jeudi 25 juin 2015

PROCHAINES PRESENTATIONS : DEBUT AOÛT 2015





Coquillages et Crustacés
Le monde sous le soleil...

"LE COEUR QUI TOURNE" de Donal Ryan (Albin Michel)



Meilleur livre de l'année 2013 en Irlande
Prix 2015 de Littérature de l'Union européenne
Irlande


Le Prix de Littérature de l'Union européenne a été créé en 2005. Le jury est composé de quinze membres bénévoles réunis en novembre à Strasbourg.


Donal Ryan est né en 1976 à Tipperary en Irlande. "Le coeur qui tourne" est son premier roman.

L'histoire :
C'est une petite ville d'Irlande, jolie et paisible. Tout le monde se connaît, aucun secret ne le reste longtemps, mais la vie est tranquille. Et puis soudain, c'est l'implosion. Du jour au lendemain, le patron de l'entreprise de bâtiment disparaît, parti à l'étranger -suppose-t-on -, abandonnant les ouvriers qui ne toucheront même pas d'indemnités-chômage puisqu'il n'a pas payé les cotisations. Des hommes se retrouvent sans emploi, sans revenu, et avec eux, toute une communauté est impactée par cette douloureuse situation. Des destins sont brisés, des rêves s'effondrent,  des familles sont anéanties, des amis s'éloignent... Certains se battent pour sortir la tête hors de l'eau. D'autres sombrent. Tous ne sont pas égaux face aux conséquences de ce désastre. Chacun a son histoire. Ils racontent...

Mon avis :
Ils sont vingt-et-un. Hommes, femmes, enfants. Vingt-et-un personnages qui prêtent leur voix à un drame économique et social, hélas, universel. Aux maux dus au chômage et à la perte de tout espoir, s'ajoutent jalousies, rumeurs infamantes, vieilles rivalités, brouilles familiales... "Comme pendant la guerre" disent certains, et les Irlandais savent de quoi ils parlent, l'être humain se révèle dans tout ce qu'il a de meilleur et de pire. Chacun témoigne, livre son histoire, se confesse. Tous ces parcours de vie s'entrecroisent, se recoupent, se réunissent, pour créer un seul et unique conte contemporain cruel et bouleversant.

Puzzle âpre, féroce et intense. Une très belle plume à découvrir et un nom à retenir !

"LA VERITE ET AUTRES MENSONGES" de Sascha Arango (Albin Michel)




Prix du Polar européen 2015
Allemagne


Sascha Arango est né en 1955 en Allemagne. Scénariste plusieurs fois récompensé, il écrit pour la télévision, la radio et le théâtre. "La vérité et autres mensonges", son premier roman, vient de recevoir le Prix du polar européen 2015.

L'histoire :
Henry et Martha vivent ensemble depuis neuf ans. Ils forment un couple heureux, sans histoires, lié par un secret, une "évidence silencieuse" acceptée par les deux époux. Elle, est une virtuose de la plume. Ses textes sont d'une qualité exceptionnelle. "Je veux juste écrire" confie-t-elle un jour à son mari étonné qu'elle ne publie pas. Alors, c'est lui qui cherche une maison d'édition, qui signe de son nom les romans de sa femme. Il assure les promotions, les lectures, les dédicaces avec beaucoup d'enthousiasme et joue à la perfection le rôle d'auteur de best-sellers. Mais chaque scénario impeccable a son grain de sable. Et le grain de sable s'appelle Betty, éditrice, maîtresse, et enceinte de Henry. Lui qui ne voulait pas d'enfant. Et certainement pas de Betty dont il n'est pas amoureux. Jusqu'à présent, le hasard lui avait toujours été favorable, le destin avait toujours fait les bons choix à sa place, transformant même les drames en opportunités. Mais aujourd'hui, la chance semble le lâcher. Comment dire la vérité à Martha ? Comment expliquer à Betty qu'il ne désirait pas être père et refuse de l'être ? Que va-t-il advenir de sa notoriété qu'il doit entièrement à son épouse ? Lucide, Henry prend conscience que cette fois sa vie prend un autre chemin et qu'elle va très vite se transformer en cauchemar...

Mon avis :
Le héros, Henry Hayden, profite, sans le vouloir en apparence, des hasards, parfois tragiques, qui ponctuent sa vie depuis son enfance. Est-il un homme ordinaire au destin hors du commun ? Ou a-t-il toujours été un monstre lâche et manipulateur ? C'est là toute la question de ce roman à l'intrigue originale. Toutefois, Prix du polar européen, on pouvait attendre un peu plus. De bonnes idées sont semées mais ne mûrissent pas et nous laissent sur notre faim. L'ensemble n'est pas approfondi et la psychologie des personnages assez pâle. Néanmoins, on lit l'histoire jusqu'au bout, sans déplaisir.

Un livre sympathique, idéal pour cet été !

"LES FANTÔMES DE BRESLAU" de Marek Krajewski (Folio policier)



Pologne


Marek Krajewski est né en 1966 en Pologne, à Wroclaw (Breslau en allemand). Linguiste, spécialiste de latin et de grec, il a été maître de conférences et professeur de latin avant de se consacrer entièrement à l'écriture de romans policiers historiques.

Quelques mots sur Breslau :
Ville aujourd'hui connue sous le nom de Wroclaw, elle sera en 2016 (avec la ville de Saint-Sébastien en Espagne) la capitale européenne de la culture. Située au pied des Sudètes, Wroclaw est une des villes les plus anciennes et les plus belles de Pologne.



(Hôtel de Ville de Wroclaw)


Son histoire est très riche :
  • Dans le royaume de Pologne de 990 à 1138 (construction de la première cathédrale)
  • Capitale du Duché de Silésie de 1138 à 1335
  • Sous la couronne de Bohême de 1335 à 1526 (centre important de commerce et d'artisanat)
  • Sous l'administration des Habsbourg de 1526 à 1741 (conversion de la ville au catholicisme et politique de germanisation)
  • De la Prusse à l'Allemagne (qui lui donnera le nom de Breslau) de 1741 à 1939 
  • La Seconde Guerre mondiale de 1939 à 1945 (Breslau résiste pendant trois mois à l'Armée Rouge, plus longtemps que Berlin mais plus de la moitié de la ville est rasée)
  • 1945 : Breslau est réincorporée à la Pologne et retrouve son nom Wroclaw
  • Renaissance de la ville de 1945 à 1970 (temps de la reconstruction, dégel de 1956 et années de croissance)
  • La décennie 1970-1980 et la naissance de Solidarnosc
  • La fin du communisme

Aujourd'hui :
La vieille ville est presque complètement restaurée, ses monuments préservés. La capitale silésienne est une ville européenne où se côtoient nombreux styles architecturaux, reflets de son histoire.

Personnalités littéraires :
  • Tadeusz Rozewicz (1921-2014), poète et dramaturge, a vécu et est décédé à Wroclaw
  • Marek Hlasko (1934-1969), le "James Dean" polonais, a vécu un temps à Wroclaw
  • Theodor Mommsen (1817-1903), Prix Nobel de Littérature en 1902, a enseigné à Breslau
  • Gerhart Hauptmann (1862-1946), Prix Nobel de Littérature en 1912, a étudié à Breslau 

L'histoire du roman :
2 octobre 1919. Le commissaire de la Police criminelle de Breslau, Heinrich Mühlhaus, et Eberhard Mock, son assistant tout droit venu de la Brigade des moeurs, se retrouvent tôt ce matin-là dans un café de la ville. Mock est dans un sale état. Il n'a pas dormi depuis quatre jours et menace de donner sa démission. Mühlhaus lui réaffirme sa confiance ; il a vraiment besoin de lui au sein de la nouvelle commission des meurtres, à condition qu'il en soit capable physiquement et psychologiquement, et qu'il lui détaille les événements de ces derniers jours. Mock se décide alors à tout raconter sur "l'affaire des marins".
C'était il y a un mois, le 1er septembre 1919. A huit heures du matin, Mock est conduit par l'un de ses coéquipiers sur une île au milieu de l'Oder où il découvre une scène de crimes particulièrement éprouvante. Quatre corps, des jeunes hommes, gisent sur le sol boueux, enchevêtrés d'une manière étrange, couverts d'hématomes, les yeux crevés, les membres disloqués, uniquement vêtus d'un bonnet de marin sur la tête et d'un cache-sexe en cuir couvrant les parties génitales. Sur l'un des cadavres, on trouve un billet énigmatique directement adressé à Mock...

Mon avis :
Dès les premières lignes, on est piégé dans la toile et on ne peut plus se libérer. Un roman sombre et puissant aux références à la littérature et à la mythologie grecques captivantes. Une approche très intéressante des débuts de la psychologie et de la médecine légale. L'auteur crée une atmosphère personnelle dans laquelle on se fond immédiatement. Le réalisme de la reconstitution historique de la ville et de ses difficultés politiques et sociales de l'époque est fascinant. On ne peut qu'être séduit et en totale empathie avec le héros, Eberhard Mock, traumatisé de la Grande Guerre, que les fantômes des tranchées hantent toutes les nuits, et dont le seul remède aux cauchemars est l'alcool le plus fort possible.

Noir, intelligent, excellent !

"LA TRILOGIE BERLINOISE" de Philip Kerr (Le Livre de Poche)



Prix des lecteurs - roman policier 2010
Allemagne - Auteur écossais

Trois volumes réédités en un seul ouvrage :

"L'Eté de cristal"
Prix du roman d'aventure 1993
Prix Mystère de la critique 1994

"La Pâle Figure"

"Un requiem allemand"


Philip Kerr est né en 1956 à Edimbourg, en Ecosse. Il a fait des études de droit à l'université de Birmingham, a travaillé dans la publicité et comme journaliste indépendant avant de se lancer dans l'écriture de fictions. "La trilogie berlinoise", qui traverse Berlin de 1936 à 1947, a reçu le Prix des lecteurs - roman policier en 2010.

"Voilà ce qu'était devenue Berlin sous le gouvernement national-socialiste : une vaste demeure hantée pleine de recoins sombres, d'escaliers obscurs, de caves sinistres et de pièces condamnées, avec un grenier où s'agitaient des fantômes déchaînés qui jetaient des livres contre les murs, cognaient aux portes, brisaient des vitres et hululaient dans la nuit, terrorisant les occupants au point qu'ils avaient parfois envie de tout vendre et de partir. Pourtant, la plupart se contentaient de se boucher les oreilles, de fermer les yeux et de faire comme si tout allait bien. Tout apeurés, ils parlaient peu, faisaient mine de ne pas sentir le tapis remuer sous leurs pieds, et les rares fois où ils riaient, c'était du petit rire nerveux qui accueille poliment les plaisanteries du patron."
Philip Kerr
"L'Eté de cristal"

L'histoire :
Berlin, 1936. L'Allemagne se prépare à accueillir les Jeux Olympiques.
Bernhard Gunther, enquêteur privé, assiste aujourd'hui au mariage de sa secrétaire. Au lieu de s'en réjouir, c'est à regret qu'il félicite les mariés car Dagmarr ne travaillera plus pour lui. Plus d'une fois il eut envie de lui demander de l'épouser mais à trente-huit ans il était évidemment trop vieux pour elle. La belle préféra un jeune et beau pilote de la Lufthansa à qui Gunther ne cache pas son peu de sympathie pour le National Socialisme. Hardiesse de plus en plus risquée en cette Allemagne du Troisième Reich. Gunther le sait bien. La plupart de ses clients sont des Juifs à la recherche de proches disparus.
Passablement éméché, au milieu de la nuit, Gunther quitte la fête et n'aspire qu'à s'endormir dans son lit. Malheureusement, devant son domicile l'attendent trois hommes qui l'invitent avec conviction à monter dans une Mercedes noire. Une personne mystérieuse souhaite louer ses services. Gunther est conduit auprès de Hermann Six, un des plus gros industriels de la Ruhr. Il y a trois jours, sa fille, Grete, et son gendre, Paul Pfarr, ont été abattus de plusieurs balles, leurs corps ensuite brûlés dans l'incendie de leur maison, et des bijoux de grande valeur ont disparu du coffre-fort. Six veut le ou les coupables de ces actes abominables et exige la discrétion. Gunther accepte le contrat lucratif.
Le lendemain matin, il commence ses investigations. D'abord il apprend que le couple Pfarr battait de l'aile. Puis il obtient quelques adresses de revendeurs peu scrupuleux. Par ailleurs, il découvre avec étonnement que Hermann Goering lui-même est un grand amateur d'objets de luxe, les pierres précieuses en particulier, et qu'il est prêt à tout pour en posséder...

Mon avis :
Les deux premières parties sont un hommage à Dashiell Hammett et à Raymond Chandler. On retrouve avec beaucoup de plaisir tous les codes du roman noir américain des années 1930 à 1950 : la figure mythique du détective privé à l'imperméable sombre et au chapeau gris, solitaire, libre, élégant, un brin macho mais charmant ; cigarettes, alcool, jolies femmes, revolvers, bagarres musclées, clients fortunés, indics, mafieux, ripoux, balances, (rares) amis loyaux. De l'insolence et de l'humour mordants insufflent une brise rafraîchissante à la gravité du contexte historique.
La troisième partie, plus ténébreuse, n'est pas sans rappeler l'oeuvre de John Le Carré et les romans d'espionnage sur l'époque de la Guerre Froide.
Pour chaque épisode, l'auteur met en premier plan une enquête criminelle très bien ficelée, et en toile de fond l'Histoire, répercutant ainsi, avec un grand réalisme, le climat de suspicion et de peur dans le quotidien de ses personnages. A décrire l'horreur, Philip Kerr préfère s'interroger et réfléchir sur comment tout cela fut possible, comment un peuple cultivé a pu être entraîné dans une telle folie.
Cette trilogie évoque trois périodes de l'histoire de l'Allemagne. 1936 et 1938 : la montée du nazisme, les Jeux Olympiques de Berlin, les accords de Munich, la Nuit de Cristal, le rôle des bras droits de Hitler... 1947 : Berlin en ruine, le plan Marshall (empêcher la propagation du communisme), l'occupation de Berlin divisée en une zone soviétique et plusieurs zones occidentales (réparties entre la France, le Royaume-Uni et les Etats-Unis), la reconstruction, la "dénazification", et plus tard la création des deux Allemagnes...
Mille pages qui se dévorent d'une traite ! A la fois instructif et divertissant, intelligent et fluide, ce roman témoigne de la cupidité et de la cruauté humaine.

"Le pâle ciel d'automne était empli de l'exode de millions de feuilles que le vent déportait aux quatre coins de la ville, loin des branches qui leur avaient donné vie. Ici et là, des hommes au visage de pierre travaillaient avec lenteur et concentration pour contrôler cette diaspora végétale, brûlant les branches de frêne, de chêne, d'orme, de hêtre, de sycomore, d'érable, de marronnier, de tilleul et de saule pleureur, tandis que l'âcre et grise fumée flottait dans l'air comme le dernier souffle d'âmes perdues. Pourtant, d'autres feuilles continuaient à tomber, à tomber sans cesse, de sorte que les tas se consumaient sans diminuer, et tandis que je regardais rougeoyer la braise des feux en humant les gaz chaud de cette mort végétale, il me sembla sentir l'odeur de la fin de toute chose."
Philip Kerr
"La Pâle Figure"

POESIE EUROPEENNE



"L'Europe en Poésie"

http://cache.media.education.gouv.fr/file/europe_et_international_2/76/6/europe-en-poesie_39766.pdf


jeudi 14 mai 2015

PROCHAINES PRESENTATIONS : FIN JUIN 2015




Littérature européenne
D'autres mondes si proches...



"MISERY" de Stephen King (Le Livre de Poche)



"Misery"
Stephen King
(Le Livre de Poche)

Prix Bram Stoker du meilleur roman en 1987



Héros de ce roman :
"Misery" est un huis-clos éprouvant réunissant trois personnages : la victime, l'écrivain à succès Paul Sheldon ; le bourreau, l'ancienne infirmière Annie Wilkes et "plus fervente admiratrice" de Paul Sheldon ; et Misery, héroïne "de papier" d'une saga écrite par Sheldon et à laquelle Annie Wilkes s'identifie.

Stephen King est né en 1947 à Portland, dans le Maine. Il fait figure, depuis plus de quarante ans, de géant des lettres américaines, fort d'une oeuvre aussi prolifique que populaire dans le monde entier. Son succès démarre en 1974 avec la publication de "Carrie", son premier roman (l'histoire d'une lycéenne, maltraitée par ses camarades, qui se découvre un pouvoir de télékinésie). Stephen King quitte alors son poste d'enseignant pour se consacrer pleinement à l'écriture. Depuis, il enchaîne les best-sellers et les adaptations à l'écran ("Shining", "Christine", "Misery", "ça"...). Réputé pour ses récits mêlant horreur et fantastique, Stephen King s'est aussi illustré dans un genre plus réaliste, que ce soit dans "Dolores Claiborne" ou le recueil "Différentes Saisons" notamment, ou dans les romans signés sous le nom de Richard Bachman. C'est sous ce pseudonyme qu'en 1987 devait être publié son roman "Misery", mais le public ayant découvert que King et Bachman ne faisaient qu'un, Stephen King se résolut à signer ce livre sous son propre nom.

Publiés sous le nom de Richard Bachman :
  • "Rage" (1977 / Albin Michel 1990)
  • "Marche ou crève" (1979 / Albin Michel 1989)
  • "Chantier" (1981 / Albin Michel 1987)
  • "Running Man (1982 / Albin Michel 1988)
  • "La peau sur les os" (1984 / Albin Michel 1987)
  • "Les Régulateurs" (1996 / Albin Michel 1996) lié à "Désolation" (signé Stephen King 1996 / Albin Michel 1996)
  • "Blaze" (2007 / Albin Michel 2008) (hommage littéraire à "Des souris et des hommes" de John Steinbeck)

"Misery" est l'un des rares romans de Stephen King qui ne contiennent aucun élément fantastique ou de science-fiction. Ici, la folie est pathologique. Annie Wilkes souffre de troubles mentaux réels. L'histoire aurait été inspirée à Stephen King par la lecture d'une nouvelle d'Evelyn Waugh intitulée "The man who loved Dickens" ("L'homme qui aimait Dickens"). Un homme est retenu prisonnier en Amérique du Sud, contraint de lire Charles Dickens parce que son geôlier est tombé amoureux de l'oeuvre de l'auteur. Stephen King s'est alors demandé ce qu'il se passerait si l'écrivain adulé était le prisonnier. Il confesse également que "Misery" est une métaphore de sa propre dépendance aux drogues dans les années 1980. Il s'est aussi entouré de médecins, de psychologues et d'infirmières pour décrire au plus près la douleur, et donner toute leur crédibilité au passé professionnel d'Annie Wilkes et à son état psychique.

L'histoire :
Les ténèbres. Un brouillard impénétrable. Des sons lointains et indistincts. Un souvenir d'enfance récurrent. Une respiration artificielle. Les lèvres d'une femme. Une haleine pestilentielle. L'homme reprend connaissance juste assez de temps pour se rappeler qu'il est Paul Sheldon, écrivain à succès. La femme assise sur son lit lui dit qu'il est à Sidewinder, dans le Colorado, qu'elle s'appelle Annie Wilkes et qu'elle est son "admiratrice numéro un". Puis de nouveau les ténèbres, la doubleur et la brume. Des moments de sa vie lui reviennent en mémoire par intermittence. Et puis cette femme inquiétante dont il ne pressent rien de bon et qui le gave d'analgésiques. Après dix jours passés dans un état semi-comateux, Paul Sheldon n'a aucune réponse à ses questions. Que lui est-il arrivé ? Un accident de la route, probablement. Il se souvient avoir pris le volant de sa Camaro malgré son état d'ivresse et les mauvaises prévisions météorologiques. Il se souvient de la tempête de neige, puis d'un choc, violent. Ses deux jambes sont brisées à de multiples endroits. La douleur est insoutenable. Pourquoi n'est-il pas à l'hôpital ? Annie élude le sujet. Les sautes d'humeur de cette femme sont imprévisibles et redoutables. Elle a lu ses huit romans et voue une passion débordante pour la saga romantique consacrée à l'orpheline Misery. Elle attend d'ailleurs avec impatience le dernier tome, en librairie dans quelques jours. Sheldon réalise soudain que le pire est à craindre pour lui. Annie va découvrir bientôt que son auteur préféré a décidé de mettre un terme aux aventures de Misery et qu'il a fait mourir son héroïne adorée. Dans l'esprit de Sheldon, il ne fait plus aucun doute. "Je suis dans le pétrin, ici, pense-t-il. Cette femme n'est pas normale."...

Mon avis :
Un auteur populaire séquestré et torturé par une admiratrice vouant un véritable culte à son héroïne "de papier" et, de surcroît, souffrant de troubles mentaux sévères, serait-ce le pire cauchemar de Stephen King lui-même ? Le choix de ce face-à-face oppressant et effroyable est diaboliquement intelligent et efficace. Stephen King décrit non seulement l'impact (parfois irrationnel) que peut avoir un personnage de fiction sur les lecteurs, mais il décrit aussi le métier d'écrivain, le processus d'écriture. Toutes les étapes de la création littéraire sont évoquées : de l'inspiration de départ à l'élaboration d'une intrigue crédible, en passant par les périodes de doutes ou au contraire de bouillonnement rédactionnel, jusqu'à la publication et l'accueil du public. C'est absolument passionnant ! De la première à la dernière page, la tension et l'intensité psychologique ne faiblissent jamais. Annie Wilkes est terrifiante. Un scénario implacable !!!



"Misery" a été adapté au cinéma en 1990 par Rob Reiner, avec Kathy Bates dans le rôle de Annie Wilkes, pour lequel elle remporta l'Oscar de la meilleure actrice, et James Caan dans le rôle de Paul Sheldon.




"HAMMETT DETECTIVE" - Collectif d'auteurs (Syros)


Stéphanie Benson
Benjamin et Julien Guérif
Jérôme Leroy
Marcus Malte
Jean-Hugues Oppel
Benoît Séverac
Marc Villard
Tim Willocks

Héros de ce recueil de nouvelles :
Dashiell "Dash" Hammett, alors qu'il n'est qu'un tout jeune détective, est mis en scène par huit talentueux auteurs de polars d'aujourd'hui.

Le héros dans l'oeuvre de Dashiell Hammett :
Hammett constate l'existence du crime mais pense que l'action de son héros peut transformer la société.

Dashiell Hammett est né en 1894 dans le Maryland. Fils d'un escroc vaguement politicien devenu juge, il part de chez lui à quatorze ans. Bohème, il vit dans la rue, se réchauffe au bourbon. 
Après avoir été coursier, employé des chemins de fer, clerc à la Bourse, il est engagé par l'agence Pinkerton, dont les détectives ont traqué Jesse James, Butch Cassidy et le premier serial killer des Etats-Unis, ironiquement nommé Holmes. En 1921, Hammett participe à l'enquête sur le viol et le meurtre d'une mineure par Fatty Arbuckle, le comique le plus célèbre du moment. Il enchaîne avec la découverte d'un trafic d'or sur un paquebot et, pour finir, appréhende un homme qui a volé la Grande Roue de la foire de San Francisco (un exploit !). Il voit du sang, côtoie les crapules, est écoeuré par la corruption, cette rouille des âmes et des institutions. Il découvre que le bonheur est une illusion, et que le capitalisme américain est infâme. Quand les détectives ne sont plus engagés comme détectives mais comme agents de sécurité pour briser les grèves, trop loin de ses convictions et de ses valeurs, Hammett s'en va. Il se met à écrire, s'inspire de tout ce qu'il a vu chez Pinkerton, et fonde le roman noir américain. 
Scénariste à Hollywood depuis 1930, il est aussi un militant actif aux côtés de la gauche américaine. Alors que s'achève sa carrière d'écrivain au milieu des années 1930, après cinq romans et soixante-cinq nouvelles publiés en quinze ans, l'auteur du "Faucon maltais" s'engage dans le combat politique, aussi bien pour l'obtention des droits civiques pour les Noirs que dans la lutte contre le franquisme et le nazisme. 
Mais à partir de 1947, la Guerre froide engendre aux Etats-Unis un climat de suspicion généralisée envers les Communistes, ou supposés tels. La chasse aux sorcières, incarnée par la Commission sur les activités anti-américaines, prend pour cible les milieux intellectuels, en particulier Hollywood. Cette sombre période voit son apogée en 1951 au cours du procès des époux Rosenberg.
En tant que président du "Civil Rights Congress de New York", une organisation communiste, Hammett est une personnalité exposée. Il est convoqué deux fois devant les tribunaux, d'abord en juillet 1951 - il est alors condamné à six mois de prison pour outrage à Magistrat -, puis en 1953 lors d'un interrogatoire mené par un sénateur très zélé, Joseph McCarthy. De 1934 jusqu'à sa mort, à New York, en 1961, harcelé à cause de ses engagements politiques, alcoolique, tuberculeux, il ne publiera plus rien.

(cf : France Culture + "Le Nouvel Obserbateur" du 23 décembre 2010)

A lire, de Dashiell Hammett :
"Moisson rouge" (Folio policier)
"Sang maudit" (Folio policier)
"Le Faucon maltais" (Folio policier)
"La clé de verre" (Folio policier)
"L'introuvable" (Folio policier)
"Coups de feu dans la nuit" - Intégrale des nouvelles (Omnibus)

Les nouvelles :

"L'âge légal pour mourir" de Stéphanie Benson
La fille d'un grand patron de l'acier retrouvée noyée près du chantier naval...

"L'Homme d'Adak" de Benjamin et Julien Guérif
Trois hommes dans un bar...

"La fille du sénateur" de Jérôme Leroy
Histoire d'amour interdite sur fond de grève...

"Jamais plus !" de Marcus Malte
Quand Dash rencontre Poe...

"Poissons rouges" de Jean-Hugues Oppel
... ou requins blancs...

"Coup double" de Benoît Séverac
Etrange enlèvement à Washington...

"Chariot dans la neige" de Marc Villard
Road-movie écologiste...

"La fille de Big Bill Shelley" de Tim Willocks
Suivie de sa version originale, "The Daughter of Big Bill Shelley"
Le lynchage d'un mineur syndicaliste...

Mon avis :
Huit nouvelles très intéressantes, souvent émouvantes, truffées d'hommages à l'oeuvre de Dashiell Hammett et à l'auteur lui-même. Tout y est : les traumatismes de la Première Guerre mondiale, les débuts de la médecine légale, la corruption à tous les étages de la société américaine que Hammett n'a cessé de dénoncer, l'image du personnage du détective privé, les clins d'oeil aux premiers romans policiers (Edgar Allan Poe, Arthur Conan Doyle, Agatha Christie), l'engagement politique, les conflits sociaux, le syndicalisme, les mouvements ouvriers, la lutte contre le capitalisme américain, les grèves de mineurs, la défense de la cause des Noirs et de l'égalité des droits entre Noirs et Blancs, le procès Hammett, le maccarthysme, la maladie, l'alcoolisme, la poésie... A dévorer !!!

"TEMPS GLACIAIRES" de Fred Vargas (Flammarion)



Héros de ce roman :
Le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg, le "sylvestre des Pyrénées", le "pelleteur de nuages", constamment perdu dans un monde parallèle. Mais aussi son indispensable acolyte, le commandant Adrien Danglard, encyclopédie vivante, fils de mineurs du Nord et grand amateur de vin blanc. Autour d'eux, évolue une brigade de personnages étranges, des personnalités rares sans qui rien ne serait possible. N'oublions pas non plus la Boule, l'étonnant chat du commissariat !

Fred Vargas est née en 1957 à Paris, de son vrai nom Frédérique Audoin-Rouzeau. La reine du polar français s'est d'abord spécialisée dans l'archéozoologie. Titulaire d'un doctorat d'Histoire, après avoir étudié la peste au Moyen Age, elle signe sous le nom de Fred Vargas son premier roman, "Les jeux de l'amour et de la mort", qui rafle le Prix du roman policier du festival de Cognac en 1986. Cinq ans plus tard, elle fait paraître "L'Homme aux cercles bleus", son premier polar, chez Viviane Hamy. Le premier aussi où elle introduit dans son univers le commissaire Jean-Baptise Adamsberg, héros mythique d'une dizaine d'enquêtes, de "Pars vite et reviens tard" (Prix des lectrices de Elle en 2002) à "Un lieu incertain". "Temps glaciaires" est son treizième "rompol", le premier publié chez Flammarion.

L'histoire :
Alice Gauthier avance bien trop lentement à son goût à cause de son déambulateur. Elle doit impérativement poster un courrier. Mais à quelques mètres à peine de la boîte aux lettres, elle chute et les secours arrivent. Une passante récupère l'enveloppe tombée sur le trottoir et la poste. Suicide ou mise en scène ? Quelques jours plus tard, Alice Gauthier, professeur de mathématiques à la retraite, est retrouvée morte dans sa baignoire, vêtue d'un tailleur, les veines tranchées, un signe indéchiffrable dessiné sur le meuble de toilette. Un mystère que le commissaire Bourlin s'empresse de partager avec son collègue, le commissaire Adamsberg, et surtout avec le puits de sciences, le commandant Danglard...

Mon avis :
C'est alambiqué, tarabiscoté, tricoté comme un jacquard pour mains expertes, les pistes se multiplient, mais jamais on ne se perd. Changement de maison d'édition ? On retrouve avec bonheur Fred Vargas et la douce folie de ses premiers romans. Ses personnages atypiques, ses ambiances singulières, son érudition jamais pédante et son humour subtil. On s'évade dans le temps, dans l'Histoire, dans l'espace, de la France de la Révolution à l'Islande d'aujourd'hui. C'est complètement fou et parfaitement cohérent !

Un VRAI bon moment de lecture !

"PLAINTES" de Ian Rankin (Le Livre de Poche)


Héros de ce roman :
Après Rebus, inspecteur fracassé et amateur de whisky, ô combien touchant, voici un nouveau venu dans l'oeuvre de Ian Rankin, l'inspecteur Malcolm Fox, tout aussi attachant, présenté comme étant l'exact contraire de Rebus... mais l'est-il vraiment ?

Ian Rankin est né en 1960 à Cardenden, village de Fife, au nord de l'Ecosse. Après des études de littérature, de multiples petits boulots en tous genres, quelques années passées à Londres puis en France, dans le Périgord, et un succès grandissant grâce à John Rebus, Ian Rankin revient définitivement à Edimbourg en 1996 avec sa femme et leurs deux enfants. Ils s'installent à Merchiston, banlieue résidentielle, dans le "quartier des écrivains", et ont pour voisins, entre autres, Alexander McCall Smith ou J.K. Rowling. Ian Rankin est l'auteur de romans policiers le plus lu au Royaume-Uni devant Irvine Welsh et Iain Banks. Son héros John Rebus a officié pendant vingt-cinq ans, de 1987 à 2012. Avec lui, tout au long des dix-sept romans qui lui ont été consacrés, nous avons visité Edimbourg loin des parcours touristiques, fait la tournée des pubs, goûté les meilleures bières et les plus vieux whiskys, écouté beaucoup de rock des années 1970. Dans "Exit Music", John Rebus quittait la scène littéraire pour une retraite bien méritée et, on l'espère, paisible. Une grande tristesse pour ses admirateurs. Mais que l'on se rassure ! Ian Rankin revient aujourd'hui avec "Plaintes" et un nouveau personnage, Malcolm Fox, tout aussi attachant que Rebus malgré leurs différences, membre des Affaires internes. Une tâche délicate que d'investiguer sur ses propres collègues. On ne quitte pas Edimbourg. Fox ne boit pas, ne fume pas, mène une vie très ordinaire, un peu ennuyeuse, s'occupe de son père malade en maison de retraite et de sa soeur instable. Les romans de Ian Rankin sont toujours réalistes, ancrés dans la société, pointant du doigt le racisme, l'injustice et le sort réservé aux minorités. Une rumeur laisse entendre que Malcolm Fox et John Rebus pourraient se retrouver pour les besoins d'une prochaine enquête. A suivre...

L'histoire :
Malcolm Fox n'a rien d'un super héros. C'est un homme d'une beauté ordinaire, la quarantaine, divorcé, sans enfant. Il ne fume pas, ne boit que du jus de tomate. Il sort peu, n'a pas vraiment d'amis. Il aime lire, écouter Classic FM, porter des bretelles affreuses. Il s'occupe de son père malade en maison de retraite, et veille sur sa petite soeur Jude dont la vie est plus que chaotique. Une vie banale. La particularité de Malcolm tient à son travail. Il est inspecteur aux Affaires et Plaintes internes. La police des polices. Un peu lent mais tenace et redoutablement efficace, Fox, avec l'aide de son équipe, vient de boucler une affaire concernant un membre de la Criminelle, Glen Heaton. Autant dire que les relations entre les "boeufs carottes" et les autres forces de police d'Edimbourg sont tendues, et les excès de zèle, de part et d'autres, sont monnaies courantes. Ce lundi matin, l'inspecteur Fox se voit confier une nouvelle mission par le service de Protection de l'Enfance : enquêter sur le sergent Jamie Breck, collègue de Glen Heaton, et soupçonné d'avoir des liens avec un site pédopornographique australien. Le manque d'informations concrètes est manifeste. Fox a des doutes quant à la pertinence de cette surveillance mais se garde bien de les émettre à voix haute. Le lendemain, coup de théâtre, Malcolm Fox apprend le meurtre du compagnon de sa soeur, une petite frappe qu'il n'a jamais tenu en haute estime. Et pour ne rien arranger, l'enquête est entre les mains de Jamie Breck...

Mon avis :
Un régal que ce nouveau roman de Ian Rankin ! Nous partageons trois semaines intenses de la vie de Malcolm Fox. Nous le suivons heure par heure dans les rues sombres d'Edimbourg, hors des circuits touristiques. Nous l'accompagnons dans le non-moins glauque labyrinthe de la conscience humaine où se mêlent la suspicion, la jalousie, les envies de vengeance, les intérêts personnels, et les liens toxiques entre les politiques, les représentants des forces de l'ordre et la finance immobilière. On ne s'ennuie pas un seul instant. La dynamique est constante et le héros est diablement attachant. 

Classique, sans doute, mais le charme opère !

"HELOÏSE, OUILLE !" de Jean Teulé (Julliard)


Ce roman contient de nombreuses scènes érotiques... fort bien écrites et pleines d'humour, certes... mais qui ne s'adressent pas aux plus jeunes ou aux personnes délicates.

Héros de ce roman :
Héloïse d'Argenteuil (1092-1164) et Pierre Abélard (1079-1142), personnages réels, ont vécu une intense (et tragique) histoire d'amour devenue populaire et mythique. Héros à travers les siècles de biographies, fictions, poèmes, pièces de théâtre, oeuvres d'art...

Jean Teulé est né en 1953 dans la Manche. Il grandit à Arcueil dans une famille de militants communistes. Ancien dessinateur et chroniqueur à la télévision, il a signé de nombreux albums et scénarios de bande dessinée, avant de troquer ses crayons contre la plume. Depuis vingt-cinq ans, il se consacre entièrement à l'écriture, avec une prédilection pour le roman historique. Parmi ses plus beaux succès, citons "Le magasin des suicides" (adapté à l'écran par Patrice Leconte), "Le Montespan" (traduit en dix-neuf langues), "Mangez-le si vous voulez" et "Charly 9". "Héloïse, ouille !" est son quinzième roman.

L'histoire :
En cet été 1118, à Paris, le Chanoine Fulbert propose à Pierre Abélard, professeur et philosophe adulé, de devenir le précepteur de sa nièce Héloïse, jeune femme intelligente et cultivée. Un amour fou et charnel dévore très vite les deux tourtereaux. La belle a dix-huit ans, lui près de quarante, mais n'écoutant que leurs désirs, ils se comportent comme des adolescents, manquent de discrétion et multiplient les imprudences. De douloureux tourments vont, hélas, rapidement les séparer...

Mon avis :
Voilà une version de l'histoire d'Héloïse et Abélard qui ne manque pas de piment - ou de gingembre - ! L'auteur assure, dans ses interviews, que tout est vrai. Alors, croyons-le ! La première partie est diablement débridée, mêlant habilement expressions paillardes et vieux français délicieusement imagé. Le couple, pour son époque, ne se refuse aucun plaisir. C'est réjouissant, poétique, drôle. La deuxième partie, si Jean Teulé ne se départ pas de son talent de conteur ni de son humour, est plus sombre, plus grave. Héloïse brûle d'un amour incommensurable pour Abélard. Elle en est bouleversante. Elle si en avance sur son temps, son sacrifice (s'enfermer jusqu'à sa mort dans les Ordres) force l'admiration mais aussi l'étonnement. Elle voue à son amant une confiance indéfectible. Abélard, lui, se conduit en lâche. Il abandonne sa bien-aimée. Mais n'est-ce pas pour mieux survivre au déshonneur et au chagrin ? A nous, lecteurs, de suivre le chemin des deux héros, de vivre auprès d'eux, de les écouter, de lire leur correspondance, de définir ce que veut dire "aimer", et de nous forger notre propre opinion.

Un texte croustillant, trop pour certains,
mais bien moins léger qu'il ne veut bien paraître !

jeudi 2 avril 2015

PROCHAINES PRESENTATIONS : Mi-MAI 2015





Héros dans la Littérature
Un monde d'immortels...



"EN PLEINE FIGURE : Haïkus de la guerre de 14-18" - Anthologie établie par Dominique Chipot (Editions Bruno Doucey)





"En pleine figure :
Haïkus de la guerre de 14-18"
Anthologie établie par Dominique Chipot
(Editions Bruno Doucey)



Engagement : Témoignages de l'horreur de la guerre

Dominique Chipot est né en 1958. Considéré comme l'un des grands spécialistes du haïku, lui-même auteur de haïkus, il a écrit plusieurs essais, techniques ou historiques, et a adapté en français les haïkus japonais traduits par Makoto Kemmoku. Il anime régulièrement des conférences ou des ateliers sur ce thème. Son objectif, depuis plusieurs années, est de faire mieux connaître ce plus petit poème du monde qu'est le haïku. Il fonde, pour cela, l'Association pour la Promotion du Haïku et dirige "Ploc !", la lettre du haïku. Egalement passionné de photographie, il marie image et haïku dans des oeuvres originales qu'il expose depuis 2004. Certaines ont été présentées au Japon, patrie du haïku, en 2007, lors d'expositions à Tokyo et dans les environs de Nagano.

Deux auteurs piliers de l'art du haïku en France :

Paul-Louis Couchoud (1879-1959), médecin et philosophe, est d'abord connu pour sa prise de position sur la non-existence historique de Jésus. Mais c'est surtout celui qui a introduit le haïku en France. De retour d'un voyage autour du monde financé par la Fondation Kahn, de septembre 1902 à mai 1904, il a initié à la sensibilité japonaise et à l'art du haï-kaï (haïku) certains de ses amis parmi lesquels Julien Vocance, André Faure et Albert Poncin.
La fin du XIXème siècle a été fort japonisante. Au début du siècle suivant, le haïku, forme poétique délicate de 17 syllabes réparties en trois vers, s'est alors acclimaté à la langue française dans des conditions singulières. En 1905, trois jeunes poètes méconnus, Paul-Louis Couchoud, André Faure et Albert Poncin, publient le premier recueil de haïkus, "Au fil de l'eau", après une croisière sur les canaux, de Paris à La Charité-Sur-Loire. Puis, en 1922, un poète mexicain du nom de Rafael Lozano fait éditer à Paris un deuxième recueil, "Haïkaïs", auquel est donné l'exacte forme d'une plaquette japonaise : les mots sont imprimés à la verticale, à lire de droite à gauche.

"Au fil de l'eau : Les premiers haïku français (1903-1922)" aux Editions Fayard/Mille et une nuits


Dessin de Stéphane et Damien Cuvillier - "Cicatrices de guerre(s)" - 22 auteurs de BD (Ed. de la Gouttière)
Julien Vocance (pseudonyme de Joseph Seguin) (1878-1954). En compagnie de son ami d'enfance Albert Poncin, il a rejoint le premier groupe des auteurs de haïkus français autour de Paul-Louis Couchoud, l'importateur du haïku japonais en France. Sergent pendant la Première Guerre mondiale, il a eu l'idée de noter sous forme de haïkus les terribles moments qu'il a vécus dans les tranchées. Il a par la suite composé des haïkaïs sur de nombreux thèmes qu'il a regroupés dans son "Livre des haï-kaï".

"En pleine figure"
Poètes anonymes, poètes célèbres, poètes un peu oubliés ont utilisé le crayon comme un appareil photographique et ont choisi l'art du haïku pour tenter de restituer, à leur manière, l'Histoire, l'horreur de la guerre, les tranchées allemandes, les tranchées françaises, les combats, les blessés,  les mutilés, le retour à la vie civile, les traumatismes...

Clichés en rouge et noir
Plumes trempées dans le sang
Canons en témoignages majeurs

Extraits :

En pleine figure,
La balle mortelle.
On a dit : au coeur - à sa mère
          (René Maublanc)

On ne t'enterrera, combattant,
Que pour que ta charogne n'empoisonne pas
Les vivants.
          (Haïku censuré de Julien Vocance)

Des arrivages de chair
Bien fraîche, toute préparée,
Pour cette nuit sont signalés.
          (Haïku censuré de Julien Vocance)

Le moribond criait : Maman !
De l'arrière, le journaliste
A entendu : Vive la France !
          (Marc-Adolphe Guégan)

Je n'irai pas au cimetière.
Je cherche son souvenir,
Et non son cadavre.
          (René Maublanc)

"ADAM & THOMAS" d'Aharon Appelfeld (L'Ecole des Loisirs)




"Adam & Thomas"
Aharon Appelfeld
(L'Ecole des Loisirs)

Illustré par Philippe Dumas



Engagement : Humanisme

Aharon Appelfeld, citoyen israélien, marié, père de trois enfants, est l'un des plus grands écrivains juifs de notre temps. Il a publié de nombreux romans dont "L'histoire d'une vie" (Prix Médicis étranger 2004) ou plus récemment "Et la fureur ne s'est pas encore tue" (L'Olivier, 2009), "Le garçon qui voulait dormir" (L'Olivier, 2011) et "Les eaux tumultueuses" (L'Olivier, 2013).

Aharon Appelfeld est né en 1932 à Jadova, près de Czernowitz (alors en Roumanie). Sa mère est tuée en 1940, il n'a que huit ans. Il connait le ghetto puis la séparation d'avec son père et la déportation dans un camp à la frontière ukrainienne, en Transnistrie, en 1941. Il s'en évade à l'automne 1942 et se cache dans les forêts d'Ukraine pendant plusieurs mois au milieu de marginaux de toutes sortes. Il trouve refuge pour l'hiver chez des paysans qui lui donnent un abri et de la nourriture contre du travail, mais il est obligé de cacher ses origines juives. Il est ensuite recueilli par l'Armée rouge. Il traverse l'Europe pendant des mois avec un groupe d'adolescents orphelins et arrive en Italie. Pris en charge par l'Alyat Hanoar*, il s'embarque clandestinement pour la Palestine où il arrive en 1946 et se retrouve dans un camp de jeunesse, puis dans une école agricole. Il doit faire ensuite son service militaire en 1949. Il tient épisodiquement, pendant ces années, un journal qui reflète sa difficulté à se reconstruire. Il se heurte au problème du rapport à la langue : il passe en effet de l'allemand et du yiddish à l'hébreu. Diplômé de l'Université hébraïque de Jérusalem, à la fin des années 1950 il se tourne vers la littérature et écrit en hébreu, sa "langue maternelle adoptive". La majorité de ses textes concerne la vie de la population juive en Europe avant et durant la Seconde Guerre mondiale. Il y livre à chaque fois un pan de sa propre vie. Enseignant à l'université, homme de gauche, ancré dans le Parti travailliste, il décrit l'incapacité pour certains rescapés de se libérer d'un passé douloureux et de se forger une vie nouvelle. Aharon Appelfeld est aussi l'ami de l'écrivain américain Philip Roth. Il apparaît dans un de ses romans, "Opération Shylock".

*L'Alyat Hanoar, créé en Allemagne en 1933, est un comité de soutien à de jeunes juifs persécutés qui organise leur émigration vers la Palestine où ils reçoivent une formation scolaire.

L'histoire :
La guerre s'abat sur le monde et les rafles de juifs s'enchaînent dans le ghetto. Adam et Thomas, deux camarades de classe de neuf ans, cachés par leurs mères qui espèrent ainsi les sauver, se retrouvent seuls dans la forêt et vont devoir unir leurs forces et leurs connaissances pour survivre...

Mon avis :
Merveilleusement illustré, ce très beau roman d'aventure et d'initiation démontre avec élégance et profondeur à quel point les forces, les faiblesses et les différences de chacun, mises en commun, sont un atout des plus précieux et permettent de tout affronter. Tous les thèmes chers à Appelfeld (l'enfance, la guerre, la mère, la langue, l'éducation, l'écologie, la spiritualité, le courage) sont posés. Sous le regard des enfants, ils prennent une dimension plus grave et urgente : quel avenir politique, social et environnemental réservons-nous aux générations futures ? Aharon Appelfeld se veut optimiste. Il croit en l'Homme. Le Mal, d'où qu'il naisse et quelle qu'en soit  sa forme, est toujours vaincu par une âme pure. Puissions-nous avoir la même foi que lui !

"NE TOMBE JAMAIS" de Patricia McCormick (Gallimard Scripto)



"Ne tombe jamais"
Patricia McCormick
(Gallimard Scripto)


Avertissement de l'éditeur :
"Ce livre ne convient pas aux plus jeunes lecteurs"

Engagement : Sensibiliser les plus jeunes (ados, jeunes adultes, et au-delà), contre toute atteinte aux droits de l'homme, de la femme et de l'enfant.

Patricia McCormick, née en 1956, est une journaliste américaine et auteur de romans réalistes pour adolescents et jeunes adultes. Ses livres s'appuient sur de sérieuses recherches et interviews. Pour son roman "13 ans, 10000 roupies" (Gallimard Scripto), elle s'est rendue en Inde et au Népal où elle a rencontré des femmes et des jeunes filles qui ont été sauvées du marché du sexe. Pour son roman "Ne tombe jamais" (Gallimard Scripto), pendant deux ans, elle a accompagné Arn Chorn-Pond, enfant survivant du génocide des Khmers rouges, à la fois auprès de sa famille adoptive aux Etats-Unis, mais aussi au Cambodge où, ensemble, ils ont reconstitué chaque étape de sa vie, de sa captivité, et retrouvé d'autres survivants. Pour son roman "Moi, Malala" (Hachette Jeunesse), elle a travaillé avec Malala Yousafzai, jeune pakistanaise qui a survécu à une tentative d'assassinat. Elle défendait (et défend toujours depuis le Royaume-Uni) le droit des femmes à l'éducation. Malala Yousafzai a reçu le Prix Nobel de la Paix en 2014 à seulement dix-sept ans.

Arn Chorn-Pond et Patricia McCormick
Arn Chorn-Pond est né en 1966 à Battambang (Cambodge). "Ne tombe jamais" est son histoire, incroyable et effroyable. Il a survécu au génocide en jouant de la musique dans les Champs de la mort. Depuis, il consacre sa vie à des causes humanitaires dans le monde entier, principalement au profit de jeunes dans le besoin. Il a fondé l'organisation "Children of War" ("Les Enfants de la Guerre"), qui vient en aide aux enfants otages de la guerre et de la violence. Il est le fondateur du "Cambodian Living Arts" ("Les Arts Vivants du Cambodge"), un groupe qui contribue à préserver les arts traditionnels cambodgiens, en associant de jeunes étudiants aux quelques maîtres de musique qui ont survécu aux Khmers rouges. Il a reçu le prix Reebok des Droits de l'Homme, le prix des Droits de l'Homme d'Amnesty International et le prix de l'Esprit d'Anne Frank accordé à un citoyen exceptionnel ("Spirit of Anne Frank Outstanding Citizen Award"). Arn Chorn-Pond vit au Cambodge et passe une partie de l'année à donner des conférences aux Etats-Unis.

Cambodge

Contexte historique :
"Khmers rouges" est le nom d'un mouvement politique et militaire communiste radical d'inspiration maoïste, qui a dirigé le Cambodge de 1975 à 1979.
Prise de Phnom-Penh par les Khmers rouges
En 1970, la monarchie de Sihanouk est renversée par le général Lon Nol, qui soutient les Etats-Unis dans la guerre du Vietnam. Sihanouk répond en appuyant un soulèvement des Khmers rouges contre Lon Nol, avec à leur tête Pol Pot. Les Khmers rouges parviennent à s'emparer de Phnom-Penh en avril 1975 et proclament le Kampuchéa démocratique. Les Khmers rouges disposent de tous les pouvoirs. Ils mènent une politique d'extermination des élites et vident les villes jugées foyers de corruption. En 1979, alors que l'armée vietnamienne a chassé Pol Pot du pouvoir, des militants khmers rouges dissidents forment un nouveau gouvernement. La guerre civile se poursuit entre les Khmers rouges et le gouvernement appuyé par le Vietnam, jusqu'à ce qu'un cessez-le-feu soit finalement obtenu sous la supervision de l'ONU en octobre 1991. Pol Pot, le tyran khmer rouge, meurt d'une crise cardiaque dans sa résidence en 1998. Accusé "d'auto-génocide" pour ses crimes contre la population cambodgienne, il n'est jamais jugé. Il est responsable de la disparition (par l'assassinat, la torture, le travail forcé dans les camps de travail à la campagne, et la famine) de près du quart de la population du Cambodge.

L'histoire :
Battambang, Cambodge, avril 1975.
Arn a neuf ans. Ses parents étaient autrefois les propriétaires de l'opéra mais son père s'est tué dans un accident de moto. Sa mère, ne pouvant gérer l'affaire seule, doit partir chanter à Phnom-Penh pour gagner un peu d'argent. Arn, ses quatre soeurs et son petit frère Munny habitent alors chez leur tante qui les adore. Ils ne sont plus riches comme avant. Qu'importe ! Arn est heureux. Avec son petit frère, il fait les quatre cents coups, écoute des chansons d'amour françaises, du rock'n roll américain, vend des glaces pour quelques pièces, va au cinéma voir des films d'Amérique, joue au foot et à la guerre. Au-loin, la "vraie" guerre gronde. Quand un "orage" arrive soudain, Arn et Munny se cachent, parfois dans une mare. Jusqu'au lendemain. Jusqu'à la prochaine alerte. Et puis un jour, les Khmers rouges entrent dans la ville. La population est divisée en plusieurs groupes. Les critères de sélection sont incompréhensibles. Des heures de marche. Beaucoup de morts abandonnés sur le bas-côté de la route. Puis un champ. On construit un campement de fortune. Des gens disparaissent : les riches, les intellectuels, ceux qui portent des lunettes... L'horreur ne fait que commencer...

Mon avis :
Un témoignage effroyable et bouleversant, retranscrit dans une langue orale claire et fluide. La langue d'un enfant qui raconte, avec ses mots, l'indicible. L'ensemble est brillamment orchestré, avec délicatesse et pudeur, par Patricia McCormick.

"SUR LES PAS DE SMILEY" d'Amanda Cross (Rivages/Mystère)




"Sur les pas de Smiley"
Amanda Cross
(Rivages/Mystère)




Engagement : Dénonce la condition des femmes, notamment  dans le milieu universitaire américain, et toutes les formes d'injustices faites aux minorités en général.

Carolyn Heilbrun, née en 1926, est une universitaire américaine spécialiste de la littérature anglaise, du Bloomsbury Group (qui réunit un certain nombre d'artistes et d'intellectuels britanniques de la première moitié du XXème siècle) et de l'histoire de la condition féminine. Mariée, mère de trois enfants, elle est professeur à l'université de Columbia où elle est la première femme titulaire d'une chaire dans le département d'anglais. Personne ne soupçonne qu'elle est aussi écrivain sous le pseudonyme d'Amanda Cross. Elle a publié quatorze romans policiers dont l'héroïne principale, Kate Fansler, féministe, engagée, au caractère bien trempé, enseigne à l'université tout en menant ses enquêtes. Carolyn Heilbrun se suicide en 2003. Selon son fils, elle ne souffrait d'aucune maladie mais estimait simplement avoir fait son temps.

"Meurtre à Harvard" reçoit le Prix Nero, grand prix américain de littérature policière.

A lire également :
  • "L'affaire James Joyce" (1967)
  • "Justice poétique" (1970)
  • "Le complexe d'Antigone" (1972)
  • "A propos de Max" (1976)
  • "Meurtre à Harvard" (1981)
  • "Une mort si douce" (1984)
  • "Sans nouvelles de Winifred" (1986)
  • "Insidieusement vôtre" (1989)
  • "Sur les pas de Smiley" (1995)

L'histoire :
Sur le vol Londres/New York, un homme se réjouit de n'avoir personne assis à ses côtés lorsqu'une femme s'installe à la place libre. Cela aurait pu être une femme jeune et jolie. Mais non. Sa voisine est âgée, et ronde de surcroit. Défilent alors dans sa tête tous les préjugés les plus désagréables et machistes. Or, à sa grande surprise, aucun ne correspondra à la passagère. Elle ne lui racontera pas sa vie ni ses petits bobos, lira Freud et John Le Carré (et pas un magazine people), boira de l'aquavit (et pas une tisane), et c'est lui le premier qui la dérangera pour se rendre aux toilettes. A l'aéroport, elle se volatilisera, laissant l'homme secrètement déçu. Quelques mois plus tard, ce qui est, au départ, un objectif pour un couple de se rapprocher un peu plus, va, par l'intermédiaire d'une femme mystérieuse et volontaire, bousculer les règles datées de la modeste et très conservatrice université Schuyler. Reed Amhearst quitte le bureau du procureur, le temps d'un semestre, pour rejoindre les bancs de cette faculté de droit afin de mettre en place un atelier d'aide judiciaire. Parallèlement, son épouse, Kate Fansler, professeur de littérature anglaise réputée, se laisse convaincre d'organiser, au sein du même établissement que son mari, un cours de littérature conjointement avec un cours de droit donné par le jeune professeur Blair Whitson...

Mon avis :
L'intrigue de ce roman engagé n'est qu'un prétexte à un véritable plaidoyer pour la cause des femmes et contre l'injustice faite à toutes les minorités en général. Le statut des femmes dans le monde de l'enseignement supérieur est défendu avec force. Généreusement ponctué de citations et de références littéraires excellemment choisies, illustrant et appuyant les propos des personnages, apportant tantôt gravité, tantôt impertinence et humour, ce texte garde à la fois légèreté et militantisme. L'auteur nous offre une brillante réflexion politique et sociale. C'est aussi un bel hommage à John Le Carré et à l'ensemble de son oeuvre. Et puis, comment ne pas tomber sous le charme d'une héroïne qui ne refuse pas, de temps en temps, un verre de très bon whisky écossais ?

"RAVAGES" de Violette Leduc (Folio)





"Ravages"
Violette Leduc
(Folio)




Engagement : Féminisme

Violette Leduc est née à Arras en 1907, des libertés prises par un bourgeois sur sa femme de chambre. Enfant de la honte et du silence, interne au collège de Douai, Violette vit une histoire d'amour passionnée avec une camarade, Isabelle, puis avec une jeune surveillante, Denise. Mais leur relation est découverte et les deux jeunes femmes sont renvoyées de l'établissement.
En 1926, Violette suit sa mère et son beau-père à Paris, rate son baccalauréat, s'installe dans un meublé avec Denise, trouve un petit boulot chez Plon, rencontre de nombreux écrivains, et quitte Denise.
En 1938, elle fait la connaissance de Maurice Sachs, écrivain aventurier dont elle tombe éperdument amoureuse, mais il est homosexuel. Elle épouse alors, en 1939, un photographe, Jacques Mercier. Le couple se sépare un an plus tard. Violette, enceinte de cinq mois et demi, se fait avorter et frôle la mort. Cette expérience dramatique sera longuement décrite dans "Ravages". Encouragée par Maurice Sachs, elle écrit ses souvenirs d'enfance. "L'Asphyxie" commence par cette célèbre phrase : "Ma mère ne m'a jamais donné la main".
En 1945, Violette Leduc est présentée à Simone de Beauvoir qui reconnaît son talent et suivra son travail. Estimée par Jean Cocteau, Jean Genet, Marcel Jouhandeau, Nathalie Sarraute et Jean-Paul Sartre, éprise de Simone de Beauvoir (sans réciproque), elle entame la rédaction de "L'Affamée", poème en prose consacré au "Castor". 
En 1947, elle s'éprend de Jacques Guérin, bâtard comme elle, riche industriel, collectionneur de livres rares, de manuscrits et d'oeuvres d'art, ami d'artistes et d'écrivains, mais homosexuel, comme Sachs. Il sera néanmoins son ami et son plus fidèle soutien pendant de nombreuses années. Dans le même temps, Simone de Beauvoir décide de verser à Violette une pension mensuelle afin qu'elle puisse se consacrer entièrement et librement à l'écriture.
En 1954, alors que Simone de Beauvoir reçoit le Prix Goncourt pour "Les Mandarins", Violette Leduc est victime de la censure éditoriale. Gallimard ôte les cent cinquante premières pages de son roman "Ravages". L'auteur y décrivait les ébats passionnés de deux collégiennes, Thérèse et Isabelle. Profondément blessée par cette décision, elle est internée pendant un an en clinique psychiatrique et en maison de repos pour ses tendances paranoïaques.
Puis, en 1961, grâce à une amie, elle découvre son petit paradis terrestre à Faucon, un petit village du Vaucluse, et s'y réfugie pour continuer la rédaction de "La Bâtarde", une autobiographique romanesque, et qui paraît en 1964. Le succès est immédiat et le livre frôle le Prix Goncourt. Violette Leduc a 57 ans. Par soucis de la mettre "sur un pied d'égalité et lui permettre de s'acquitter de ses complexes d'infériorité", Simone de Beauvoir exige le remboursement des sommes qu'elle lui versait depuis 1949. Violette Leduc continue à publier régulièrement. En 1970 paraît "La folie en tête" fortement censuré par Simone de Beauvoir. Souffrant d'un cancer du sein, Violette Leduc s'installe définitivement à Faucon où elle meurt en 1972. Simone de Beauvoir est nommée héritière de ses droits littéraires et publie "La chasse à l'amour" en 1973.

Pionnière de l'autofiction ou "l'écriture de soi", ses expériences douloureuses ont nourri l'oeuvre de Violette Leduc. Elle y évoque la campagne de son enfance, la Seconde Guerre mondiale, le Paris des années 1950. Elle y révèle la psyché féminine avec une liberté de ton sans pareil. Elle écrit souvent dans les bois, ou en blouse de ménagère dans sa cuisine microscopique, ou encore dans la chambre de Jean Marais, chez Jean Cocteau. Sexualité, homosexualité, avortement, l'écrivaine Violette Leduc abordait sans détour les sujets tabous des années 1950 et 1960. La beauté crue et poétique de ses textes exalte l'amour sous toutes ses formes. Sa manière de dire l'érotisme au plus près de ses sensations est précisément ce qui inspire quelques écrivaines d'aujourd'hui.

"Une femme descend au plus secret de soi et elle se raconte avec une sincérité intrépide, comme s'il n'y avait personne pour l'écouter."
Simone de Beauvoir

L'histoire :
Un dimanche après-midi, dans une salle de cinéma bondée, sans quitter du regard l'écran sur lequel est projeté un film policier américain, une femme offre une cigarette à son voisin. L'homme accepte. Commence alors un flirt silencieux, timide. Après la séance, dans les rues de Paris, l'homme et la femme jouent au chat et à la souris, ils se suivent et se fuient. Puis l'homme aborde enfin la femme et engage maladroitement la conversation. La femme hésite, ne décide pas, se laisse porter. L'homme est étrange mais sympathique. Elle n'ose pas le repousser. Un bar. Puis un autre. Et encore un autre. Un restaurant. Et puis l'hôtel. La femme n'aime pas les hommes. Mais les amours entre gens du même sexe ne s'avouent pas. Alors elle se fait violence. Cet homme-là, malgré sa gentillesse, son corps nu près d'elle, comme le corps de n'importe quel homme, lui donne la nausée. Elle ne peut pas. Lui dit la vérité. Il comprend. Lui promet de l'aider à rejoindre son amante. Elle se refuse encore. Ils s'endorment...

Mon avis
Une très belle écriture poétique mais un style très personnel et curieux, kaléidoscope de scènes entre abstraction et surréalisme, rêves et fantasmes, homosexualité à la fois assumée et refoulée. Ou on aime passionnément. Ou on déteste. A mon plus grand regret, j'avoue douloureusement que l'auteur me touche profondément, sa vie romanesque et tragique me bouleverse, mais ses mots me plongent dans le plus grand désarroi.
Ne tenez pas compte de ma sensibilité sans doute trop rationnelle, trop rigoureuse ! Découvrez Violette Leduc ! Je suis persuadée que beaucoup de lecteurs seront envoûtés !