les plus insaisissables de sa génération. Aucun style n'effraie celui qui partagea l'atelier de la Société nationale de bande dessinée avec Christophe Blain, Riad Sattouf et Joann Sfar.

Sur les conseils de Lewis Trondheim, Mathieu Sapin ajoute une nouvelle corde à son arc, celle du reportage dessiné - que ce soit sur le making of du film "Gainsbourg, une vie héroïque" ("Feuille de chou", Delcourt, 2010) ou sur les coulisses de Libération ("Journal d'un journal", Delcourt, 2011). En parallèle, ce prolifique auteur tourne dans un documentaire sur le Caucase aux côtés de Gérard Depardieu. De cette expérience, un album sort en 2017, "Depardieu" (Dargaud). Par ailleurs, il réalise en 2014 "Vengeance et terre battue", un court-métrage avec Charlotte Le Bon.

Ce spécialiste du reportage en bandes dessinées a suivi la campagne de François Hollande lors de la présidentielle de 2012 avec "Campagne présidentielle" (Dargaud, réédition en 2017) puis ses premiers pas à l'Elysée dans "Le Château" (Dargaud, 2015).

En 2018, Supermurgeman fait son grand retour dans une nouvelle aventure intitulée "Opération Sheila" (Dargaud). Mathieu Sapin est également le réalisateur d'une comédie long métrage sur le milieu politique, "Le Poulain" (2018).

En 2020, il repart à bord de l'Hector en compagnie d'Emmanuel Guibert pour un quatorzième tome des aventures de "Sardine de l'espace" (Dargaud). En parallèle, le dessin animé de la série est diffusé sur Télétoon+.

Avec "Comédie française, voyages dans l'antichambre du Pouvoir", Mathieu Sapin interroge les liens entre l'Art et le Pouvoir avec la finesse et l'autodérision qui font sa patte.

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L'histoire :
Après le débat de l'entre-deux-tours de la présidentielle de 2017, auquel il a pu assister depuis les coulisses de l'équipe Macron, Mathieu Sapin reprend le chemin de la fin du tournage puis du montage de son premier long métrage, "Le Poulain". Précédemment, il y eut trois albums, l'un consacré à "Depardieu" et deux autres à François Hollande, "Campagne présidentielle" et "Le Château". Alors, croquer la vie politique et les premiers pas d'Emmanuel Macron en tant que Président de la République taraude le dessinateur. Son envie de refaire une BD, entre reportage et fiction, est de plus en plus forte et l'idée de plus en plus excitante. Pour cela, il faut approcher Jupiter. Mathieu Sapin ne se voyait pas comme un courtisan. Pourtant, quelques-unes de ses attitudes le surprennent et ce comportement n'est pas sans lui rappeler un certain Jean Racine qui, à la demande de Madame de Montespan, abandonna définitivement le théâtre pour devenir l'historiographe du roi Louis XIV...

Mon avis :

"Est-ce qu'on peut approcher le pouvoir sans pour autant perdre son âme ? Tutoyer le prince et rester soi-même."

Telle est la question "fil rouge" de cette BD pleine d'humour et d'une réjouissante autodérision. Mathieu Sapin a, de plus, un sens de l'observation et un souci du détail très aiguisés. Ses personnages sont très expressifs. Certains passages de la vie et l'oeuvre de Racine transposés dans l'univers de "Harry Potter" ou de "Game of Thrones" sont à mourir de rire ! Mais le parallèle avec le grand Académicien est néanmoins instructif et passionnant, et grâce à cette BD, c'est avec beaucoup de plaisir que je redécouvre et que je relis le théâtre de Racine...

mercredi 5 mai 2021

"Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin" d'Emilie Plateau (d'après Tania de Montaigne) (Dargaud)


Emilie Plateau est auteure, scénariste et dessinatrice. Après des études à l'Ecole supérieure des beaux-arts de Montpellier, elle emménage à Bruxelles où elle commence à faire de la bande dessinée, d'abord sous forme de fanzines personnels puis au sein des maisons d'éditions 6 pieds sous terre ("Comme un plateau", 2012, et "De l'autre côté à Montréal", 2014) et Misma ("Moi non plus", 2015). En 2019, chez Dargaud, elle adapte en bande dessinée le livre de Tania de Montaigne, "Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin", paru chez Grasset en 2015. Elle travaille également pour l'édition jeunesse et la presse et participe à de nombreux collectifs de bandes dessinées.

(Emilie Plateau à gauche, Tania de Montaigne à droite)

Tania de Montaigne est une journaliste, romancière, essayiste, musicienne, chanteuse et comédienne française née en 1971 à Paris. Elle est l'auteure d'essais et de romans, dont "Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin" (Grasset), Prix Simone Veil 2015 et finaliste du Grand Prix des lectrices de Elle 2016. Son dernier essai, "L'Assignation, les Noirs n'existent pas" (Grasset, 2018) a reçu le Prix Botul et le Prix de la laïcité. 

En 2019, elle monte sur la scène du Théâtre du Rond-Point avec la pièce "Noire", adaptée de son roman et mise en scène par Stéphane Foenkinos. Dans un décor ultra-sobre, Tania de Montaigne raconte, interroge, immerge les spectateurs dans la série d'épreuves que Claudette Colvin a dû traverser, et s'entoure d'extraits de films, d'images d'archives, de témoignages, de chansons admirables de Nina Simone et Billie Holiday. La pièce est courte, moins d'une heure, mais elle est d'une force poignante. Elle a été diffusée le 19 mars 2021 sur France 5 dans le cadre de "Au spectacle chez soi".

Le 2 mars 1955, à Montgomery, en Alabama, bien avant que Rosa Parks, soutenue par Martin Luther King, ne devienne un symbole mondial de la lutte pour les droits civiques en faisant la même chose, Claudette Colvin, jeune Noire, refuse de céder son siège à un passager blanc dans le bus, comme l'imposent les lois Jim Crow sur la ségrégation aux Etats-Unis. Elle a quinze ans et son histoire sera oubliée jusqu'à ce que Tania de Montaigne la remette en lumière en 2015 dans son roman "Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin" (Grasset). Malgré les menaces, Claudette Colvin reste assise. Jetée en prison, elle décide de suivre le projet de son avocat, Fred Grey, de plaider non coupable et d'attaquer la ville pour faire remonter l'affaire devant la Cour Suprême des Etats-Unis. Mais Claudette est condamnée puis abandonnée par le reste du mouvement. Tania de Montaigne rappelle l'injustice qui a été faite à la jeune fille, à qui on a refusé le statut de visage du mouvement des droits civiques, car pauvre et fille-mère.

Claudette Colvin vit encore aujourd'hui aux Etats-Unis. Elle a quatre-vingt-deux ans.

(Claudette Colvin en 2020)


"Prenez une profonde inspiration. Quittez le lieu qui est le vôtre, passez les ruisseaux, les fleuves, l'océan, sentez la brise. Survolez New York, la statue de la Liberté, l'Empire State Building, longez la côte, cap au sud."

Ainsi commence l'histoire...

Triple coup de coeur pour ce livre choc !!!

♡ Coup de coeur pour Claudette Colvin dont on découvrait le nom et le courage en 2015 grâce au roman de Tania de Montaigne, "Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin" (Grasset), et à la pièce de théâtre, "Noire", adaptée de son roman.

♡ Coup de coeur pour les dessins d'Emilie Plateau, jolis, simples, accessibles à un large public, et pour leur couleur chaude dominante, l'orange.

♡ Coup de coeur pour la narration. Des phrases courtes et un ton posé insufflent intensité et humanité, une force tranquille par laquelle Emilie Plateau nous met face à la réalité crue, violente, barbare, de la ségrégation raciale légale, du racisme, de l'injustice des hommes, de ce qu'est être noir et être femme noire en ces temps honteux. Tania de Montaigne et Emilie Plateau nous laissent la responsabilité de réfléchir à l'étrange résonnance de cette histoire avec notre époque. Poignant !

mercredi 28 avril 2021

Avril 2021 - "Home Sweet Home : la Maison dans les romans"

 

"Les inconnus dans la maison" de Georges Simenon (Folio policier)

Georges Simenon (Liège, 13 février 1903 - Lausanne, 4 septembre 1989) est un écrivain belge de langue française. Il rénova le genre du roman policier par son sens de l'analyse psychologique et par la restitution à la fois réaliste et poétique de l'atmosphère d'une ville ou d'un milieu social. Il est le créateur du personnage du commissaire Maigret (75 romans et 28 nouvelles) qui lui valut une renommée internationale. L'oeuvre de Simenon compte aussi des contes légers (sous pseudonymes), plusieurs récits autobiographiques, de nombreux articles et reportages, des dizaines de nouvelles et cent-dix-sept "romans durs".

"Au coin d'une rue pour notaires et avoués, la maison des Loursat - les Loursat de Saint-Marc plus exactement - paraissait encore plus assoupie ou plus secrète que les autres avec ses deux ailes, sa cour pavée qu'un haut mur séparait de la rue, et dans cette cour, au milieu d'une vasque vide, un Apollon qui ne crachait plus d'eau par le tube qui lui sortait de la bouche."

L'histoire :

Le silence de la nuit recouvre la ville historique de Moulins. Une pluie drue vernit les toits bruns et les rues pavées. Il fait froid. Quelques rares fenêtres sont encore allumées. Comme chaque second mercredi du mois, à la préfecture, le dîner donné ce soir en l'honneur d'une poignée de représentants de la bonne société de la région est en train de se terminer. Au même moment, à son domicile, le procureur Rogissart est réveillé par un appel téléphonique de son cousin par alliance. Hector Loursat, avocat moulinois, a entendu un coup de feu et vient de découvrir un inconnu, mort dans une chambre du deuxième étage de son hôtel particulier qu'il occupe avec sa fille unique Nicole et Joséphine la domestique.

Très vite, les policiers envahissent les lieux. Loursat se sent soudain un étranger dans sa propre maison. Il réalise à quel point il est vulnérable. A quarante-huit ans, l'avocat ressemble à un vieillard, aigri, négligé, rongé par l'alcool et la honte que lui a causé le départ de sa femme avec un autre homme il y a dix-huit ans. Elle les a abandonnés, lui et Nicole alors âgée de deux ans, enfant qu'il n'a jamais su aimer. Depuis, il n'est plus qu'une silhouette recluse que l'on plaint, que l'on méprise, ou dont on se moque volontiers.

"Il avait l'habitude, vers trois heures, de se promener comme on promène un chien, avec l'air de se tenir lui-même en laisse, contournant exactement les mêmes pâtés de maisons."

L'événement macabre de cette nuit sera un électrochoc pour Loursat...

"C'était curieux ! Il n'aurait pas pu dire à brûle-pourpoint ce qui était curieux. Il avait une impression vague de nouveauté. Il était là, chez lui, dans une maison où il était né et qu'il n'avait jamais cessé d'habiter et il s'étonnait soudain qu'on mît en branle une énorme cloche de monastère pour annoncer à deux personnes que le repas était servi."

Mon avis :

"Roman dur" publié en 1941, l'intrigue se situe en Bourgogne, au centre de la France, dans l'entre-deux-guerres. Dans cette petite communauté provinciale, Simenon dépeint la férocité de la bourgeoisie locale envers les "petites gens", mais également contre ses propres membres.

Un fait divers sanglant et vulgaire vient bousculer les habitudes bien huilées des notables de la ville dont les enfants sont impliqués dans l'histoire. Il faut sauver les apparences. Pour cela, le commissaire a trouvé le coupable idéal. Dossier classé ? Pas pour Loursat. L'homme sur qui, la veille, personne ne pariait semble être le seul à vouloir la justice. Il accepte pour cela de se remettre en question. Sur son rôle de père. Sur son rôle de citoyen. Sur son métier. Sur ses valeurs. Sur sa vie, éteinte depuis trop longtemps. Loursat choisit de revêtir à nouveau sa robe d'avocat.

L'ambiance est très sombre, pour ne pas dire glauque. La maison du drame, la nuit, les personnages... tout est obscur et poisseux. Les lampes poussiéreuses et les poêles à bois ou à charbon encrassés n'apportent ni lumière ni chaleur. Mais à mesure que Loursat approche de la vérité, on assiste à sa renaissance, et le tableau prend quelques touches de couleur.

L'un des plus beaux Simenon que j'aie lus jusqu'à présent ! La liste est encore longue... et autant de coups de coeur à venir, j'en suis sûre !

Adaptations cinématographiques :
⇨  "Les inconnus dans la maison" (1942), film français d'Henri Decoin, scénario et dialogues de Henri-Georges Clouzot, avec Raimu, Juliette Faber, Marcel Mouloudji, Pierre Fresnay
⇨  "L'étranger dans la maison" (1967), film britannique de Pierre Rouve, avec James Mason et Geraldine Chaplin
⇨  "L'inconnu dans la maison" (1992), film français de Georges Lautner, avec Jean-Paul Belmondo et Cristiana Reali

A lire :
⇨  "Maigret tend un piège" et "Maigret et les braves gens"
⇨  Dossier Georges Simenon : Biographie + "Le pendu de Saint-Pholien" + "La nuit du carrefour" + "Le haut mal" + "L'Ane Rouge"

mercredi 21 avril 2021

"La Maison du sommeil" de Jonathan Coe (Folio)


Prix Médicis étranger 1998


Jonathan Coe est un écrivain britannique né en 1961 à Lickey, près de Birmingham. Il a fait ses études à Trinity College à Cambridge. Il a écrit des articles pour le Guardian, la London Reviews of Books, le Times Literary Supplement... Il est l'un des auteurs majeurs de la littérature britannique actuelle. Ses oeuvres mettent en scène des personnages en proie aux changements politiques et sociaux de l'Angleterre contemporaine. S'il sait se faire grave et mélancolique dans "La femme de hasard" (2007), c'est avec "Testament à l'anglaise" (1995), Prix Femina étranger 1995 et Prix du meilleur livre étranger 1996, où il passe au vitriol l'époque thatchérienne, que son talent de romancier se fait connaître. Suivent "La Maison du sommeil" (1998), Prix Médicis étranger 1998, le diptyque "Bienvenue au club" (2003) et "Le Cercle fermé" (2006), "La pluie avant qu'elle ne tombe" (2009), "La vie très privée de Mr Sim" (2011), histoire picaresque d'un incorrigible ingénu, et "Expo 58" (2014), parodie de roman d'espionnage dans l'Angleterre des années 1950. L'essai "Notes marginales et bénéfices du doute" a paru en 2015. "Numéro 11", paru en 2016, tisse une satire sociale et politique sur la folie de notre temps.

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"Enorme, grise et imposante, la propriété d'Ashdown  se dressait sur un promontoire, à une vingtaine de mètres de la falaise à pic, qu'elle surplombait depuis plus d'un siècle. Toute la journée, les mouettes tournoyaient autour de ses flèches et de ses tourelles, avec des gémissements stridents. Jour et nuit, les vagues se brisaient furieusement contre la paroi rocheuse, et résonnaient comme un grondement de camions dans les salles glaciales et le dédale de couloirs de la vieille bâtisse. Même les recoins les plus vides d'Ashdown - qui était désormais presque entièrement vide - n'étaient jamais silencieux. Les pièces les plus habitables se concentraient frileusement au premier et au deuxième étage, face à la mer, et dans la journée un froid soleil les inondait. La cuisine, au rez-de-chaussée, était longue, en forme de L, avec un plafond bas ; elle n'avait que trois fenêtres minuscules, et était constamment plongée dans l'ombre. La beauté sinistre et arrogante d'Ashdown masquait le fait qu'elle était profondément inadaptée à toute présence humaine."

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Tout commence par un roman, "The House of Sleep" (1934) ("La Maison du sommeil") de Frank King (1892-1958), médecin et écrivain britannique, auteur de nouvelles, pièces de théâtre et romans policiers et fantastiques. Ce livre accompagne, tout au long de l'histoire, les héros de "La Maison du sommeil" de Jonathan Coe.



Terry Worth, personnage du roman de Jonathan Coe, évoque également à plusieurs reprises le film "The Ghoul" ("Le fantôme vivant"), adapté du roman éponyme de Frank King et réalisé en 1933 par T. Hayes Hunter, avec Boris Karloff. Film longtemps considéré comme définitivement perdu, une première copie en très mauvais état, tronquée de quelques minutes et possédant des sous-titres incrustés sur l'image, fut retrouvée dans les archives nationales tchèques. Par la suite, au début des années 2000, une version de bien meilleure qualité, considérée comme la version intégrale, fut retrouvée en Angleterre.

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L'histoire :

Après avoir été une résidence privée, Ashdown, grande bâtisse ancienne et de caractère, dominant l'océan, devint, au début des années 1980, un logement pour une vingtaine d'étudiants de la nouvelle université. C'est entre ces murs que Sarah vécut sa première histoire d'amour avec Gregory, étudiant en médecine.

Ensemble depuis onze mois, tous deux diplômés depuis juillet, Gregory prépare son départ pour Londres où il se spécialisera en psychiatrie. Quant à Sarah, elle a décidé de rester à l'université pour suivre une formation d'institutrice. Cet éloignement géographique n'est pas la raison de leur rupture. Sarah est une jeune femme sérieuse et discrète. Elle fuit autant que possible la vie sociale, non par timidité, mas parce que depuis l'enfance elle est victime de curieux phénomènes, comme si ses rêves se confondaient à la réalité. Gregory, intellectuel froid et dépourvu d'empathie, est immédiatement fasciné par cette singularité et impose quotidiennement à sa compagne des expériences dérangeantes. Mais ce soir, il est allé trop loin. Sarah le repousse. Humilié, il met fin à leur relation...

Une dizaine d'années plus tard, la propriété d'Ashdown est cédée à un certain Docteur Dudden qui y installe sa clinique et son laboratoire. Sorte de savant fou obsédé par l'étude du sommeil et de ses troubles, Dudden ne cherche pas à guérir ses patients. Il veut aller au bout de la connaissance. Par tous les moyens...

Mon avis :

La Maison d'Ashdown est le lieu, la base solide, le rempart indestructible, qui relie les personnages entre eux. Inconsciemment, chacun est en quête de son Graal : Sarah l'institutrice narcoleptique en quête de stabilité ; Gregory le savant fou en quête d'une métamorphose ;  Terry le passionné de cinéma insomniaque en quête d'un film disparu ; Veronica la littéraire féministe en quête de liberté ; Robert l'amoureux romantique en quête de son identité ; Ruby l'enfant somniloque (qui parle en dormant) en quête de son Marchand de sable.

Un roman remarquable par son intrigue captivante, par sa construction ingénieuse (les chapitres suivent un cycle de sommeil) et par la richesse de sa réflexion autour du sommeil, fil rouge de toute l'histoire (la place et la qualité du sommeil dans une société qui bouge tout le temps et plus vite, dans un environnement où le corps et le cerveau sont sollicités en permanence ; les conséquences d'un manque ou d'un mauvais sommeil sur notre comportement physique, mental et émotionnel).

Bien entendu, Jonathan Coe reste fidèle à sa marque de fabrique et pose son regard critique sur les années 1980 et 1990 dans leur globalité : les politiques sociales et économiques, le règne de l'argent ; mais aussi le cinéma, la littérature, le théâtre, la musique, les références culturelles sont abondantes ; ou encore la sexualité, l'amour, les nouvelles appréhensions de la psychiatrie et de la psychanalyse. N'échappent pas à ses coups de griffe les nouvelles stratégies de management, développement personnel et autre psychiatrie de communication.

Brillantissime !!!

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A noter :

⇨  Le roman est construit à l'image d'un cycle du sommeil [l'endormissement (Etat de veille) ; le sommeil lent (Stade I - Stade II) ; le sommeil profond (Stade III - Stage IV) ; le sommeil paradoxal (Sommeil Paradoxal), stade des rêves dont on se souvient et des mouvements oculaires rapides, stade dont s'est emparé Jonathan Coe pour son intrigue ; le réveil (Appendice 1, Appendice 2, Appendice 3), chapitres du roman où tout s'éclaire, où tout s'explique].

Table des matières de "La Maison du sommeil" :
Etat de veille
Stade I
Stade II
Stade III
Stade IV
Sommeil Paradoxal
Appendice 1 = Poème
Appendice 2 = Lettre
Appendice 3 = Transcription

⇨  Les chapitres impairs correspondent aux années 1983-1984 et les chapitres pairs correspondent à la période du 15 au 30 juin 1996.

A (re)lire :

⇨  "Les enfants de Longbridge"
⇨  "Numéro 11"

mercredi 14 avril 2021

"La Maison des Turner" d'Angela Flournoy (10/18)

Angela Flournoy est une écrivaine américaine. Diplômée du prestigieux Institut de creative writing de l'Université d'Iowa, "La Maison des Turner", son premier roman (2015), a connu un grand succès critique et public aux Etats-Unis. Il a reçu le First Novelist Award et a été sélectionné pour le National Book Award.

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Quelques mots sur la ville de Detroit, Michigan (Etats-Unis) :

Célèbre pour son industrie automobile, au cours de la première moitié du XXème siècle, Detroit voit sa population augmenter de manière importante et son architecture évoluer en conséquence. Mais cette croissance rapide s'accompagne aussi d'une extrême pauvreté et de violentes tensions raciales. Après la Seconde Guerre mondiale, une partie de la population blanche se déplace en banlieue tandis que la population noire pauvre continue de se développer. En 1967, la ville va connaître les émeutes les plus sanglantes et les plus destructrices de l'histoire des Etats-Unis. La crise du secteur automobile et la crise immobilière à partir de 2008 portent le coup de grâce à Detroit qui devient le symbole de l'effondrement des villes américaines. La municipalité se voit contrainte de se déclarer en faillite en 2013 et perd deux tiers de ses habitants. Après avoir connu l'exil économique, les ruines industrielles, les maisons invendables et laissées à l'abandon, un taux de criminalité record et l'absence pendant des années de l'Etat et des services publics, Detroit semble à présent renaître de ses cendres avec de nouvelles entreprises, de nouveaux chantiers, de nouveaux habitants, de nouveaux espoirs.


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L'histoire :

"La maison de Yarrow Street était haute et étroite, pleine de lignes droites, de pans inclinés abrupts et d'angles aigus."

Lorsqu'au début des années 1950 Francis et Viola Turner, un couple africain-américain, achetèrent leur maison de Yarrow Street à Detroit, le quartier était paisible et sûr. Charles, leur fils aîné, avait sept ans. Leurs treize enfants y ont été élevés dans la simplicité et dans le respect de valeurs nobles.

Cinquante ans plus tard, après l'arrivée du crack et après la crise du marché immobilier, tout a changé. Francis n'est plus de ce monde. Viola a fait plusieurs attaques et vit maintenant chez Charles. La maison familiale de Yarrow Street a considérablement perdu de sa valeur. Abandonnée, elle menace à tout moment d'être vandalisée ou squattée.

"La maison des Turner, jadis la troisième du pâté de maisons, était récemment devenue une maison d'angle, dont la mince structure aux couleurs menthe pâle et brique constituait le repère le plus fiable de la rue."

Réunis chez Charles, six des enfants Turner vivant encore à Detroit - Lelah est injoignable - doivent prendre une décision : laisser la maison à la banque et effacer la dette de leur mère, ou trouver un acquéreur pour seulement quatre mille dollars.

-    Et bien, pas question de vendre la maison. Surtout pour quatre mille dollars, dit Marlene.
-  Absolument, dit Netti. Aujourd'hui, on la vend, et dans dix ans, Donald Trump, ou n'importe qui d'autre, la rachète, en fait une maison de ville, et la revend deux cents briques à des Blancs.

Dans les deux cas, cela signifie renoncer à la maison. Sans accord entre eux ce soir-là, les frères et soeurs ajournent la discussion.

Pendant ce temps, Lelah, la benjamine de la fratrie, est expulsée de son appartement. Tout ce qu'elle possède est entassé dans sa voiture. Pour ne pas dormir dans la rue, sans prévenir personne, elle s'installe provisoirement à Yarrow Street, dans la maison de son enfance...

Mon avis :
Moins captivant que les sujets abordés le laissaient espérer, ce premier roman souffre sans doute de quelques longueurs mais, à travers le destin particulier de chacun des Turner comme à travers l'histoire collective de cette famille, de l'arrivée des parents à Detroit à la fin des années 1940 à la crise des subprimes de 2008 qui les faucha tous intimement, frontalement ou collatéralement, Angela Flournoy retrace la très intéressante histoire de la ville de Detroit, dans le Michigan.

mercredi 7 avril 2021

"Ici ça va" de Thomas Vinau (10/18)

Thomas Vinau est né en 1978 à Toulouse et vit au pied du Luberon. Auteur de nombreux recueils de poésie dont "Bric à brac hopperien" (Alma, 2012) et "Juste après la pluie" (Alma, 2014), il se lance brillamment dans la fiction avec "Nos cheveux blanchiront avec nos yeux" (Alma, 2012) et "Ici ça va" (Alma, 2012), avant de travailler sur un recueil de portraits : "76 clochards célestes ou presque" (Castor astral, 2016). Après "La part des nuages" (Alma, 2014) et "Le camp des autres" (Alma, 2017), il publie son cinquième roman "Fin de saison" (Gallimard, 2020).

"Ici ça va. La maison n'est pas toute neuve mais elle est propre et les plafonds sont hauts. Au moment où Ema a ouvert la porte grinçante, dont le bois humide avait gonflé autour des gonds et de la serrure, il y a eu comme un grand silence de poussière et de souvenirs. Les tomettes usées du sol, les toiles d'araignée qui voilent les fenêtres, l'odeur de renfermé, je ne sais pas pourquoi j'ai ressenti de la tendresse pour cet endroit."

Un jeune couple et son chien s'installent dans leur nouvelle maison à la campagne, à trois kilomètres du premier village. En contrebas coule une rivière et... C'est tout ? Bien sûr que non ! Le quotidien est une suite de tant de choses à faire, de tant de choses à découvrir, de tant de choses à apprendre... La maison, sa cabane, son terrain, les bords de la rivière demandent des trésors d'attention, de temps, d'efforts, d'écoute, de tendresse, d'émerveillement, de patience et d'humilité. Et puis il y a les souvenirs, qui reviennent, par petites touches, en douceur, sans violence, sans joie non plus. Ils sont là. C'est le passé. C'est la vie. Tout va bien. Ici ça va...

"Le matin nous entendons les moineaux, les mésanges et les sansonnets dans leur HLM végétale. Parfois un tracteur ou une cloche. Un aboiement au loin. Un avion dans le ciel. Et le petit rire frais de l'eau. Pas plus. C'est parfait."

Tendre... Poétique... Une bouffée d'oxygène !!! 💗