mercredi 19 mai 2021

"La Loterie" de Miles Hyman (d'après Shirley Jackson) (Casterman)

Myles Hyman est un illustrateur français d'origine américaine, né en 1962 à Bennington, dans le Vermont. Passé par l'université Wesleyan de Middletown, dans le Connecticut, où il étudie la littérature et les techniques d'impressions, il poursuit son cursus à l'Ecole des Beaux-Arts de Paris. Il se fait connaître pour ses romans graphiques et ses adaptations de classiques de la littérature. Ses oeuvres ont été exposées dans de nombreuses galeries à travers le monde et il travaille régulièrement en tant qu'illustrateur pour des publications prestigieuses comme Le Monde, Libération, GQ, The New Yorker ou The New York Times. Petit-fils de l'écrivaine Shirley Jackson, il réside aujourd'hui à Paris. Il publie en 2016 une bande dessinée aux éditions Casterman, "La Loterie", très belle adaptation de la nouvelle culte de sa grand-mère. Cet ouvrage a été sélectionné pour le Prix SNCF du polar 2018 - Catégorie BD.

En avril 2017, Miles Hyman est nommé Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres par la Ministre de la Culture, Audrey Azoulay.

Bandes dessinées :
  • "L'Homme à Deux Têtes" (sous le pseudonyme Milo Daax)
  • "Nuit de fureur" de Jim Thompson, avec Matz
  • "Images Interdites" avec Philippe Paringaux
  • "Le Dahlia Noir" de James Ellroy, avec Matz et David Fincher

Shirley Jackson (1916, San Francisco, Californie - 1965, North Bennington, Vermont) est une romancière américaine, spécialiste du récit fantastique et d'horreur, et auteure du roman policier "Nous avons toujours vécu au château". Son livre "La maison hantée" (1959) est tenu par Stephen King pour l'un des meilleurs romans fantastiques du XXe siècle.

Diplômée de l'université de Syracuse en 1940, elle épouse la même année l'écrivain Stanley Edgar Hyman. Le couple s'installe dans le Vermont et donne naissance à quatre enfants. Cette vie familiale rangée et heureuse trouve un écho dans des publications autobiographiques tardives de Shirley Jackson.

En 1948 paraît "The Road Throught the Wall", un premier roman d'horreur, suivi d'une série de nouvelles plus tard réunies dans le recueil "La Loterie et autres histoires". S'y déploient des qualité qui ont fait la notoriété de leur auteure : une mise en situation ancrée dans un quotidien banal, le passé trouble des personnages, l'entretien diabolique du doute sur les événements surnaturels qui s'imposent peu à peu. "Nous avons toujours vécu au château", sorte de roman gothique moderne, est un thriller qui a porté à son pinacle la notoriété de Shirley Jackson. Ce roman a connu une adaptation sur scène.


A voir :
"Shirley", film américain (2020) réalisé par Josephine Decker, fiction biographique sur la romancière Shirley Jackson, avec Elisabeth Moss ("Mad Men", "Top of the Lake", "La Servante écarlate") dans le rôle de Shirley Jackson.

A lire :
"La maison hantée"


***

L'histoire :

Loterie en juin,
Abondance de grains.

Voilà le dicton, accompagné d'un rituel bien particulier, qui se transmet de génération en génération dans les villages de cette région isolée de la Nouvelle-Angleterre, aux Etats-Unis. Dans l'un de ces villages, par une chaude matinée de juin, le tirage de la loterie va bientôt commencer. Les habitants, moins de trois cents âmes, se rassemblent en un même lieu. Seuls les chefs de famille seront autorisés à piocher un billet dans l'urne. Mais quel est donc l'enjeu de cette loterie ? Pourquoi les enfants s'amusent-ils autant à ramasser des pierres et des cailloux et à les empiler au milieu de la foule réunie ? Pourquoi quelques villages alentour suppriment-ils cette tradition ancestrale ?...

Mon avis :

Très peu de textes et de dialogues. Les dessins rappellent un peu les tableaux du peintre américain Grant Wood ("American Gothic"). La représentation de la  vie rurale et communautaire est très réaliste. Les couleurs sont douces et néanmoins inquiétantes, les détails en gros plans énigmatiques. Les visages sont fermés, voire inexpressifs, et pourtant ils trahissent à la fois la résignation et le conflit latent. L'effroi s'intensifie au fil des scènes... jusqu'au dénouement final... 

Coup de coeur !!!

En dernières pages, Miles Hyman nous offre de très émouvants témoignages et souvenirs de ses grands-parents, la romancière Shirley Jackson et le critique littéraire Stanley Edgar Hyman. Ecrite en juin 1948, publiée trois semaines plus tard dans The New Yorker Magazine, la nouvelle "La Loterie" provoqua un scandale retentissant dans tous les Etats-Unis et le New Yorker compta un nombre record de résiliations d'abonnement.

Certains lecteurs croyaient que Shirley Jackson s'inspirait de faits réels. L'idée que de tels actes (que je ne divulgâcherai pas !) puissent exister choquait, et en même temps fascinait. Avec cette nouvelle, l'écrivaine mettait les Américains face à leurs sombres démons, eux qui, en cette période d'après-guerre, bénéficiaient d'une image positive dans le monde et incarnaient le rêve et la puissance. Shirley Jackson dénonçait, bien sûr, la haine et la haine dite "ordinaire" (par habitude, par coutume).

mercredi 12 mai 2021

"Comédie française, voyages dans l'antichambre du Pouvoir" de Mathieu Sapin (Dargaud)

Mathieu Sapin est un scénariste et dessinateur de bande dessinée français né en 1974 à Dijon. Il entre aux Arts décos de Strasbourg où il crée, pour un petit magazine de l'école, "Supermurgeman", qui devient son personnage fétiche.

Objecteur de conscience, il entre au CNBDI d'Angoulême, où il s'occupe d'ateliers pour enfants. Illustrateur pour la jeunesse, il travaille pour Bayard, Nathan et Bréal. Ensuite, mélangeant allègrement les genres et les casquettes, il multiplie les expériences éditoriales et reste, avec une quarantaine de livres à son actif, l'un des auteurs les plus insaisissables de sa génération. Aucun style n'effraie celui qui partagea l'atelier de la Société nationale de bande dessinée avec Christophe Blain, Riad Sattouf et Joann Sfar.

Sur les conseils de Lewis Trondheim, Mathieu Sapin ajoute une nouvelle corde à son arc, celle du reportage dessiné - que ce soit sur le making of du film "Gainsbourg, une vie héroïque" ("Feuille de chou", Delcourt, 2010) ou sur les coulisses de Libération ("Journal d'un journal", Delcourt, 2011). En parallèle, ce prolifique auteur tourne dans un documentaire sur le Caucase aux côtés de Gérard Depardieu. De cette expérience, un album sort en 2017, "Depardieu" (Dargaud). Par ailleurs, il réalise en 2014 "Vengeance et terre battue", un court-métrage avec Charlotte Le Bon.

Ce spécialiste du reportage en bandes dessinées a suivi la campagne de François Hollande lors de la présidentielle de 2012 avec "Campagne présidentielle" (Dargaud, réédition en 2017) puis ses premiers pas à l'Elysée dans "Le Château" (Dargaud, 2015).

En 2018, Supermurgeman fait son grand retour dans une nouvelle aventure intitulée "Opération Sheila" (Dargaud). Mathieu Sapin est également le réalisateur d'une comédie long métrage sur le milieu politique, "Le Poulain" (2018).

En 2020, il repart à bord de l'Hector en compagnie d'Emmanuel Guibert pour un quatorzième tome des aventures de "Sardine de l'espace" (Dargaud). En parallèle, le dessin animé de la série est diffusé sur Télétoon+.

Avec "Comédie française, voyages dans l'antichambre du Pouvoir", Mathieu Sapin interroge les liens entre l'Art et le Pouvoir avec la finesse et l'autodérision qui font sa patte.

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L'histoire :
Après le débat de l'entre-deux-tours de la présidentielle de 2017, auquel il a pu assister depuis les coulisses de l'équipe Macron, Mathieu Sapin reprend le chemin de la fin du tournage puis du montage de son premier long métrage, "Le Poulain". Précédemment, il y eut trois albums, l'un consacré à "Depardieu" et deux autres à François Hollande, "Campagne présidentielle" et "Le Château". Alors, croquer la vie politique et les premiers pas d'Emmanuel Macron en tant que Président de la République taraude le dessinateur. Son envie de refaire une BD, entre reportage et fiction, est de plus en plus forte et l'idée de plus en plus excitante. Pour cela, il faut approcher Jupiter. Mathieu Sapin ne se voyait pas comme un courtisan. Pourtant, quelques-unes de ses attitudes le surprennent et ce comportement n'est pas sans lui rappeler un certain Jean Racine qui, à la demande de Madame de Montespan, abandonna définitivement le théâtre pour devenir l'historiographe du roi Louis XIV...

Mon avis :

"Est-ce qu'on peut approcher le pouvoir sans pour autant perdre son âme ? Tutoyer le prince et rester soi-même."

Telle est la question "fil rouge" de cette BD pleine d'humour et d'une réjouissante autodérision. Mathieu Sapin a, de plus, un sens de l'observation et un souci du détail très aiguisés. Ses personnages sont très expressifs. Certains passages de la vie et l'oeuvre de Racine transposés dans l'univers de "Harry Potter" ou de "Game of Thrones" sont à mourir de rire ! Mais le parallèle avec le grand Académicien est néanmoins instructif et passionnant, et grâce à cette BD, c'est avec beaucoup de plaisir que je redécouvre et que je relis le théâtre de Racine...

mercredi 5 mai 2021

"Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin" d'Emilie Plateau (d'après Tania de Montaigne) (Dargaud)


Emilie Plateau est auteure, scénariste et dessinatrice. Après des études à l'Ecole supérieure des beaux-arts de Montpellier, elle emménage à Bruxelles où elle commence à faire de la bande dessinée, d'abord sous forme de fanzines personnels puis au sein des maisons d'éditions 6 pieds sous terre ("Comme un plateau", 2012, et "De l'autre côté à Montréal", 2014) et Misma ("Moi non plus", 2015). En 2019, chez Dargaud, elle adapte en bande dessinée le livre de Tania de Montaigne, "Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin", paru chez Grasset en 2015. Elle travaille également pour l'édition jeunesse et la presse et participe à de nombreux collectifs de bandes dessinées.

(Emilie Plateau à gauche, Tania de Montaigne à droite)

Tania de Montaigne est une journaliste, romancière, essayiste, musicienne, chanteuse et comédienne française née en 1971 à Paris. Elle est l'auteure d'essais et de romans, dont "Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin" (Grasset), Prix Simone Veil 2015 et finaliste du Grand Prix des lectrices de Elle 2016. Son dernier essai, "L'Assignation, les Noirs n'existent pas" (Grasset, 2018) a reçu le Prix Botul et le Prix de la laïcité. 

En 2019, elle monte sur la scène du Théâtre du Rond-Point avec la pièce "Noire", adaptée de son roman et mise en scène par Stéphane Foenkinos. Dans un décor ultra-sobre, Tania de Montaigne raconte, interroge, immerge les spectateurs dans la série d'épreuves que Claudette Colvin a dû traverser, et s'entoure d'extraits de films, d'images d'archives, de témoignages, de chansons admirables de Nina Simone et Billie Holiday. La pièce est courte, moins d'une heure, mais elle est d'une force poignante. Elle a été diffusée le 19 mars 2021 sur France 5 dans le cadre de "Au spectacle chez soi".

Le 2 mars 1955, à Montgomery, en Alabama, bien avant que Rosa Parks, soutenue par Martin Luther King, ne devienne un symbole mondial de la lutte pour les droits civiques en faisant la même chose, Claudette Colvin, jeune Noire, refuse de céder son siège à un passager blanc dans le bus, comme l'imposent les lois Jim Crow sur la ségrégation aux Etats-Unis. Elle a quinze ans et son histoire sera oubliée jusqu'à ce que Tania de Montaigne la remette en lumière en 2015 dans son roman "Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin" (Grasset). Malgré les menaces, Claudette Colvin reste assise. Jetée en prison, elle décide de suivre le projet de son avocat, Fred Grey, de plaider non coupable et d'attaquer la ville pour faire remonter l'affaire devant la Cour Suprême des Etats-Unis. Mais Claudette est condamnée puis abandonnée par le reste du mouvement. Tania de Montaigne rappelle l'injustice qui a été faite à la jeune fille, à qui on a refusé le statut de visage du mouvement des droits civiques, car pauvre et fille-mère.

Claudette Colvin vit encore aujourd'hui aux Etats-Unis. Elle a quatre-vingt-deux ans.

(Claudette Colvin en 2020)


"Prenez une profonde inspiration. Quittez le lieu qui est le vôtre, passez les ruisseaux, les fleuves, l'océan, sentez la brise. Survolez New York, la statue de la Liberté, l'Empire State Building, longez la côte, cap au sud."

Ainsi commence l'histoire...

Triple coup de coeur pour ce livre choc !!!

♡ Coup de coeur pour Claudette Colvin dont on découvrait le nom et le courage en 2015 grâce au roman de Tania de Montaigne, "Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin" (Grasset), et à la pièce de théâtre, "Noire", adaptée de son roman.

♡ Coup de coeur pour les dessins d'Emilie Plateau, jolis, simples, accessibles à un large public, et pour leur couleur chaude dominante, l'orange.

♡ Coup de coeur pour la narration. Des phrases courtes et un ton posé insufflent intensité et humanité, une force tranquille par laquelle Emilie Plateau nous met face à la réalité crue, violente, barbare, de la ségrégation raciale légale, du racisme, de l'injustice des hommes, de ce qu'est être noir et être femme noire en ces temps honteux. Tania de Montaigne et Emilie Plateau nous laissent la responsabilité de réfléchir à l'étrange résonnance de cette histoire avec notre époque. Poignant !

mercredi 28 avril 2021

Avril 2021 - "Home Sweet Home : la Maison dans les romans"

 

"Les inconnus dans la maison" de Georges Simenon (Folio policier)

Georges Simenon (Liège, 13 février 1903 - Lausanne, 4 septembre 1989) est un écrivain belge de langue française. Il rénova le genre du roman policier par son sens de l'analyse psychologique et par la restitution à la fois réaliste et poétique de l'atmosphère d'une ville ou d'un milieu social. Il est le créateur du personnage du commissaire Maigret (75 romans et 28 nouvelles) qui lui valut une renommée internationale. L'oeuvre de Simenon compte aussi des contes légers (sous pseudonymes), plusieurs récits autobiographiques, de nombreux articles et reportages, des dizaines de nouvelles et cent-dix-sept "romans durs".

"Au coin d'une rue pour notaires et avoués, la maison des Loursat - les Loursat de Saint-Marc plus exactement - paraissait encore plus assoupie ou plus secrète que les autres avec ses deux ailes, sa cour pavée qu'un haut mur séparait de la rue, et dans cette cour, au milieu d'une vasque vide, un Apollon qui ne crachait plus d'eau par le tube qui lui sortait de la bouche."

L'histoire :

Le silence de la nuit recouvre la ville historique de Moulins. Une pluie drue vernit les toits bruns et les rues pavées. Il fait froid. Quelques rares fenêtres sont encore allumées. Comme chaque second mercredi du mois, à la préfecture, le dîner donné ce soir en l'honneur d'une poignée de représentants de la bonne société de la région est en train de se terminer. Au même moment, à son domicile, le procureur Rogissart est réveillé par un appel téléphonique de son cousin par alliance. Hector Loursat, avocat moulinois, a entendu un coup de feu et vient de découvrir un inconnu, mort dans une chambre du deuxième étage de son hôtel particulier qu'il occupe avec sa fille unique Nicole et Joséphine la domestique.

Très vite, les policiers envahissent les lieux. Loursat se sent soudain un étranger dans sa propre maison. Il réalise à quel point il est vulnérable. A quarante-huit ans, l'avocat ressemble à un vieillard, aigri, négligé, rongé par l'alcool et la honte que lui a causé le départ de sa femme avec un autre homme il y a dix-huit ans. Elle les a abandonnés, lui et Nicole alors âgée de deux ans, enfant qu'il n'a jamais su aimer. Depuis, il n'est plus qu'une silhouette recluse que l'on plaint, que l'on méprise, ou dont on se moque volontiers.

"Il avait l'habitude, vers trois heures, de se promener comme on promène un chien, avec l'air de se tenir lui-même en laisse, contournant exactement les mêmes pâtés de maisons."

L'événement macabre de cette nuit sera un électrochoc pour Loursat...

"C'était curieux ! Il n'aurait pas pu dire à brûle-pourpoint ce qui était curieux. Il avait une impression vague de nouveauté. Il était là, chez lui, dans une maison où il était né et qu'il n'avait jamais cessé d'habiter et il s'étonnait soudain qu'on mît en branle une énorme cloche de monastère pour annoncer à deux personnes que le repas était servi."

Mon avis :

"Roman dur" publié en 1941, l'intrigue se situe en Bourgogne, au centre de la France, dans l'entre-deux-guerres. Dans cette petite communauté provinciale, Simenon dépeint la férocité de la bourgeoisie locale envers les "petites gens", mais également contre ses propres membres.

Un fait divers sanglant et vulgaire vient bousculer les habitudes bien huilées des notables de la ville dont les enfants sont impliqués dans l'histoire. Il faut sauver les apparences. Pour cela, le commissaire a trouvé le coupable idéal. Dossier classé ? Pas pour Loursat. L'homme sur qui, la veille, personne ne pariait semble être le seul à vouloir la justice. Il accepte pour cela de se remettre en question. Sur son rôle de père. Sur son rôle de citoyen. Sur son métier. Sur ses valeurs. Sur sa vie, éteinte depuis trop longtemps. Loursat choisit de revêtir à nouveau sa robe d'avocat.

L'ambiance est très sombre, pour ne pas dire glauque. La maison du drame, la nuit, les personnages... tout est obscur et poisseux. Les lampes poussiéreuses et les poêles à bois ou à charbon encrassés n'apportent ni lumière ni chaleur. Mais à mesure que Loursat approche de la vérité, on assiste à sa renaissance, et le tableau prend quelques touches de couleur.

L'un des plus beaux Simenon que j'aie lus jusqu'à présent ! La liste est encore longue... et autant de coups de coeur à venir, j'en suis sûre !

Adaptations cinématographiques :
⇨  "Les inconnus dans la maison" (1942), film français d'Henri Decoin, scénario et dialogues de Henri-Georges Clouzot, avec Raimu, Juliette Faber, Marcel Mouloudji, Pierre Fresnay
⇨  "L'étranger dans la maison" (1967), film britannique de Pierre Rouve, avec James Mason et Geraldine Chaplin
⇨  "L'inconnu dans la maison" (1992), film français de Georges Lautner, avec Jean-Paul Belmondo et Cristiana Reali

A lire :
⇨  "Maigret tend un piège" et "Maigret et les braves gens"
⇨  Dossier Georges Simenon : Biographie + "Le pendu de Saint-Pholien" + "La nuit du carrefour" + "Le haut mal" + "L'Ane Rouge"

mercredi 21 avril 2021

"La Maison du sommeil" de Jonathan Coe (Folio)


Prix Médicis étranger 1998


Jonathan Coe est un écrivain britannique né en 1961 à Lickey, près de Birmingham. Il a fait ses études à Trinity College à Cambridge. Il a écrit des articles pour le Guardian, la London Reviews of Books, le Times Literary Supplement... Il est l'un des auteurs majeurs de la littérature britannique actuelle. Ses oeuvres mettent en scène des personnages en proie aux changements politiques et sociaux de l'Angleterre contemporaine. S'il sait se faire grave et mélancolique dans "La femme de hasard" (2007), c'est avec "Testament à l'anglaise" (1995), Prix Femina étranger 1995 et Prix du meilleur livre étranger 1996, où il passe au vitriol l'époque thatchérienne, que son talent de romancier se fait connaître. Suivent "La Maison du sommeil" (1998), Prix Médicis étranger 1998, le diptyque "Bienvenue au club" (2003) et "Le Cercle fermé" (2006), "La pluie avant qu'elle ne tombe" (2009), "La vie très privée de Mr Sim" (2011), histoire picaresque d'un incorrigible ingénu, et "Expo 58" (2014), parodie de roman d'espionnage dans l'Angleterre des années 1950. L'essai "Notes marginales et bénéfices du doute" a paru en 2015. "Numéro 11", paru en 2016, tisse une satire sociale et politique sur la folie de notre temps.

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"Enorme, grise et imposante, la propriété d'Ashdown  se dressait sur un promontoire, à une vingtaine de mètres de la falaise à pic, qu'elle surplombait depuis plus d'un siècle. Toute la journée, les mouettes tournoyaient autour de ses flèches et de ses tourelles, avec des gémissements stridents. Jour et nuit, les vagues se brisaient furieusement contre la paroi rocheuse, et résonnaient comme un grondement de camions dans les salles glaciales et le dédale de couloirs de la vieille bâtisse. Même les recoins les plus vides d'Ashdown - qui était désormais presque entièrement vide - n'étaient jamais silencieux. Les pièces les plus habitables se concentraient frileusement au premier et au deuxième étage, face à la mer, et dans la journée un froid soleil les inondait. La cuisine, au rez-de-chaussée, était longue, en forme de L, avec un plafond bas ; elle n'avait que trois fenêtres minuscules, et était constamment plongée dans l'ombre. La beauté sinistre et arrogante d'Ashdown masquait le fait qu'elle était profondément inadaptée à toute présence humaine."

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Tout commence par un roman, "The House of Sleep" (1934) ("La Maison du sommeil") de Frank King (1892-1958), médecin et écrivain britannique, auteur de nouvelles, pièces de théâtre et romans policiers et fantastiques. Ce livre accompagne, tout au long de l'histoire, les héros de "La Maison du sommeil" de Jonathan Coe.



Terry Worth, personnage du roman de Jonathan Coe, évoque également à plusieurs reprises le film "The Ghoul" ("Le fantôme vivant"), adapté du roman éponyme de Frank King et réalisé en 1933 par T. Hayes Hunter, avec Boris Karloff. Film longtemps considéré comme définitivement perdu, une première copie en très mauvais état, tronquée de quelques minutes et possédant des sous-titres incrustés sur l'image, fut retrouvée dans les archives nationales tchèques. Par la suite, au début des années 2000, une version de bien meilleure qualité, considérée comme la version intégrale, fut retrouvée en Angleterre.

***

L'histoire :

Après avoir été une résidence privée, Ashdown, grande bâtisse ancienne et de caractère, dominant l'océan, devint, au début des années 1980, un logement pour une vingtaine d'étudiants de la nouvelle université. C'est entre ces murs que Sarah vécut sa première histoire d'amour avec Gregory, étudiant en médecine.

Ensemble depuis onze mois, tous deux diplômés depuis juillet, Gregory prépare son départ pour Londres où il se spécialisera en psychiatrie. Quant à Sarah, elle a décidé de rester à l'université pour suivre une formation d'institutrice. Cet éloignement géographique n'est pas la raison de leur rupture. Sarah est une jeune femme sérieuse et discrète. Elle fuit autant que possible la vie sociale, non par timidité, mas parce que depuis l'enfance elle est victime de curieux phénomènes, comme si ses rêves se confondaient à la réalité. Gregory, intellectuel froid et dépourvu d'empathie, est immédiatement fasciné par cette singularité et impose quotidiennement à sa compagne des expériences dérangeantes. Mais ce soir, il est allé trop loin. Sarah le repousse. Humilié, il met fin à leur relation...

Une dizaine d'années plus tard, la propriété d'Ashdown est cédée à un certain Docteur Dudden qui y installe sa clinique et son laboratoire. Sorte de savant fou obsédé par l'étude du sommeil et de ses troubles, Dudden ne cherche pas à guérir ses patients. Il veut aller au bout de la connaissance. Par tous les moyens...

Mon avis :

La Maison d'Ashdown est le lieu, la base solide, le rempart indestructible, qui relie les personnages entre eux. Inconsciemment, chacun est en quête de son Graal : Sarah l'institutrice narcoleptique en quête de stabilité ; Gregory le savant fou en quête d'une métamorphose ;  Terry le passionné de cinéma insomniaque en quête d'un film disparu ; Veronica la littéraire féministe en quête de liberté ; Robert l'amoureux romantique en quête de son identité ; Ruby l'enfant somniloque (qui parle en dormant) en quête de son Marchand de sable.

Un roman remarquable par son intrigue captivante, par sa construction ingénieuse (les chapitres suivent un cycle de sommeil) et par la richesse de sa réflexion autour du sommeil, fil rouge de toute l'histoire (la place et la qualité du sommeil dans une société qui bouge tout le temps et plus vite, dans un environnement où le corps et le cerveau sont sollicités en permanence ; les conséquences d'un manque ou d'un mauvais sommeil sur notre comportement physique, mental et émotionnel).

Bien entendu, Jonathan Coe reste fidèle à sa marque de fabrique et pose son regard critique sur les années 1980 et 1990 dans leur globalité : les politiques sociales et économiques, le règne de l'argent ; mais aussi le cinéma, la littérature, le théâtre, la musique, les références culturelles sont abondantes ; ou encore la sexualité, l'amour, les nouvelles appréhensions de la psychiatrie et de la psychanalyse. N'échappent pas à ses coups de griffe les nouvelles stratégies de management, développement personnel et autre psychiatrie de communication.

Brillantissime !!!

***

A noter :

⇨  Le roman est construit à l'image d'un cycle du sommeil [l'endormissement (Etat de veille) ; le sommeil lent (Stade I - Stade II) ; le sommeil profond (Stade III - Stage IV) ; le sommeil paradoxal (Sommeil Paradoxal), stade des rêves dont on se souvient et des mouvements oculaires rapides, stade dont s'est emparé Jonathan Coe pour son intrigue ; le réveil (Appendice 1, Appendice 2, Appendice 3), chapitres du roman où tout s'éclaire, où tout s'explique].

Table des matières de "La Maison du sommeil" :
Etat de veille
Stade I
Stade II
Stade III
Stade IV
Sommeil Paradoxal
Appendice 1 = Poème
Appendice 2 = Lettre
Appendice 3 = Transcription

⇨  Les chapitres impairs correspondent aux années 1983-1984 et les chapitres pairs correspondent à la période du 15 au 30 juin 1996.

A (re)lire :

⇨  "Les enfants de Longbridge"
⇨  "Numéro 11"

mercredi 14 avril 2021

"La Maison des Turner" d'Angela Flournoy (10/18)

Angela Flournoy est une écrivaine américaine. Diplômée du prestigieux Institut de creative writing de l'Université d'Iowa, "La Maison des Turner", son premier roman (2015), a connu un grand succès critique et public aux Etats-Unis. Il a reçu le First Novelist Award et a été sélectionné pour le National Book Award.

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Quelques mots sur la ville de Detroit, Michigan (Etats-Unis) :

Célèbre pour son industrie automobile, au cours de la première moitié du XXème siècle, Detroit voit sa population augmenter de manière importante et son architecture évoluer en conséquence. Mais cette croissance rapide s'accompagne aussi d'une extrême pauvreté et de violentes tensions raciales. Après la Seconde Guerre mondiale, une partie de la population blanche se déplace en banlieue tandis que la population noire pauvre continue de se développer. En 1967, la ville va connaître les émeutes les plus sanglantes et les plus destructrices de l'histoire des Etats-Unis. La crise du secteur automobile et la crise immobilière à partir de 2008 portent le coup de grâce à Detroit qui devient le symbole de l'effondrement des villes américaines. La municipalité se voit contrainte de se déclarer en faillite en 2013 et perd deux tiers de ses habitants. Après avoir connu l'exil économique, les ruines industrielles, les maisons invendables et laissées à l'abandon, un taux de criminalité record et l'absence pendant des années de l'Etat et des services publics, Detroit semble à présent renaître de ses cendres avec de nouvelles entreprises, de nouveaux chantiers, de nouveaux habitants, de nouveaux espoirs.


***

L'histoire :

"La maison de Yarrow Street était haute et étroite, pleine de lignes droites, de pans inclinés abrupts et d'angles aigus."

Lorsqu'au début des années 1950 Francis et Viola Turner, un couple africain-américain, achetèrent leur maison de Yarrow Street à Detroit, le quartier était paisible et sûr. Charles, leur fils aîné, avait sept ans. Leurs treize enfants y ont été élevés dans la simplicité et dans le respect de valeurs nobles.

Cinquante ans plus tard, après l'arrivée du crack et après la crise du marché immobilier, tout a changé. Francis n'est plus de ce monde. Viola a fait plusieurs attaques et vit maintenant chez Charles. La maison familiale de Yarrow Street a considérablement perdu de sa valeur. Abandonnée, elle menace à tout moment d'être vandalisée ou squattée.

"La maison des Turner, jadis la troisième du pâté de maisons, était récemment devenue une maison d'angle, dont la mince structure aux couleurs menthe pâle et brique constituait le repère le plus fiable de la rue."

Réunis chez Charles, six des enfants Turner vivant encore à Detroit - Lelah est injoignable - doivent prendre une décision : laisser la maison à la banque et effacer la dette de leur mère, ou trouver un acquéreur pour seulement quatre mille dollars.

-    Et bien, pas question de vendre la maison. Surtout pour quatre mille dollars, dit Marlene.
-  Absolument, dit Netti. Aujourd'hui, on la vend, et dans dix ans, Donald Trump, ou n'importe qui d'autre, la rachète, en fait une maison de ville, et la revend deux cents briques à des Blancs.

Dans les deux cas, cela signifie renoncer à la maison. Sans accord entre eux ce soir-là, les frères et soeurs ajournent la discussion.

Pendant ce temps, Lelah, la benjamine de la fratrie, est expulsée de son appartement. Tout ce qu'elle possède est entassé dans sa voiture. Pour ne pas dormir dans la rue, sans prévenir personne, elle s'installe provisoirement à Yarrow Street, dans la maison de son enfance...

Mon avis :
Moins captivant que les sujets abordés le laissaient espérer, ce premier roman souffre sans doute de quelques longueurs mais, à travers le destin particulier de chacun des Turner comme à travers l'histoire collective de cette famille, de l'arrivée des parents à Detroit à la fin des années 1940 à la crise des subprimes de 2008 qui les faucha tous intimement, frontalement ou collatéralement, Angela Flournoy retrace la très intéressante histoire de la ville de Detroit, dans le Michigan.

mercredi 7 avril 2021

"Ici ça va" de Thomas Vinau (10/18)

Thomas Vinau est né en 1978 à Toulouse et vit au pied du Luberon. Auteur de nombreux recueils de poésie dont "Bric à brac hopperien" (Alma, 2012) et "Juste après la pluie" (Alma, 2014), il se lance brillamment dans la fiction avec "Nos cheveux blanchiront avec nos yeux" (Alma, 2012) et "Ici ça va" (Alma, 2012), avant de travailler sur un recueil de portraits : "76 clochards célestes ou presque" (Castor astral, 2016). Après "La part des nuages" (Alma, 2014) et "Le camp des autres" (Alma, 2017), il publie son cinquième roman "Fin de saison" (Gallimard, 2020).

"Ici ça va. La maison n'est pas toute neuve mais elle est propre et les plafonds sont hauts. Au moment où Ema a ouvert la porte grinçante, dont le bois humide avait gonflé autour des gonds et de la serrure, il y a eu comme un grand silence de poussière et de souvenirs. Les tomettes usées du sol, les toiles d'araignée qui voilent les fenêtres, l'odeur de renfermé, je ne sais pas pourquoi j'ai ressenti de la tendresse pour cet endroit."

Un jeune couple et son chien s'installent dans leur nouvelle maison à la campagne, à trois kilomètres du premier village. En contrebas coule une rivière et... C'est tout ? Bien sûr que non ! Le quotidien est une suite de tant de choses à faire, de tant de choses à découvrir, de tant de choses à apprendre... La maison, sa cabane, son terrain, les bords de la rivière demandent des trésors d'attention, de temps, d'efforts, d'écoute, de tendresse, d'émerveillement, de patience et d'humilité. Et puis il y a les souvenirs, qui reviennent, par petites touches, en douceur, sans violence, sans joie non plus. Ils sont là. C'est le passé. C'est la vie. Tout va bien. Ici ça va...

"Le matin nous entendons les moineaux, les mésanges et les sansonnets dans leur HLM végétale. Parfois un tracteur ou une cloche. Un aboiement au loin. Un avion dans le ciel. Et le petit rire frais de l'eau. Pas plus. C'est parfait."

Tendre... Poétique... Une bouffée d'oxygène !!! 💗

mercredi 31 mars 2021

Mars 2021 - "Littérature de l'Intime"

 

"La femme rompue" de Simone de Beauvoir (Folio)

Simone de Beauvoir est née en 1908 à Paris. Elle a suivi des études de lettres puis a passé le concours de l'agrégation de philosophie en 1929. Elle y est reçue deuxième, juste derrière Jean-Paul Sartre rencontré l'année précédente à la Sorbonne. Simone de Beauvoir enseigne quelques années puis se fait connaître en 1949 avec la publication de son essai féministe et existentialiste "Le Deuxième Sexe". Son oeuvre alterne ainsi essais, romans (dont "Les Mandarins" publié en 1954 et couronné par le Prix Goncourt), et récits autobiographiques (comme "Mémoires d'une jeune fille rangée" en 1958, "La force des choses" en 1963, "La cérémonie des adieux" en 1981). Elle participe également, aux côtés de Jean-Paul Sartre, à la création de la revue existentialiste Les temps modernes en 1945. Considérée par les mouvements féministes comme une pionnière de la libération de la femme, toute sa vie a été la démonstration que l'on peut être une femme et mener une existence indépendante et libre. Ainsi sa relation avec Jean-Paul Sartre en est l'illustration car si elle répond à "un amour nécessaire", elle n'y est pas réduite, Sartre comme Beauvoir prônaient en effet des "relations contingentes". Leur histoire légendaire a duré jusqu'à la mort de Sartre en 1980. Simone de Beauvoir décède six ans plus tard. Elle est enterrée dans la même tombe que son compagnon de route, dans le cimetière de Montparnasse.

Simone de Beauvoir fut sans doute l'une des femmes les plus influentes de son siècle. Son oeuvre, considérable, se déploie dans trois directions principales : une série de romans dont les meilleurs se situent au début de son parcours ; un vaste ensemble autobiographique commencé en 1958 et achevé, en même temps que son oeuvre même, en 1981 ; et plusieurs essais , enfin, d'où émerge "Le Deuxième Sexe". Depuis le succès de son premier roman, "L'invitée" (1943), elle n'a cessé, sa vie durant, d'occuper une place dans l'actualité et de susciter des controverses. Attaquée avec virulence, elle recueillit aussi l'admiration inconditionnelle d'autres lecteurs. Mais ses partisans furent à leur tour désorientés par l'épilogue amer de "La force des choses" (1963), comme par le ton nouveau qu'elle adopta dans ses dernières fictions. L'impact de ses différentes oeuvres s'est modifié : au cours de sa vie , l'autobiographe a fini par éclipser la romancière ; quant au rayonnement du "Deuxième Sexe", il n'a cessé de s'amplifier. Par ailleurs, alors que la critique française semble la bouder depuis les années 1980, les études anglo-américaines qui lui sont consacrées se développent, substituant à la perspective philosophique ou politique qui prévalait en France antérieurement, une approche surtout féministe de sa vie comme de son oeuvre.

(cf : France Culture, Encyclopédie Universalis)

***

"La femme rompue", dernière oeuvre romanesque de Simone de Beauvoir (1967), est un recueil de trois nouvelles.

⇒ "L'âge de discrétion" :
Deux intellectuels sexagénaires (elle, professeure de lettres à la retraite et écrivaine ; lui, savant toujours en activité ; tous deux engagés et militants de gauche) confrontent leurs impressions divergentes sur leur vie professionnelle et conjugale. Ils se confient leurs peurs, leurs regrets, leurs espérances sur leur avenir, sur la retraite, sur la vieillesse. Est-ce que tout s'arrête à partir d'un certain âge ou est-ce l'opportunité d'un nouveau départ ? Comment accepte-t-on les signes du temps qui passe ? Peut-on poursuivre un travail intellectuel à tout âge ? Peut-on se renouveler ? Peut-on avoir encore des projets, des ambitions ?...

⇒ "Monologue" :
Une femme, que le destin n'a pas épargné, brisée de douleur, brisée de chagrin, hurle sa colère et sa détresse...

⇒  "La femme rompue" :
Monique tient son journal intime. Femme au foyer, mère de deux filles à présent adultes (Colette est mariée et Lucienne termine ses études aux Etats-Unis), elle est totalement dévouée à sa famille et à son époux, Maurice. Lorsque ce dernier lui avoue qu'il a une maîtresse, Monique accuse le coup, puis finit par accepter la situation plutôt que de perdre son mari. Encore une fois, elle fait preuve d'abnégation, se montre arrangeante. Mais malgré cela, Maurice continue de lui mentir. Ce manque d'honnêteté la blesse davantage que l'adultère. Non seulement elle en souffre, mais petit à petit, les amants sont en train de l'effacer, de gommer son image comme sur un croquis...

Mon avis :
Trois nouvelles sans concession sur la place des femmes dans une société capable d'envoyer bientôt des hommes sur la lune mais résolument patriarcale. Trois femmes, trois regards sur le couple, la parentalité, la vieillesse, et la liberté. Trois cas de figure qui font réagir. C'est cela, lire Simone de Beauvoir. On écoute, on s'imprègne, on réfléchit, on se fâche, on débat, on échange, on s'affirme, on avance, on grandit...

mercredi 24 mars 2021

"Le journal secret d'Amy Wingate" de Willa Marsh (J'ai lu)

Willa Marsh (pseudonyme de Marcia Willett) est née en 1945 en Angleterre dans le Somerset. Elle a commencé à écrire vers l'âge de cinquante ans et est l'auteure d'une vingtaine de romans, dont "Meurtres entre soeurs" et "Meurtres au manoir", également paru aux Editions J'ai Lu.

L'histoire :

Lorsqu'elle hérita de son oncle sa petite maison victorienne au bord de l'océan, Amy Wingate s'empressa de quitter l'enseignement pour profiter de son nouveau refuge plein de souvenirs heureux d'enfance et de vacances passées sur la côte.

La cinquantaine et quelques poussières, retraitée, de condition modeste, célibataire, seule, sans enfant, Amy remplit toutes les cases du stéréotype parfait de la "vierge ménopausée nigaude sans relation sociale". Les préjugés sont tenaces ! Parmi les bonnes âmes persuadées d'accomplir un acte charitable en invitant "la vieille fille" à déjeuner le dimanche, il y a Francesca.

La trentaine, riche, mère au foyer, des jambes magnifiques, un mari charmant, quatre enfants splendides, un ancien presbytère pour demeure, Francesca ne sait rien de la vie professionnelle et sentimentale d'Amy, mais elle la traite avec pitié et condescendance.

Si Amy a fait preuve de retenue et de politesse jusqu'ici, la moutarde commence sérieusement à lui monter au nez. Sa colère gronde chaque jour un peu plus. Avant de commettre une indélicatesse irréparable, elle demande l'avis de son amie et médecin, Marion. Cette dernière, après s'être moquée d'elle avec gentillesse, lui conseille de tenir un journal intime...

" - Une de mes amies a abordé la ménopause une bouteille dans chaque main, m'a-t-elle dit, m'invitant à en rire avec elle. Ce n'est pas une si mauvaise idée, tu sais. Il ne faut pas broyer du noir. C'est le plus important. Il faut sortir, voir du monde. Tiens-tu un journal ? [...] C'est une simple suggestion. Prends note de ce qui t'irrite, analyse tes émotions, et ainsi de suite.
        [...] Je me dis que je vais écrire comme cela vient, de manière naturelle."

Mon avis :
Contrairement aux idées reçues, il n'est pas si simple d'écrire son journal intime. Willa Marsh le raconte avec beaucoup de justesse et de sincérité. Elle décrit le soin avec lequel tout diariste choisit son matériel et son environnement. Il y a plusieurs raisons de vouloir tenir un journal. Ce peut être une forme de thérapie, une libération salutaire du déni, du refoulement de certains souvenirs, comprendre certains événements, un exercice d'introspection. Ce peut être tout simplement vouloir mettre des mots sur des émotions, des sensations, des pensées, des sentiments. Un roman tendre et intelligent, bourré d'humour, délicieux comme toutes les meilleures comédies dramatiques britanniques ! Coup de 💗 !!!

mercredi 17 mars 2021

"Carol" de Patricia Highsmith (Livre de Poche)

Patricia Highsmith est une romancière américaine (Fort Worth, Texas, 1921 - Locarno, Suisse, 1995)

Après un premier roman, "L'inconnu du Nord-Express" (1950), elle publie la série des Ripley ("Monsieur Ripley", 1955 ; "Sur les pas de Ripley", 1979) où elle démonte les mécanismes de la vie quotidienne. Le récit policier se centre sur le coupable, objet mouvant d'une étude psychologique, dans un style qui associe des origines classiques (Tchekhov, Tennessee Williams) à l'horreur la plus crue ("Le Journal d'Edith", 1977 ; "Le jardin des disparus", 1982) et où la limite entre animalité et humanité est indécise ("L'amateur d'escargots", 1975 ; "Le rat de Venise", 1977 ; "Les sirènes du golf", 1984). Son dernier roman, "Petit G" (1995), est publié après sa mort.

De très nombreuses adaptations cinématographiques, les plus fameuses étant "L'inconnu du Nord-Express" d'Alfred Hitchcock (1951), "Plein Soleil" de René Clément (1960) et "L'ami américain" de Wim Wenders (1977), ont contribué à populariser l'univers de Patricia Highsmith. Un univers qui, s'il s'appuie sur les formes et les conventions du roman policier, sait aussi en jouer à merveille pour distendre au maximum le temps de la narration, et introduire le lecteur dans un univers équivoque où le dédoublement est la loi. Si elle a connu le succès avec "L'inconnu du Nord-Express" et la série des Ripley, Patricia Highsmith, "poète de l'angoisse plus que de la peur" (Graham Greene), est aussi l'auteure d'une oeuvre plus secrète, qui culmine avec "Le Journal d'Edith".

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"Carol" ("The Price of Salt" ou "Carol", dans l'édition originale américaine), est un roman lesbien de Patricia Highsmith, d'abord publié sous le pseudonyme de Claire Morgan en 1952 dans une première version censurée. La version intégrale du texte, titrée "The Price of Salt", paraît au Royaume-Uni, sous le pseudonyme, puis sous la signature Patricia Highsmith.

Le roman est inspiré par une rencontre entre Patricia Highsmith et Mrs E.R. Senn (Kathleen Wiggins Senn). Son roman "L'inconnu du Nord-Express" ne devait paraître qu'en 1949. En cette fin d'année 1948, un peu déprimée et à court d'argent, Patricia Highsmith fut engagée comme vendeuse au rayon des jouets, chargée des poupées, au Bloomingdale's de Manhattan pour la période des fêtes. Un vendredi matin, une femme blonde, mystérieuse, en manteau de fourrure, vint acheter une poupée. Pour la livraison, la jeune vendeuse prit le nom et l'adresse de la troublante cliente. Ce soir-là, Patricia Highsmith écrivit un plan de huit pages. Au cours du week-end, elle se sentit fiévreuse et ne put reprendre le travail le lundi. Elle avait attrapé la varicelle.

"Un petit enfant au nez renifleur avait dû me passer le microbe, mais il m'avait aussi, d'une certaine manière, inoculé le germe d'un livre : la fièvre stimule l'imagination."

Elle développa l'histoire quelques semaines plus tard et l'acheva en 1951. Elle ira jusque chez Mrs Senn sans oser la rencontrer. Mrs Senn, dépressive, se suicida au monoxyde de carbone avant la publication du livre.

En France, le roman est d'abord traduit par Emmanuèle de Lesseps en 1985, reprenant pour l'auteure de l'oeuvre originale en anglais le pseudonyme de Claire Morgan et le titre "Les eaux dérobées", puis sous son titre actuel et le nom de Patricia Highsmith à partir de 1990 et pour toutes les éditions ultérieures. 

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En 2015, "Carol", film britannico-américain réalisé par Todd Haynes, est l'adaptation du roman éponyme de Patricia Highsmith, avec Cate Blanchett dans le rôle-titre, Rooney Mara (récompensée par le Prix d'interprétation féminine au Festival de Cannes de 2015), Sarah Paulson et Kyle Chandler. L'histoire se déroule en 1952 et 1953 à New York. Le film fait écho au film "Loin du paradis", où le même réalisateur, homosexuel affiché, filmait une histoire d'amour interdite dans l'Amérique des années 1950.

Au New York Critics Circle Awards de 2015, "Carol" reçoit les Prix du Meilleur film, Meilleur réalisateur, Meilleur scénario, Meilleure photographie. Il a été bien reçu par les groupes de cinéphiles LGBT : un sondage organisé en mars 2016 par le Festival londonien du film Gay et Lesbien le sacre en effet "Meilleur film LGBT de tous les temps", devant "La vie d'Adèle" et "Le secret de Brokeback Mountain". Par ailleurs, lors du Festival de Cannes 2015, le film a reçu la Queer Palm.

L'histoire :

Therese est une décoratrice de théâtre new-yorkaise de dix-neuf ans, trop jeune encore pour avoir une expérience professionnelle. Elle attend la confirmation de son premier contrat pour l'année prochaine auprès d'une petite compagnie de Greenwich Village, dirigée par Phil McElroy, une connaissance de Richard. En attendant, à l'approche de Noël et à court d'argent, elle répond à une annonce et est engagée comme vendeuse au rayon des jouets du grand magasin Frankenberg, à Manhattan, pour la période des fêtes.

Therese et Richard sont amis d'enfance et se fréquentent depuis dix mois. C'était le cours des choses mais il n'y a guère de passion amoureuse ni d'un côté ni de l'autre. Pour la jeune femme, cette relation est loin d'être une évidence mais elle ne parvient pas à s'expliquer la raison de cette mise à distance de ses sentiments. Sa confusion ne fait que croître davantage lorsque, ce matin-là au magasin, elle croise le regard gris d'une élégante femme blonde en manteau de fourrure qui sort de l'ascenseur du sixième étage, celui du rayon des jouets, et avance lentement vers son comptoir...

Mon avis :

Quand le roman a été publié, il y a maintenant plus de soixante-dix ans, l'Amérique puritaine était en pleine guerre froide. Elle menait une chasse aux sorcières contre les communistes, mais aussi contre les homosexuels, des "pervers" et des "malades".

Dans ce contexte, Therese, jeune ingénue, indécise, inexpérimentée, entre dans la vie active et fait une rencontre qui sera décisive pour le reste de son existence. En un regard, son corps va soudain s'enflammer d'un désir puissant qui la dépasse, qu'elle n'a jamais ressenti auparavant, pas même pour son compagnon, et qu'elle s'efforce de refouler. Carol, riche, belle, raffinée, femme avertie, autoritaire et capricieuse comme se le permettent les gens de son rang, est consciente de la fascination qu'elle exerce sur Therese. Si elle semble en profiter au début, son armure se fend petit à petit. Therese et Carol vont entretenir une relation ambigüe, dans la retenue des sentiments, mais romantique, passionnelle, érotique. Au fil du temps, Therese gagne en force et Carol gagne en fragilité. Puis, l'amour pressenti devient une certitude.

Entre roman d'apprentissage et témoignage d'une société, "Carol" est un récit heureux, et pourtant empreint de tristesse et de solitude. Les émotions du lecteur bouillonnent et se bousculent. Patricia Highsmith est à la fois extrêmement pudique sur les sentiments profonds ressentis par ses personnages et généreuse dans l'écriture de tous ces détails faussement anodins qui accompagnent ses héroïnes : les cigarettes consumées, les verres bus, les mets consommés, une haleine alcoolisée, le brouhaha des magasins, des bars, des restaurants et de la rue, le logement sans joie d'une vendeuse âgée, l'écho des talons sur le macadam, le roulement d'une voiture, le parfum d'un inconnu, la poussière d'une chambre d'hôtel, le craquement d'un parquet, le bruissement d'une robe...

Enorme coup de 💗 !!!

mercredi 10 mars 2021

"Blonde" de Joyce Carol Oates (Livre de Poche)

Joyce Carol Oates naît en 1938 à Lockport, dans l'Etat de New York. Elle grandit dans une ferme à mi-distance des lacs Erié et Ontario, non loin des chutes du Niagara. De son enfance, elle a - tardivement - raconté les secrets : un double meurtre, un abandon, une adoption, le suicide d'une amie, la naissance d'une soeur autiste...

Après des études de littérature à l'université de Syracuse puis à celle de Madison, dans le Wisconsin, elle rencontre Raymond Smith, professeur accompli de huit ans son aîné, qu'elle épouse en 1961. Hospitalisé pour une maladie bénigne, Raymond Smith décède en février 2008 d'une infection nosocomiale foudroyante. Joyce Carol Oates raconte son deuil et son veuvage dans "J'ai réussi à rester en vie" (Ed. Philippe Rey, 2011). En 2009, elle se remarie avec Charlie Gross, un chercheur en neurosciences, mort à son tour en avril 2019.

Surnommée aux Etats-Unis "la quatrième soeur Brontë", elle a publié depuis 1964 plus de cent romans, nouvelles, poésie, essais, enquêtes, mémoires, et même romans pour adolescents et thrillers (sous les pseudonymes de Rosamond Smith et Lauren Kelly). Elle vit à Princeton (New Jersey) où elle enseigne toujours à l'université l'écriture créative depuis 1978.

Membre de l'Académie américaine des arts et des lettres, titulaire de multiples et prestigieuses récompenses littéraires, parmi lesquelles le National Book Award, Joyce Carol Oates reçoit en 2011, en même temps que Philip Roth, des mains du président Barack Obama, la National Humanities Medal pour sa contribution au renom de la littérature américaine.

Publiée en France aux éditions Philippe Rey, Joyce Carol Oates est l'auteure, entre autres, de "Les Chutes" (Prix Femina étranger 2005), "Mudwoman" (meilleur livre étranger 2013 pour le magazine Lire), "Un livre de martyrs américains", "Le Petit Paradis". A paraître bientôt un recueil de nouvelles, "Dé mem brer", et "Petite soeur, mon amour", roman inspiré d'un fait réel aux Etats-Unis, l'assassinat à Noël 1996 d'une mini-Miss âgée de six ans.


L'histoire :

Différent des autres titres de Joyce Carol Oates, "Blonde" est une biographie fictionnelle, celle d'une icône, Marilyn Monroe. Enfant blessée, femme fragile, star adulée et traquée, "produit" utilisé à des fins politiques et mercantiles, devenue un mythe, sa vie commence au sein d'une famille dysfonctionnelle, un père inconnu, une mère bientôt internée pour schizophrénie, ballotée de foyers en familles d'accueil. Sa mort le 4 août 1962, à trente-six ans, fera de son destin l'une des tragédies hollywoodiennes les plus populaires à travers le monde.

Construit en cinq actes (L'enfant 1932-1938 - La jeune fille 1942-1947 - La femme 1949-1953 - "Marilyn" 1953-1958 - La vie après la mort 1959-1962), "Blonde" mêle réalisme et surréalisme, vérités et hallucinations. Joyce Carol Oates imagine la jeune Norma Jeane se rêvant Belle Princesse, jouant des scènes de vie comme au cinéma, admirant les acteurs comme des modèles, lisant son histoire comme un script. Un portrait fantasmé, intime, intérieur...

Mon avis :
Joyce Carol Oates est une femme de lettres qui me passionne. Je découvre petit à petit l'ensemble de son oeuvre et je lis avec bonheur chacun de ses romans. Malheureusement, je suis passée à côté de celui-ci. Pourtant, tout y est : la perfection de l'auteure, son style inégalable, son réalisme cru, sa noirceur, une héroïne mythique. Mais il est "trop" : trop long (1110 pages), trop fouillé, trop étrange, trop baroque pour la cartésienne que je suis. "Blonde" n'en reste pas moins un chef-d'oeuvre que je recommande absolument !


A lire :
"Délicieuses pourritures"

lundi 8 mars 2021

"Passion simple" d'Annie Ernaux (Folio)

Annie Ernaux est une romancière française. De son premier roman, "Les armoires vides" (1974), à "La honte" (1997), en passant par "Ce qu'ils disent ou rien" (1977), "La femme gelée" (1981), "La place" (Prix Renaudot 1984), "Une femme" (1988) et "L'événement" (2000), elle décrit, sans déploration mais avec une précision chirurgicale, la banalité d'une expérience, la sienne, mais, sur bien des points, commune à nous tous : au fond du café-épicerie de ses parents, une adolescente échappe, avec une culpabilité douloureuse, aux déterminismes familiaux en accédant à la culture littéraire grâce à l'école. Sa langue explore et superpose les différents registres de l'oralité, populaire et distinguée. Dans ses derniers textes ("Passion simple", 1992 ; "Se perdre", 2001), Annie Ernaux se fait la diariste de plus en plus minimaliste et impudique de son expérience amoureuse, dans des "récits-vrais" sans concession, au style épuré et au plus près des émotions et des sensations.

Ecrivain majeur de la Littérature française, pionnière d'un nouveau style, l'écriture de soi, son oeuvre suit, presque en temps réel, l'accès des femmes à l'autonomie sociale et sexuelle. Annie Ernaux est née en 1940 à Lillebonne (Seine-Maritime), dans un milieu social modeste. Ses parents sont d'abord ouvriers avant de tenir un café-épicerie. Puis, après la guerre, ils déménagent à Yvetot, ville martyrisée par les bombes, et ouvrent à nouveau un café-mercerie-épicerie dans un quartier très modeste. Après son baccalauréat, Annie Ernaux commence des études de Lettres à Rouen, ville symbole d'une certaine liberté pour la jeune étudiante qu'elle est, loin de sa famille. C'est bien avant 1968 et l'accès à la contraception. Elle prend alors de plein fouet sa condition de femme, un avortement clandestin, puis une nouvelle grossesse acceptée, un mariage obligé et des examens à passer dans des circonstances difficiles.

Institutrice puis professeure agrégée de Lettres modernes, divorcée, mère de deux garçons, elle fait son entrée en littérature en 1974 avec "Les armoires vides", un roman autobiographique. Sa vie, ses expériences heureuses ou douloureuses, le statut de la femme seront les matériaux essentiels d'une oeuvre réaliste et crue. "La place" remporte le Prix Renaudot en 1984. A la croisée de l'expérience historique et de l'expérience individuelle, son écriture, dépouillée de toute fioriture stylistique, dissèque le parcours de ses parents ("La place", "La honte"), son adolescence ("Ce qu'ils disent ou rien"), la sexualité et ses relations amoureuses ("Passion simple", "Se perdre"), son mariage ("La femme gelée"), son avortement ("L'événement"), son environnement ("Journal du dehors", "La vie extérieure"), la maladie d'Alzheimer de sa mère ("Je ne suis pas sortie de ma nuit"), puis la mort de sa mère ("Une femme"), son cancer du sein ("L'usage de la photo", en collaboration avec Marc Marie).

En 2008, Annie Ernaux touche et émeut un très large public avec "Les Années" (Gallimard), formidable et mélancolique récit écrit à la troisième personne du singulier, différent de l'ensemble de son travail, et qui fait figure de mémoire collective des Français. Tous les lecteurs, même parmi les plus jeunes, se reconnaissent quelque part dans cette évocation de la période de la Seconde Guerre mondiale à nos jours. Le livre est récompensé par le Prix Marguerite Duras, le Prix François Mauriac de la région Aquitaine, le Prix de la langue français et le Prix Strega européen. Il a été finaliste du prestigieux Man Booker International Prize en 2019.

En 2017, Annie reçoit le Prix Marguerite Yourcenar décerné par la Société civile des auteurs multimédia pour l'ensemble de son oeuvre.




Son roman "Passion simple", paru en 1992, a été de nombreuses fois adapté pour le théâtre, puis pour le cinéma, en 2020, pour le film éponyme français réalisé par Danielle Arbid, avec Laetitia Dosch et Sergueï Polounine.




***

L'histoire :

Elle est professeure en région parisienne, est divorcée, à deux fils étudiants qui ne résident pas chez elle. Il est homme d'affaires, marié, originaire d'un pays de l'Est, parle peu le français, voyage beaucoup, se pose de temps en temps à Paris où il rejoint le lit de la femme pour quelques heures d'amour.

Elle veut y croire, à cet amour. Depuis qu'elle a rencontré A., sa vie ne tient qu'à trois mots : attente, absence, désir. Cet homme l'obsède, la vampirise. Elle est habitée par lui, ne pense qu'à lui, ne vit que pour lui, plus rien n'a d'importance. Mais lui, éprouve-t-il pour elle les mêmes sentiments ? Elle sait bien que non. Alors qu'attend-t-elle ? Des fleurs ? Des messages tous les jours ? Des confidences ? Un peu de jalousie ? Du sexe ? Désirer, être désirée ? Se laisser dévorer, se perdre ?

C'est l'histoire d'une passion, d'un amour fantasmé, érotique, sans lendemain, qui durera pourtant deux ans. Qu'en restera-t-il ? De quoi chacun se souviendra-t-il ? Passion simple... Passé simple... Il a été...

De son écriture épurée, Annie Ernaux aborde sans tabou et, comme toujours, avec justesse et sensibilité, la sexualité féminine et la passion amoureuse au féminin. Brillant, évidemment !


***


Retrouver Annie Ernaux dans :

"Les armoires vides" (Folio) - "La vie extérieure" (Folio) - "L'événement" (Folio) - "Retour à Yvetot" (Mauconduit)
https://cappuccinochezlouguitar.blogspot.com/2014/04/annie-ernaux.html


"La femme gelée" (Folio)

"L'écriture comme un couteau" - Entretien avec Frédéric-Yves Jeannet (Folio)

"Ce qu'ils disent ou rien" (Folio)

mercredi 3 mars 2021

"Les Lettres d'Esther" de Cécile Pivot (Calmann-Lévy)

Cécile Pivot n'est pas seulement la fille de Bernard Pivot. Elle a été correctrice au "Le Papotin", où les journalistes sont des autistes qui ont entre 15 et 35 ans. Depuis 2015, elle est journaliste indépendante (Groupe Altice Media). En 2017, elle publie un récit, "Comme d'habitude" (Calmann-Lévy), dédié à son fils Antoine, autiste. Puis deux essais : "Lire", avec Bernard Pivot (Flammarion, 2018), et "Le Papotin", avec Driss et Kesri (Kéro, 2019). "Battements de coeur", son premier roman paru chez Calmann-Lévy en 2019, a été salué par la critique et a reçu le Prix de la littérature 2020 du Lions Club Île de France. "Les Lettres d'Esther" (Calmann-Lévy) a paru en 2020.

L'histoire :

Esther Urbain a quarante-deux ans. Après avoir été documentaliste et correctrice pour l'édition, spécialisée dans les correspondances, elle est à présent libraire à Lille. Il y a trois ans, son père, auteur de romans policiers, avec qui elle partageait la passion des mots, mourrait brutalement. Le temps n'a pas atténué sa douleur, toujours aussi vive. Est-ce pour cette raison qu'Esther décide de créer un atelier d'écriture épistolaire ?

Très vite, elle publie une annonce en ligne sur le site de la librairie et dans quatre quotidiens régionaux. L'atelier durera trois mois. Une première et unique rencontre aura lieu à Paris. La suite se fera par courriel, téléphone ou courrier postal. Chaque participant devra choisir un ou deux correspondants dans le groupe. Les réponses sont moins nombreuses que l'espérait la libraire. Elle ne sait pas du tout où cette soudaine idée va la mener et c'est avec appréhension qu'elle arrive à Paris ce 31 janvier 2019. Le moment est venu de faire la connaissance de Jean, Juliette, Nicolas, Jeanne et Samuel...

"Cet atelier était leur bouée de sauvetage. Il allait les sauver de l'incompréhension, d'un deuil qu'ils ne faisaient pas, d'une vie à l'arrêt, d'un amour mis à mal. Quand j'en ai pris conscience, il était trop tard, j'étais déjà plongée dans l'intimité et l'histoire de chacun d'eux."

Mon avis :
Très vite, à la surprise des participants eux-mêmes, l'atelier d'écriture devient une chaîne humaine précieuse où chaque correspondant se révèle, se libère, s'allège d'un poids qu'il se sent seul à porter. Les confidences échangées sont fortes, intimes, sincères, à fleur d'émotions. Les chagrins et les accidents de la vie, les bonheurs et les victoires, tout peut se dire, tout peut s'écrire. Cécile Pivot le réussit remarquablement, avec pudeur, avec douceur, avec bienveillance. Chaque lecteur appréciera les mots à sa manière. J'ai personnellement ressenti, à la lecture de ces textes, une très heureuse mélancolie et une réelle nostalgie pour les lettres manuscrites.

Parmi les nombreux livres cités par Cécile Pivot, "L'ami retrouvé" de Fred Uhlman (Folio)