mercredi 29 juillet 2020

"L'héritière" de Hanne-Vibeke Holst (Pocket)

Hanne-Vibeke Holst est née en 1959 à Hjorring (Danemark). Elle a d'abord été journaliste politique avant de se consacrer à l'écriture. Elle s'est également illustrée par son engagement pour la cause des femmes et siège aujourd'hui comme membre de la Commission danoise de l'Unesco.

L'histoire :

La déception est lourde pour Per Vittrup, Premier ministre social démocrate, à l'annonce des résultats du référendum. Il ne s'attendait pas à un "NON à l'Euro" aussi massif. Il n'a pas d'autre choix que de revoir la composition de son gouvernement. Le remaniement ministériel sera présenté à la Reine le jeudi 21 décembre. Le moment est peut-être venu de placer son alliée, l'actuelle Ministre de la Santé, Elisabeth Meyer, au poste de Ministre des Affaires étrangères, et de se séparer de son Ministre de l'Environnement, Soren Schouw, incompétent et alcoolique. A la surprise de Vittrup, Meyer avance le nom de Charlotte Damgaard pour le remplacer. La vie politique est phallocrate, elle manque de jeunes, elle manque de femmes, elle manque de jeunes femmes, et elle manque d'imagination. L'arrivée de Damgaard pourrait faire bouger un peu les lignes.

Charlotte Damgaard a un parcours plus qu'impressionnant. Diplômée de sciences politiques à Aarthus et à Copenhague. Présidente de l'Association Les Amis de la Nature. Ancienne directrice de campagne de Greenpeace. Ancienne fonctionnaire de la commune de Copenhague. Membre active de l'organisation étudiante sociale démocrate Forum libre. Jeune, engagée, compétente, bon niveau d'études, efficace, excellente communicante, militante sociale démocrate depuis 1990, elle a travaillé en alternance avec Elisabeth Meyer de 1996 à 1997 dont elle est devenue la confidente. Issue d'une famille de paysans du Nord-Jutland, c'est une femme, jolie, mariée, et mère de jumeaux, Jens et Johanne. Lorsque le Premier ministre l'appellera, Charlotte devra prendre une décision difficile car Thomas, son mari, après plusieurs années consacrées à l'éducation de leurs enfants, vient justement d'accepter une mission professionnelle de deux ans avec sa famille dans un district rural en Ouganda, Afrique de l'Est...

Mon avis :

Vous avez aimé "Borgen", l'excellentissime série télévisée danoise (diffusée actuellement sur Netflix) inspirée de la vie de Helle Thorning-Schmidt, Première ministre du Danemark de 2011 à 2015 ? Vous avez craqué pour les pulls jacquard de l'enquêtrice Sarah Lund dans la non moins remarquable série danoise "The Killing" (diffusée actuellement sur Arte) ? Alors, vous adorerez cette brillantissime trilogie de Hanne-Vibeke Holst ! Vous ne connaissez ni "Borgen" ni "The Killing" ? Alors, plongez à corps perdu dans cette brillantissime trilogie de Hanne-Vibeke Holst ! Autant instructif qu'addictif, ce thriller politique montre avec réalisme et virtuosité à quel point, dans ce milieu plus que dans n'importe quel autre, tous les coups sont permis et la course au pouvoir âpre et cruelle. 

Enorme coup de coeur, vous l'aurez deviné !!!


A suivre, tout aussi haletants : "Le Prétendant" et "Femme de tête" (Pocket)


mercredi 22 juillet 2020

"Frankie Addams" de Carson McCullers (Livre de Poche)

Carson McCullers est une femme de lettres américaine née en 1917 à Columbus (Géorgie). A dix-sept ans, elle quitte sa famille et l'atmosphère étouffante de son Sud profond pour New York où elle est censée étudier la musique. En réalité, elle suit des cours d'écriture à l'Université de Columbia. Elle publie une nouvelle dans un magazine, commence son premier roman et épouse le Caporal Reeves McCullers. Elle a à peine vingt-trois ans quand "Le coeur est un chasseur solitaire" est publié. Le Sud pauvre, raciste, écrasé par le soleil, dépeint dans ce roman, est aussi aride que les sentiments et la solitude dont souffrent les personnages, comme les personnages de tous ses romans d'ailleurs. "Frankie Addams" paraît en 1946. En 1950, le roman est adapté en pièce de théâtre, celle-ci est nommée meilleure pièce américaine de l'année. Mais parallèlement à ce succès, son mariage est un échec. Son divorce puis son remariage avec McCullers, une catastrophe. Reeves McCullers se suicide en 1953. Malgré des rencontres extraordinaires (Tennessee Williams, Truman Capote, Marilyn Monroe, Karen Blixen, Anaïs Nin, Annemarie Schwarzenbach, Dali, Leonard Bernstein...), comme ses héros de papier, Carson McCullers est seule. Rongée par un rhumatisme articulaire non diagnostiqué à temps et de nombreuses attaques cérébrales, à moitié paralysée, obligée de se déplacer en fauteuil roulant, incapable d'écrire elle-même, fumant et buvant trop, elle décède en 1967, à l'âge de cinquante ans.

L'histoire :

Frankie a douze ans. Elle est orpheline de mère, celle-ci étant décédée en la mettant au monde. Son père, avec qui elle était complice quand elle était petite, est à présent distant, mal à l'aise, gêné face à cette jeune femme en devenir.

Frankie a peu d'amis. En ce mois d'août brûlant de chaleur et écrasant de solitude et d'ennui, elle passe le plus clair de son temps avec Bérénice Sadie Brown, la cuisinière noire, et John Henry West, son cousin de six ans. Heureusement, le mariage de Jarvis, son grand frère, approche. Il aura lieu en Alaska et la seule évocation de cette région du monde transporte Frankie dans les rêves les plus merveilleux, elle qui n'a jamais quitté le Sud profond des Etats-Unis, elle qui n'a jamais vu la neige.

Depuis qu'elle connaît la date de la cérémonie, sa valise est prête, car elle va vivre à Winter Hill avec Jarvis et Janice. Cette espérance a très vite mué en volonté, puis en évidence. Elle en parle à tout le monde, ça oui ! elle en parle ! Mais personne ne l'écoute, personne ne l'entend. Au mieux, on sourit. La gosse a de l'imagination...

Mon avis :

Il m'est difficile de rester objective car je suis conquise depuis toujours par Carson McCullers. Mais ce roman est, en toute sincérité, un diamant d'émotions, construit en trois chapitres, chacun relatant un état dans le passage de l'enfance à l'âge adulte, une transition en trois temps et trois personnalités bouillonnantes amenées à n'en faire qu'une. Il y a d'abord Frankie, l'enfant idéaliste et fantasque. Puis F. Jasmine, perdue, constamment en colère, en manque de figure maternelle, seule dans son apprentissage de la vie et de l'amour. Et enfin Frances, apaisée et libre.

Un texte douloureux et sensible qui ne peut que réveiller en nous d'anciennes blessures ou, au contraire, d'heureux souvenirs.

mercredi 15 juillet 2020

"Dévotion" de Patti Smith (Gallimard)

Patricia Lee Smith est née en 1946 à Chicago (Illinois, Etats-Unis), dans une famille modeste. Elle est élevée à Pitman, dans le New Jersey. Rapidement, elle se détache de son adolescence très religieuse. A vingt-et-un an, elle quitte le South Jersey pour un New York en pleine effervescence artistique. Sans un sou et sans un ami, elle parvient par son talent et sa ténacité à s'imposer comme une des artistes les plus originales de son temps. Elle demeure une icône rock adulée par plusieurs générations et ses albums et concerts restent de véritables événements. Auteure, musicienne et artiste, elle a exposé ses dessins et ses photographies dans le monde entier. Elle a enregistré treize albums, à commencer par le novateur "Horses" en 1975. Parmi les nombreux textes qu'elle a écrits se trouvent "La Mer de Corail" (1996), "Présages d'innocence" (2007), "Just Kids" (qui lui a permis de remporter le National Book Award en 2010), ainsi que "M. Train" (2016). "Dévotion" est paru en 2018. Patti Smith habite à New York.

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  • Dévouement : action de se dévouer ; qualité de quelqu'un susceptible d'agir ainsi (soigner quelqu'un avec dévouement)
  • Dévotion : piété, attachement à la religion ou aux pratiques religieuses ; (littéraire) attachement quasi religieux à quelque chose ou quelqu'un, vénération
  • "dévouement" se traduit en anglais par "devotion"

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L'histoire :

Au commencement du processus d'écriture, il y a l'inspiration. Pour Patti Smith, sensible à tout ce qui l'entoure, tout est source d'inspiration. Se balader dans les rues de Paris à la manière de Patrick Modiano... Marcher dans les pas de Simone Weil, Apollinaire, Rimbaud, Verlaine, Baudelaire, Victor Hugo, Albert Camus, Eric Rohmer, et tant d'autres... Se gorger d'images, de parfums et de sons... Eveiller tous ses sens... Accueillir avec bienveillance la nostalgie... S'ouvrir aux rêves... Toutefois, elle confie que pour "Dévotion", la figure de Simone Weil revenait sans cesse, obsédante, jusqu'à la nécessité d'un voyage en Angleterre, à Ashford, et se recueillir sur la tombe de la philosophe.

De retour à New York, il faut se mettre à l'ouvrage, écrire le livre, modeler les souvenirs et les impressions, et leur donner corps et vie.

Ce qu'Eugenia aime plus que tout, c'est patiner, tôt le matin, à l'abri des regards, sur le petit étang gelé, un endroit qui n'appartient qu'à elle. Mais la frêle jeune fille de seize ans ignore qu'un admirateur secret veille sur elle. Chaque jour, un homme la suit et l'observe discrètement, sans jamais se montrer ni l'aborder. Eugenia a conscience d'une présence mais instinctivement elle ne la craint pas. Elle continue de danser et ne faire qu'une avec la glace...

Mon avis :
"Dévotion" est un conte de fée sombre et cruel, et sensuel aussi, sublimé par une plume poétique, délicate et émouvante. Une histoire complétée de textes intimes et de photographies personnelles. La sincérité et la générosité de Patti Smith à l'état pur... Bonheur et dévotion !

mercredi 8 juillet 2020

"Les Soeurs Brontë - La force d'exister" de Laura El Makki (10/18)

Laura El Makki est une écrivaine, journaliste et productrice française. Diplômée de littérature française, en 2008 elle rejoint la rédaction de Le Magazine littéraire, avant d'animer l'émission "On n'a pas fini d'en lire" sur France Inter. Entre 2009 et 2016, elle collabore avec Guillaume Gallienne dans l'émission "Ca peut pas faire de mal". Toujours sur France Inter, elle écrit et produit des fictions radiophoniques et programmes estivaux dont la série "Un été avec Proust" en 2013, "Les beaux esprits se rencontrent" en 2014 ou "1001 mondes" en 2016. Biographe, Laura El Makki est notamment l'auteure de "Henry David Thoreau" (Gallimard, 2014), "H.G. Wells" (Gallimard, 2016), et "Un été avec Victor Hugo" (Editions des Equateurs, 2016). "Les Soeurs Brontë - La force d'exister" est paru chez Tallandier en 2017.

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Lorsqu'à l'adolescence, le hasard met entre ses mains "Les Hauts de Hurlevent" d'Emily Brontë, le coup de foudre littéraire est immédiat pour Laura El Makki. Quelques années plus tard, sa passion pour les trois soeurs Brontë la conduit à Haworth, où tout commença.

En plein hiver, la journaliste part en Angleterre, vers le Yorkshire, à la rencontre de Charlotte, Emily et Anne Brontë, avec en tête des images funèbres de noirceur et de fantômes. De fait, à son arrivée, un épais brouillard gris recouvre la petite ville de Haworth, les landes, le presbytère, l'église où le pasteur Brontë célébrait les offices, le cimetière et la maison familiale.

Nés dans la pauvreté et élevés dans l'austérité morale et religieuse, les enfants Brontë reçoivent beaucoup d'amour de leurs parents, le pasteur Patrick Brontë et son épouse adorée Maria Branwell Brontë. Mais le destin s'acharne sur la famille et ne lui épargne aucun drame. La tuberculose emporte la mère à trente-huit ans, puis les soeurs aînées, Maria et Elizabeth, âgées seulement de onze et dix ans.

Dans cette maison qu'ils quittent rarement, glaciale et dépouillée de tout ornement, Charlotte, Emily, Anne et leur frère Patrick Branwell doivent se construire par eux-mêmes, sous la bienveillance de Tabby, leur fidèle servante. Leur père, bien qu'inquiet pour eux, se consacre tout entier à sa Foi et à ses ouailles. Leurs uniques liens avec le monde extérieur sont les journaux, qu'ils lisent avidement, et les enseignements de leur père.

Pour autant, leur bulle ne manque pas de couleurs. Enfants précoces et créatifs, ensemble, ils imaginent des univers fantastiques (Angria et Grondal), inventent des aventures, les soldats de bois de Branwell deviennent des personnages épiques, et l'écriture leur est à chacun indispensable.

Le temps passe. Les enfants grandissent. Chacun affronte ses propres expériences, heureuses ou douloureuses. Si Branwell brûle la chandelle par les deux bouts, en cette époque victorienne où la condition des femmes est plus que précaire et dépend de la volonté des hommes, malgré la rigueur de leur quotidien et leur attachement viscéral à Haworth, les soeurs Brontë ne manquent ni de force, ni de volontarisme, ni de courage pour faire valoir leur indépendance.

Laura El Makki se méfie du romantisme exacerbé. Elle s'efforce de comprendre les raisons de cet engouement et l'origine de ces légendes sombres et tenaces autour de cette famille si singulière. Elle porte un regard nouveau et personnel sur la vie et l'oeuvre de cette sororité fusionnelle, complexe, et rivale à bien des égards. Leurs écrits sont preuve que les trois filles ne se berçaient d'aucune illusion sur la nature humaine.

Balayée par les vents, la brume et les orages, la tragédie continue de frapper Haworth. Les soeurs Brontë profitent peu de leur notoriété. Branwell et Emily décèdent la même année, en 1848, à trente-et-un et trente ans. Anne s'éteint en 1849, à vingt-neuf ans. Charlotte succombe à la tuberculose en 1855, à trente-neuf ans, huit mois après son mariage et enceinte de son premier enfant. Le pasteur Brontë, qui enterra sa femme et leurs six enfants, quitte cette vie de deuils en 1861, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans.

Il ressort de cette biographie fluide et captivante une profonde sincérité et, au terme de sa lecture, une véritable envie de (re)découvrir autrement les textes de Charlotte, Emily et Anne Brontë.

(Haworth, 1861)
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Quelques titres :
  • "Jane Eyre" de Charlotte Brontë (Folio classique - Préface de Dominique Barbéris)
  • "Shirley" de Charlotte Brontë (Archipoche)
  • "Le professeur" de Charlotte Brontë (Archipoche)
  • "Villette" de Charlotte Brontë (Archipoche)
  • "Les Hauts de Hurlevent" d'Emily Brontë (Folio classique - Préface de Patti Smith)
  • "Poèmes" d'Emily Brontë (nrf - Poésie/Gallimard)
  • "La recluse de Wildfell Hall" d'Anne Brontë (Libretto)
  • "Agnes Grey" d'Anne Brontë (Archipoche)

mercredi 1 juillet 2020

"Academy Street" de Mary Costello (Points)

Mary Costello est née à Galway et vit à Dublin, en Irlande. Elle est l'auteure d'un recueil de nouvelles, "The China Factory" (2012), largement acclamé par la critique anglophone. "Academy Street" est son premier roman. Il a reçu l'Irish Book of the Year Award 2014, décerné pour la première fois à une femme. Son second roman, "La capture", paraît le 20 août 2020 aux Editions du Seuil.

L'histoire :
Tess a sept ans lorsque, en cette fin d'été 1944, sa mère, ancienne infirmière à Cork, meurt de tuberculose. Au domaine d'Easterfield, l'atmosphère ne sera plus jamais la même. Le père, taiseux et rude, s'enfonce dans la solitude. Les champs, les vergers et le bétail occupent ses journées. Quant aux six enfants, chacun suivra son chemin, les uns fidèles aux terres d'Irlande, les autres cédant aux sirènes de l'Amérique. Claire, l'aînée, sera la première à s'envoler pour New York. Tess, à présent infirmière comme sa mère, la rejoint très vite. En septembre 1962, elle intègre le Presbyterian Medical Hospital. Quelques mois plus tard, elle loue avec une collègue un appartement au quatrième étage d'un immeuble sans ascenseur dans Academy Street...

Mon avis :
Comme un souffle sensible, pudique, intime, les mots de Mary Costello subliment une histoire simple dans laquelle chacun peut se reconnaître. Tess, l'héroïne, fait face à ses contradictions, entre son désir de liberté et le poids de son éducation morale et religieuse. Malgré les deuils et les épreuves qui le jalonnent, ce roman est bouleversant de légèreté, de douceur et de poésie. Un très beau livre pour entrer dans l'été !

mercredi 24 juin 2020

Juin 2020 - "Littérature et Société"

(Photographie : Thomas Vanoost)

"Le chant des revenants" de Jesmyn Ward (10/18)

Jesmyn Ward est née en 1977 à DeLisle, dans l'Etat du Mississippi. Issue d'une famille nombreuse, elle est la première à bénéficier d'une bourse pour ses études et devient professeure de création littéraire à l'université de South Alabama à Mobile avant d'enseigner l'anglais à l'université privée Tulane de La Nouvelle-Orléans. "Ligne de fracture", son premier roman, lui a valu une belle reconnaissance par la critique américaine, mais c'est avec "Bois Sauvage" qu'elle rencontre un succès international en remportant en 2011, à la surprise générale, le National Book Award, récompense littéraire suprême aux Etats-Unis. Son mémoire, "Les moissons funèbres", a été lui aussi acclamé et s'est vu récompensé du MacArthur "Genius Grand". Avec "Le chant des revenants", Jesmyn Ward a accompli en 2017 un exploit inédit : devenir la première femme double lauréate du National Book Award. Certains critiques américains n'hésitent pas à en faire l'héritière de la lauréate du Prix Nobel de littérature, Toni Morrison. A Paris, elle reçoit, en 2019, pour "Le chant des revenants", le Grand Prix des lectrices de Elle et le Prix America du meilleur livre américain. Elle vit dans le Mississippi, avec son époux et leurs deux enfants.

L'histoire :

Jojo est un jeune métis de treize ans. Sa famille maternelle noire a vécu dans sa chair l'esclavage et subit encore la discrimination raciale. Sa famille paternelle dysfonctionnelle fait  partie de ces laissés-pour-compte blancs pauvres, alcooliques, violents et racistes. Depuis l'incarcération de son père au pénitencier de Porchman il y a trois ans, Jojo et sa petite soeur Kayla ont été recueillis par leurs grands-parents noirs à Bois Sauvage, Mississippi. Bien que rongée par un cancer, Mamie leur apporte toute sa douceur. Quant à Papy, c'est un conteur insatiable.

De condition très modeste, Papy élève des poules, des cochons et des chèvres. Ce matin très tôt, avant que Mamie et Kayla se réveillent, Jojo accompagne Papy pour la première fois. Ensemble ils vont tuer un bouc. Son foie sera réservé à Mamie pour lui donner des forces. Le petit-fils ne veut pas défaillir devant son grand-père. Aussi lui demande-t-il de lui raconter (et peut-être enfin jusqu'au bout, cette fois !) la lointaine histoire de Richie, jeune Noir alors âgé de treize ans comme lui.

Chez ses grands-parents, Jojo est heureux. Et puis soudain, l'équilibre s'écroule. Sa mère, Leonie, toxicomane, qui brillait par son absence, vient chercher ses enfants. Leur père a obtenu sa libération. Elle veut qu'il retrouve sa famille à sa sortie de prison. Ils vont s'engager dans un road trip âpre et brutal...

Mon avis :
Dans son choeur, l'écrivaine convoque les défunts au milieu des vivants et donne la parole à tous. Les témoignages se mêlent, s'unissent et chantent l'Histoire sans haine mais avec une force et une intensité inouïes. Jesmyn Ward ajoute sa voix à celles de deux femmes puissantes, Toni Morrison ("Beloved") et Billy Holiday (dans son interprétation de "Strange fruit"), dont elle est, indéniablement, l'héritière.

mercredi 17 juin 2020

"Power" de Michaël Mention (10/18)

Michaël Mention est un écrivain français né en 1979 à Marseille. Enfant, il se passionne pour le dessin. Adolescent, il réalise plusieurs bandes dessinées. Etudiant, il intègre un atelier d'écriture et rédige de nombreuses chroniques satiriques, avant d'écrire son premier roman, "Le rhume du pingouin", qui paraît en 2008. Passionné de rock, de cinéma et d'histoire, sa trilogie policière consacrée à l'Angleterre ("Sale temps pour le pays", 2012 ; "Adieu demain", 2014 ; "...Et justice pour tous", 2015) a été récompensée par le Grand Prix du roman noir au Festival international de Beaune en 2013 (pour "Sale temps pour le pays") et par le Prix Transfuge meilleur espoir polar en 2015 (pour "...Et justice pour tous"). Depuis, il varie les univers, de la fresque sportive au survival en passant par le polar historique. "Power", son dixième roman, publié en avril 2018, revient sur le Black Panther Party. Il reçoit le Grand Prix au Festival Sans Nom de Mulhouse, le Prix Polars Pourpres et le Prix des lecteurs/blogueurs Festival Lisle Noir.

Mon avis :
Cet impressionnant roman-reportage, largement inspiré d'événements réels et richement documenté, met en scène trois personnages : Charlene, adolescente noire militante ; Neil, policier blanc en pleins questionnements sur son métier ; et Tyrone, truand recruté par le FBI pour infiltrer le Black Panther Party. A travers eux, nous revivons, presque au quotidien, une page tragique et violente de l'histoire américaine, de l'assassinat de Malcolm X au démantèlement du BPP : la lutte pour les droits civiques, les arrestations arbitraires et les émeutes dans tout le pays, la guerre du Vietnam, la conquête spatiale et le premier homme à marcher sur la Lune, le mouvement hippie, la musique, la culture, la pop-culture, les Pentagon Papers et les faits divers qui ont jalonné cette époque. Michaël Mention met à plat tous les préjugés, rétablit quelques vérités et n'occulte aucune désillusion. L'émotion prend à la gorge dès les premières pages et ne nous quitte plus. A noter également : une "bande originale" exceptionnelle !


A lire :

mercredi 10 juin 2020

"Brasier noir" de Greg Iles (Babel noir)

Greg Iles est un écrivain américain né en 1960 à Stuttgart, en Allemagne, où son père dirigeait la clinique de l'ambassade des Etats-Unis au plus fort de la guerre froide. En 2011, après un accident qui faillit lui coûter la vie, il s'attelle à "Brasier noir", premier volume d'une trilogie poursuivie avec "L'Arbre aux morts" et qui s'achève par "Le sang du Mississippi".


"Injustement, vous expierez pour les péchés de vos pères."
Aristote


L'histoire :

- 1964, Natchez, Mississippi

Albert Norris est une personne appréciée à Natchez, un "bon nègre" comme on dit dans la paroisse, propriétaire du magasin de musique, le Music Emporium. Chez lui se produisent de nombreux jeunes musiciens noirs talentueux tels que Jimmy Revels, Luther Davis et Pooky Wilson. Chez lui, les femmes blanches peuvent venir seules, en toute confiance, choisir des partitions.

Mais malgré cette estime, Albert Norris est dans le collimateur du Ku Klux Klan. Son protégé, Pooky Wilson, a commis l'erreur fatale de coucher avec Katy Royal, la fille d'un des Blancs les plus riches de Louisiane. En ce soir de juillet, un groupe d'hommes, membres du KKK, parmi lesquels Brody Royal, le père humilié, et les frères Knox enflamment l'Emporium. Norris périt dans le brasier de sa boutique, au milieu de ses pianos et de ses orgues. Pooky Wilson, un gamin de dix-huit ans, subira un sort bien pire.

Trois semaines plus tard, au premier week-end d'août, lors d'un barbecue familial sur une plage ensoleillée, Frank Knox, Glenn Morehouse et Sonny Thornfield décident de quitter le Klan pour créer une branche dissidente tout aussi dangereuse et proche de la Mafia, les Aigles Bicéphales, et se promettent d'éliminer Robert Kennedy et Martin Luther King.

- 31 mars 1968, près d'Athens Point, Mississippi

Il y a trois jours, les frères Knox (Frank et Snake) et Sonny Thornfield ont enlevé, séquestré et torturé trois jeunes Noirs : Jimmy Revels (ancien employé d'Albert Norris et musicien réputé), sa soeur Viola (infirmière du Dr Tom Cage) et son garde du corps Luther Davis. C'était la première phase de la mission dont les Aigles Bicéphales s'étaient investis à l'été 1964. Mais l'opération ne s'est pas déroulée comme prévu. Frank Knox a été tué, le groupe s'est désintégré, et Snake Knox est devenu dingue. Quant à Sonny Thornfield, mal à l'aise depuis un moment avec les décisions de la cellule, il tente d'empêcher d'autres morts.

- 2005, Natchez, Mississippi

Penn Cage, quarante-cinq ans, autrefois avocat et assistant du procureur, à présent écrivain et maire de Natchez, reçoit un appel de Shadrach Johnson, procureur du Comté d'Adams. Ce dernier l'informe que son père, Tom Cage, risque d'être poursuivi pour le meurtre de son ancienne infirmière. Viola Turner, soixante-cinq ans, en phase terminale d'un cancer des poumons, vivait à Chicago depuis 1968 jusqu'à son surprenant retour à Natchez il y a quelques mois. Son fils, Lincoln Turner, accuse le Dr Tom Cage d'euthanasie.

Le procureur Johnson contacte également Henry Sexton, journaliste au Beacon, le quotidien local, et obsédé par deux affaires de meurtre non résolues : celle d'Albert Norris et celle de Pooky Wilson en 1964. Récemment, Sexton avait rencontré Viola Turner. Lorsque Shad Johnson l'appelle, il est sur le point de rejoindre Madame Wilson, mère de Pooky Wilson, qui a une révélation à lui faire...

Mon avis :
Pour cette lecture, il est nécessaire d'avoir un peu de temps devant soi (1200 pages...) mais une fois que vous vous lancerez, vous ne pourrez plus vous arrêter ! Ce roman passionnément dense, composé de plusieurs intrigues pour la plupart inspirées de faits réels, balaie l'histoire des Etats-Unis des années 1960 à nos jours. Il est le fruit d'un travail considérable de recherche et de documentation de la part de l'auteur. L'enquête, brûlante d'intensité, est remarquable d'humanité, de profondeur et de vérité. Brillantissime !!!

mercredi 3 juin 2020

"Un feu d'origine inconnue" de Daniel Woodrell (Autrement)

Daniel Woodrell est né en 1953 dans le Missouri. Comparé à Jim Thompson, James Lee Burke et Cormac McCarthy, il est l'auteur d'une dizaine de romans noirs qui ont connu de grands succès, notamment "Winter's Bone" ("Un hiver de glace"), Prix Mystère 2008, adapté au cinéma. "Un feu d'origine inconnue" est inspiré d'un drame qui toucha la famille de Daniel Woodrell : l'explosion du dancing de West Plains, survenue en 1928, qui fit 37 morts et 22 blessés.

L'histoire :
Elle s'appelle Alma. Elle vit seule à West Table, en bordure du Missouri, non loin de Saint Louis. Née dans une ferme, à huit ans elle quittait l'école pour travailler dans les champs que cultivait son père, puis fut bonne à tout faire à la ville pendant cinquante ans. Elle a perdu deux fils, son mari, sa soeur Ruby, et n'a toujours connu que la pauvreté. Cet été, pour les vacances, elle reçoit son petit-fils Alek, âgé de douze ans. Ce dernier s'ennuie un peu à West Table, mais en même temps sa grand-mère le fascine. Ensemble ils font de longues promenades à pied à travers toute la ville. Alma connaît ou a connu tout le monde ici. Pour chaque maison ou bâtiment, elle a une histoire à raconter. Aujourd'hui, ils sont passés devant les ruines du Arbor Dance Hall dont l'explosion, en 1929, faucha de nombreuses vies. Vingt-huit corps n'ont pu être identifiés. Parmi eux, sans doute celui de Ruby, la jeune soeur d'Alma. L'origine de la catastrophe reste un mystère. Longtemps silencieuse, c'est à ce petit garçon doux et intéressé qu'Alma parvient à ouvrir enfin son coeur...

Mon avis :
Bien plus que le récit d'un malheur familial, ce roman raconte l'histoire d'une petite ville (fictive) qui partage collectivement une même tragédie. Daniel Woodrell s'attache tout particulièrement aux conséquences des faits, aux traumatismes différemment vécus d'un individu à l'autre, et leurs implications sur le groupe. La symbolique du feu s'inscrit dans le destin de chaque personnage, certains se consument de colère quand d'autres brûlent d'amour. L'écriture est magnifique, ardente, humaine, sensible. Coup de coeur !!!


A lire : "Un hiver de glace"

mercredi 27 mai 2020

Mai 2020 - "Littérature Européenne"


"Sur les ossements des morts" d'Olga Tokarczuk (Libretto)

Olga Tokarczuk est née à Sulechow, en Pologne, en 1962. Elle a étudié la psychologie à l'université de Varsovie. Romancière polonaise la plus traduite à travers le monde, elle est reconnue à la fois par la critique et par le public. Récompensée une première fois en 2008 par le prix Niké (équivalent polonais du Goncourt) pour "Les Pérégrins" (éditions Noir sur Blanc), elle l'est une seconde fois en 2014 pour son roman "Les Livres de Jakob" (éditions Noir sur Blanc) retraçant le parcours de dissidents juifs au XVIIIe siècle. En 2018, elle est lauréate du Prix international Man-Booker. En 2019, elle reçoit le Prix Nobel de littérature au titre de l'année 2018. Celui-ci avait été reporté d'un an à la suite d'un scandale mêlant accusations de viol et de harcèlement sexuel, de conflits d'intérêts et de délit d'initié impliquant des membres de l'Académie. Olga Tokarczuk a été distinguée pour "une imagination narrative qui, avec une passion encyclopédique, représente le franchissement des frontières".

L'histoire :

C'est un hameau dressé sur un plateau à la frontière avec la Tchéquie. De ces quelques maisons isolées, trois seulement sont occupées à l'année. En hiver, d'octobre à avril, lorsque la neige est abondante et le vent glacial, Janina, Matogo et Grand Pied sont seuls.

Janina, ingénieure des ponts et chaussées à la retraite, enseignante à ses heures, passionnée de l'oeuvre de William Blake, est un peu la gardienne de la résidence quand les estivants sont partis. Sa ferveur pour l'astrologie lui vaut quelques railleries sur sa santé mentale. Elle n'en a cure. Un jour ils devront l'écouter.

Au beau milieu de cette nuit hivernale, Janina est brusquement sortie de son sommeil par Matoga. Ce dernier, inquiet de voir de la lumière encore allumée si tard chez son voisin, est allé vérifier et a découvert Grand Pied mort dans sa cuisine. Avant que la police arrive, il a besoin de l'aide de Janina pour déplacer le défunt sur son divan et l'habiller décemment. Bien qu'il fut une mauvaise personne, Grand Pied doit être traité avec humanité. En le manipulant, ce qu'observent Janina et Matoga les amènent à penser que leur voisin s'est étouffé avec un petit os, probablement d'une biche braconnée...

Mon avis :
La vieillesse, la mort, l'humanité, la terre, la nature, la biodiversité, la condition animale, les astres... sont quelques-uns des nombreux sujets abordés dans ce roman engagé, redoutable de beauté, d'intelligence, de poésie, de profondeur, teinté de fantaisie et d'une bonne part d'humour.

mercredi 20 mai 2020

"Les Petites Filles et la Mort" d'Alexandre Papadiamantis (Babel)

Alexandre Papadiamantis est un écrivain grec né et mort à Skiathos (1851-1911). Fils d'un pope de Skiathos, il vit comme un tâcheron des lettres entre Athènes et son île natale, où il meurt dans la pauvreté. Ses débuts sont marqués par de médiocres romans historiques jusqu'à ce que, avec "Christos Milionis" (1885), il trouve enfin sa voie : la nouvelle. Il en écrit près de deux cents, publiées dans les journaux de l'époque. Conservateur, marqué par l'orthodoxie, il décrit, en un mélange unique de langue savante, liturgique et de dialecte, le destin de ses compatriotes. Beaucoup de ces textes sont purement alimentaires, et la construction est souvent négligée. Pourtant, certains récits sont des réussites, comme "La Meurtrière" (ou "Les Petites Filles et la Mort") (1903), considérée comme son chef-d'oeuvre, où il évoque la situation de la femme dans la société grecque rurale, mais aussi le problème du mal, dans un esprit qui rappelle Dostoïevski, dont il a traduit "Crime et châtiment" à partir du français. Ses développements lyriques sur la nature, son évocation nostalgique de la vie rurale grecque et son attachement à la religion orthodoxe, dans lesquels les Grecs se retrouvent, ont fait de lui un écrivain national.

L'histoire :
Khadoula, surnommée Yannou la Franque ou Francoyannou, a aujourd'hui une soixantaine d'années. Après avoir été la domestique de ses parents, elle fut l'esclave de son défunt mari et reste la servante de ses enfants, ses garçons particulièrement, et de ses petits-enfants. Mariée à dix-sept ans, mère de quatre fils et de trois filles, déjà grand-mère d'une fillette et d'un garçonnet, la voilà depuis quelques jours à nouveau l'aïeule d'une fille, malade de surcroît. La naissance d'une fille est une malédiction pour l'époque. Le poids de ce malheur pèse lourdement sur les épaules de Khadoula. Connue dans la région pour fabriquer des tisanes, des onguents, des remèdes, et chasser le mauvais oeil, pendant de nombreuses années elle a fouillé les montagnes et les vallons à la recherche de "l'herbe à faire des garçons" ou de "l'herbe à rendre stérile". En vain. Alors elle n'a plus qu'un choix possible : libérer, à sa manière, toutes ces fillettes d'un avenir inéluctable de servitude...

Mon avis :
Dans ce paysage rural et rude de la Grèce du XIXe siècle, entre conte populaire et drame sociétal, ce roman dépeint le destin tragique d'une femme que le désespoir pousse à commettre l'innommable. Réflexion aux résonances contemporaines sur la condition des femmes et des petites filles, ce portrait de Khadoula, dressé dans une langue rare et fabuleuse, est d'une beauté déchirante.

mercredi 13 mai 2020

"Cette nuit, je l'ai vue" de Drago Jancar (Libretto)



Drago Jancar est né en 1948 à Maribor, en Slovénie. Journaliste opposé au régime yougoslave, il est incarcéré en 1974. Scénariste, éditeur puis romancier, il est reconnu dans le monde entier et traduit en plus de vingt langues. Lauréat de nombreux prix (Prix Herder en 2003, Prix européen de littérature en 2011), c'est avec "Cette nuit, je l'ai vue" (Prix du meilleur livre étranger en 2014) qu'il rencontre un large public en France.


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La Yougoslavie est un ancien Etat de l'Europe méridionale, constitué, de 1945-1946 à 1992, de six Républiques fédérées (Bosnie-Herzégovine, Croatie, Macédoine, Monténégro, Serbie, Slovénie).

La Slovénie :
Au cours du XIXe siècle, des parties de l'Empire des Habsbourg habitées par des populations de langue slovène finissent par recevoir le nom de Slovénie. En avril 1941, le territoire slovène est occupé par l'Italie, l'Allemagne et la Hongrie. Très vite, les Partisans organisent la résistance qui mène à la libération en 1945, puis à la création de la République fédérative populaire (puis socialiste) de Yougoslavie, placée sous le contrôle de Tito et du parti communiste. La Slovénie en fait partie, ainsi que la Croatie, la Bosnie-Herzégovine, la Macédoine, le Monténégro et la Serbie. En 1991 et 1992, quatre des républiques fédérales deviennent indépendantes : la Slovénie, la Croatie, la Bosnie-Herzégovine et la Macédoine. En 1991, la Slovénie devient la République de Slovénie. Puis, en 2004, elle rejoint l'OTAN et l'Union Européenne. En 2007, elle abandonne sa monnaie, le tolar, pour l'euro. En 2011, le nombre de ses habitants passe la barre des deux millions. La Slovénie est appréciée pour ses montagnes, ses pistes de ski et ses lacs. Elle compte 355 sites naturels ou semi-naturels ayant une grande valeur patrimoniale par la faune et la flore exceptionnelles qu'ils contiennent.


Ljubljana :
En 1918, la région rejoint le royaume des Serbes, Croates et Slovènes. En 1929, elle devient la capitale de la province yougoslave de la Banovine de la Drave. Durant la Seconde Guerre mondiale, la ville est occupée par les Italiens, qui en font le chef-lieu de leur province de Lubiana ; en 1943, après la capitulation italienne, elle est occupée par les Allemands. La ville est alors entourée de plus de 30 km de barbelés et les collaborateurs slovènes affrontent les partisans communistes. Depuis 1985, un sentier commémoratif entoure la ville là où se trouvait le rideau de fer. Après la Seconde Guerre mondiale, la ville devient la capitale de la République socialiste de Slovénie en intégrant la Yougoslavie et ce jusqu'à l'indépendance du pays en 1991. Depuis, elle est la capitale de la Slovénie qui a intégré l'Union européenne depuis 2004.

Maribor :
En 1941, après la conquête de la Yougoslavie, la Basse-Styrie, dont fait partie la ville, est annexée par l'Allemagne nazie. Adolf Hitler, qui souhaite germaniser totalement la région, visite la ville en grande pompe où une réception en son honneur se tient dan le château de la ville. La ville, centre industriel important notamment pour la fabrication d'armes, est régulièrement bombardée par les Alliés durant la Seconde Guerre mondiale. De nombreux Slovènes sont expulsés vers la Croatie et la Serbie actuelles. D'autres sont déportés vers des camps de concentration allemands. Le but nazi est d'éradiquer les populations slovènes ou slaves de la région. En réponse, la résistance composée de Partisans voit le jour. La ville, très proche de l'Autriche, profite les années suivantes de sa position centrale entre l'Europe occidentale et l'Europe de l'Est.

(cf : Wikipedia, Encyclopédie Larousse en ligne, cndp.fr, cairn.fr)

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L'histoire :

Cette nuit de mai 1945, à Maribor, dans un camp de prisonniers officiers de l'Armée Royale gardé par les Anglais, il l'a vue... Veronika... belle, troublante, vivante... Il se souvient de leur première rencontre huit ans auparavant...

Ljubljana, printemps 1937
Lorsque son supérieur, le major Ilic, lui donne sa nouvelle mission, pour le lieutenant Stevan Radovanovic, commandant d'un escadron de cavalerie, c'est la stupéfaction, voire même une humiliation. Durant les deux mois à venir, il sera le moniteur d'équitation particulier de l'épouse de Leo Zarnik, personnage riche, puissant et ami du major Ilic. Stevan anticipe déjà les moqueries de ses hommes et l'impact déplorable de cette histoire sur son autorité. Mais il n'imaginait pas la beauté, l'intelligence, la force de caractère, l'esprit de liberté de Veronika Zarnik...

Mon avis :
Un roman historique sombre et totalement captivant qui flirte habilement avec le roman noir. Dans un pays déchiré et ensanglanté, cinq voix racontent Veronika Zarnik, femme indomptable, courageuse, envoûtante, et qui hantera à jamais leurs souvenirs.

mercredi 6 mai 2020

"Bleu de Delft" de Simone van der Vlugt (10/18)

Simone van der Vlugt est une romancière néerlandaise née en 1966. Professeure de néerlandais et de français, elle s'est fait un nom dans littérature jeunesse avant de s'attaquer à l'univers du thriller et du roman historique. Récompensée par de nombreux prix, elle vit de sa plume depuis plusieurs années.

L'histoire :

Mars 1654

A De Rijp, petit village des Pays-Bas, Catrijn a du mal à se plier aux usages. Porter le deuil pendant plusieurs semaines, c'est au-dessus de ses forces. Personne n'ignore que Govert était un ivrogne et un mari violent. Malgré cela, les rumeurs se répandent et elles ne s'arrêtent plus seulement à la tenue vestimentaire de la jeune veuve. Peu importe pour Catrijn. Sa décision est prise. Depuis l'enfance, elle rêve de vivre à la ville. L'occasion lui est enfin donnée. Locataire de la ferme, après la vente aux enchères de son mobilier et de son bétail, un petit pécule en poche, elle part tenter sa chance à Alkmaar où un poste de domestique l'attend.

Le voyage est long. Elle arrive exténuée à l'auberge de ses amis Brecht et Melis pour apprendre que la personne qui avait promis de l'embaucher est décédée il y a deux jours. Pendant une semaine, Catrijn cherche un travail sans relâche. En vain. Son amie Brecht lui suggère de mettre en avant ses talents de dessinatrice pour créer sa propre affaire de peinture sur céramique. Mais l'entreprise est complexe. Il faudra payer sa formation puis être acceptée par la guilde. L'urgence est de trouver d'abord un emploi. C'est alors qu'un client de l'hôtel l'aborde et lui dit que son frère a besoin d'une intendante sérieuse. Il vit à Amsterdam...

Mon avis :
Un roman à l'intrigue convenue et attendue mais qui se lit sans ennui. On y croise toutes les figures picturales marquantes de l'école hollandaise et du siècle d'or néerlandais : Rembrandt van Rijn, Johannes Vermeer, Frans Hals. On découvre avec beaucoup d'intérêt la naissance de la fameuse faïence de Delft, joyaux national inspiré des porcelaines chinoises importées grâce au puissant commerce maritime de ce XVIIe siècle. Quant à l'épidémie de peste meurtrière qui ravagea la région d'Amsterdam en 1664, elle a de tragiques similitudes avec le temps présent...

vendredi 1 mai 2020

"Ida Brandt" de Hermann Bang (Libretto)

Hermann Bang (1857-1912) est l'un des plus grands auteurs danois de la fin du XIXe siècle. Célèbre pour ses portraits féminins, il a suscité l'admiration de nombreux artistes européens, comme Klaus Mann, Robert Musil ou Claude Monet. Il publie notamment "Les Quatre Diables" en 1890 et "Mikaël" en 1904, tous deux parus chez Libretto. "Ida Brandt", son chef d'oeuvre, a été édité pour la première fois en 1896.

Après avoir sans succès tenté une carrière de comédien, il se tourne vers le journalisme. Critique littéraire, il s'intéresse à la littérature moderne, à Zola, aux Goncourt et au naturaliste danois Topsoe, cherchant, au-delà du roman d'analyse et du récit traditionnel, une forme nouvelle de roman objectif et "scénique", où l'auteur, sans laisser deviner sa présence, ferait "voir" action et personnages. Il aboutit ainsi à un roman "impressionniste", proche de l'art de Jonas Lie, et qui évoque aussi bien les tourments dus à son homosexualité que l'atmosphère désillusionnée de la fin du siècle. "Races sans espoir" (1880), suivi de "Phèdre" (1883), joue ainsi sur le thème de l'hérédité, familier à Zola et que Bang retrouva dans "Les Revenants" d'Ibsen. Son art s'affine dans "Nouvelles excentriques" (1885), "Existences tranquilles" (1886) et "Stuc" (1887), qui marque avec "Tine" (1889) un sommet de son oeuvre. S'il reste surtout fidèle à l'oeuvre brève avec les nouvelles de "Sous le joug" (1890) et des "Quatre Diables" (1890), il connaît le succès avec deux romans, "Ludvigsbakke" ("Ida Brandt" en français) (1896) et "Mikaël" (1904). Son dernier récit sera un "roman d'artiste", "Les Sans-patrie" (1906). Il a aussi laissé des "Poèmes" (1891), des pièces et des articles sur le théâtre (il fut un excellent metteur en scène), ainsi que des ouvrages autobiographiques ("Maison blanche, maison grise", 1901).


Dès le début, il (Hermann Bang) avait l'intention de dédier Ida Brandt aux infirmières de l'hôpital communal où il avait lui-même séjourné. Dans la préface, rédigée à Paris, il décrit deux infirmières de garde qui passent la nuit assises devant une table en bois, telles qu'il les avait observées depuis sa chambre de malade. De temps à autre, elles lèvent la tête de leur ouvrage pour fixer en silence la flamme de la lampe "avec des yeux dont le regard porte au loin, au-delà du présent, vers les régions ô combien lointaines de souvenirs ignorés". Il songe au flot de malades qui, grâce aux soins prodigués par ces femmes, retrouvent la santé et se dépêchent d'oublier les mains qui les ont soignés et soutenus - c'est pourquoi, en signe de gratitude, il adresse son livre "là où celui-ci avait germé".

(Extrait de la préface de Jens Christian Grondahl)


L'histoire :

Années 1890, Copenhague

L'hôpital est comme une ruche. Son bourdonnement est régulier. Chacun s'active dans son rôle. Chacun est le rouage d'une mécanique bien huilée : du garçon de salle au médecin en chef, en passant par le précieux coup de main des patients valides à l'abnégation et au dévouement des infirmières. Ida Brandt est l'une d'elles, gentille, généreuse, charmante, impeccable. Pendant ses temps de pause, Ida s'isole pour lire une lettre d'Olivia. Les mots de son amie d'enfance la ramènent au Ludvigsbakke, domaine dont son père tant aimé était le régisseur et où elle a passé des années privilégiées et heureuses...

Mon avis :
Ida Brandt est un mystère. Fillette sage, obéissante, sérieuse. Jeune femme introvertie, discrète, transparente aux yeux de tous. Trop bonne, trop honnête, trop ingénue, trop passive. Suspecte pour les uns, proie facile pour d'autres, elle agace autant qu'elle émeut. Peinture douloureuse de la société danoise austère et puritaine du XIXe siècle...

samedi 11 avril 2020

Avril 2020 - "Campus Novel"



"Délicieuses pourritures" de Joyce Carol Oates (Philippe Rey)

Joyce Carol Oates naît en 1938 à Lockport, dans l'Etat de New York. Elle grandit dans une ferme à mi-distance des lacs Erié et Ontario, non loin des chutes du Niagara. De son enfance, elle a - tardivement - raconté les secrets : un double meurtre, un abandon, une adoption, le suicide d'une amie, la naissance d'une soeur autiste...

Après des études de littérature à l'université de Syracuse puis à celle de Madison, dans le Wisconsin, elle rencontre Raymond Smith, professeur accompli de huit ans son aîné, qu'elle épouse en 1961. Hospitalisé pour une maladie bénigne, Raymond Smith décède en février 2008 d'une infection nosocomial foudroyante. Joyce Carol Oates raconte son deuil et son veuvage dans "J'ai réussi à rester en vie" (Ed. Philippe Rey, 2011). En 2009, elle se remarie avec Charlie Gross, un chercheur en neurosciences, mort à son tour en avril 2019.

Surnommée aux Etats-Unis "la quatrième soeur Brontë", elle a publié depuis 1964 plus de cent romans, nouvelles, poésie, essais, enquêtes, mémoires, et même romans pour adolescents et thrillers (sous les pseudonymes de Rosamond Smith et Lauren Kelly). Elle vit à Princeton (New Jersey) où elle enseigne toujours à l'université l'écriture créative depuis 1978.

Membre de l'Académie américaine des arts et des lettres, titulaire de multiples et prestigieuses récompenses littéraires, parmi lesquelles le National Book Award, Joyce Carol Oates reçoit en 2011, en même temps que Philip Roth, des mains du président Barack Obama, la National Humanities Medal pour sa contribution au renom de la littérature américaine.

Publiée en France aux éditions Philippe Rey, Joyce Carol Oates est l'auteure, entre autres, de "Les Chutes" (Prix Femina étranger 2005), "Mudwoman" (meilleur livre étranger 2013 pour le magazine Lire), "Un livre de martyrs américains", "Le Petit Paradis". A paraître bientôt un recueil de nouvelles, "Dé mem brer", et "Petite soeur, mon amour", roman inspiré d'un fait réel aux Etats-Unis, l'assassinat à Noël 1996 d'une mini-Miss âgée de six ans.

L'histoire :

En 1975, les Etats-Unis sortent de la guerre du Vietnam et du temps des protestations. Cet automne-là, Gillian Brauer entame sa troisième année à Catamount College, université de femmes, en Nouvelle-Angleterre. Elle retrouve les ateliers de poésie du charismatique professeur de littérature Andre Harrow. Ses lectures des vers très sensuels de D. H. Lawrence mettent en émoi les étudiantes. Secrètement ou ostensiblement, elles sont nombreuses à vouloir être remarquées par le troublant enseignant et sa mystérieuse épouse, la sculptrice Dorcas.

Le couple Harrow intrigue. Il dérange autant qu'il envoûte les jeunes filles tout juste sorties de l'adolescence et sans expérience. La maturité, la liberté, la forte personnalité de cet homme et de cette femme fascinent. Gillian n'échappe pas à cette attraction. En pleine confusion affective et amoureuse, elle est prête à tout pour susciter l'attention, l'admiration, le désir, l'amour de son mentor. Dans son obsession, elle refuse d'entendre ses signaux d'alarme intérieurs.

Lorsque M. Harrow demande à ses élèves d'écrire leur journal, détaillé et le plus intime possible, et de le lire à voix haute en cours devant tout le monde, si l'exercice excite certaines, il n'est pas du goût de toutes.

"Un journal est une hache pour la mer gelée en nous" ainsi M. Harrow paraphrasait-il Kafka. "A condition qu'il soit sincère, qu'il n'épargne rien."

Pendant ce temps, sur le campus, depuis près d'un an, plusieurs incendies criminels ont été déclarés. La police n'a aucune piste. Par ailleurs, au sein des étudiantes, consommations d'alcool, de drogues et médicaments, troubles alimentaires, troubles du comportement, dépressions et suicides se multiplient...

Mon avis :
Remarquable !!!

"Une bonne école" de Richard Yates (Robert Laffont)

Richard Yates est un romancier, nouvelliste et scénariste américain, né en 1926 à Yonkers (Etat de New York). Il est connu pour ses descriptions de la vie de la classe moyenne américaine du milieu du XXe siècle.

Enfant de parents divorcés, ballotté d'une ville à l'autre, il rejoint l'armée. Il est envoyé en France, puis en Allemagne juste après la Seconde Guerre mondiale. De retour à New York au début des années 1950, il devient journaliste, puis prête-plume - il écrit pendant un temps les discours du sénateur Robert Kennedy - avant de travailler dans la publicité.

En 1961, il publie son premier roman, "La fenêtre panoramique", finaliste du National Book Award. Il enseigne ensuite à l'université de Colombia, à Manhattan, puis à celle de Boston. Il est soutenu par de nombreux écrivains, dont Kurt Vonnegut, Dorothy Parker, William Styron ou Tennessee Williams, et exerce une forte influence sur Andre Dubus, Raymond Carver, Richard Ford et Joyce Carol Oates. Il meurt en 1992, alcoolique et dans la misère. Il n'écrivait plus depuis longtemps et son oeuvre tombe rapidement dans l'oubli.

C'est l'actrice Kate Winslet qui relance l'intérêt du grand public pour Yates. Après avoir lu "La fenêtre panoramique", elle persuade son mari d'alors, Sam Mendès, de l'adapter au cinéma. "Les noces rebelles" sort en 2008. Il réunit à nouveau les acteurs de "Titanic", Leonardo DiCaprio et Kate Winslet qui reçoit, en 2009, le Golden Globe de la meilleure actrice dans un film dramatique.

De la génération de John Updike, Saul Bellow et Philip Roth, Richard Yates est une figure culte de la littérature américaine et, grâce au succès du film "Les noces rebelles", ses romans sont de retour dans les librairies.

L'histoire :

Automne 1941

De parents divorcés, un père commercial et une mère sculptrice, à quatorze ans, William Grove entre à la Dorcet Academy, dans le Connecticut. Créée par la milliardaire Abigail Church Hooper et construite dans les années 1920, la Dorcet Academy, bâtiment aux allures des Studios Walt Disney, est destinée aux jeunes garçons en difficulté, ceux qui ne seront acceptés nulle part ailleurs. Le pensionnat accueille une trentaine d'élèves, de la Sixième à la Terminale. Grove va faire la connaissance de Gaines, Lear, Jennings, MacKenzie, Van Loon, et d'autres encore...

Mon avis :

Rassemblez une vingtaine d'adolescents dans un même endroit et, quelle que soit l'époque, vous obtiendrez les mêmes résultats. Les hormones bouillonnent, les corps se développent, les personnalités changent, les sensibilités s'enflamment. Humiliations, rivalités, si certains de ces jeunes gens sont sur la défensive ou dans la réserve, d'autres sont dans l'attaque ou dans la frime.

C'est ce que raconte ce récit, que l'on devine en partie autobiographique, et qui n'est pas sans laisser une étrange impression de malaise. On peine à se sentir en empathie avec les élèves de ce pensionnat hors norme et les personnages adultes sont sidérants d'immaturité malgré l'imminence de l'entrée en guerre des Etats-Unis. Et puis soudain, dans les dernières pages, toute la force de ce livre se révèle...

Etonnant roman à découvrir !

"La Fraternité" de Takis Würger (10/18)

Takis Würger est né en 1985. Grand reporter au journal Der Spiegel, il a gagné plusieurs prix prestigieux pour ses reportages, dont un prix de la chaîne CNN. Takis Würger a lui-même étudié à Cambridge, où il a fait partie lui aussi du club de boxe de St John's College. Avec "La Fraternité", un premier roman acrobatique où chaque protagoniste est le narrateur de l'histoire, Würger a affolé la critique et réussi le pari de proposer un roman à la frontière entre le roman d'amour, le roman policier et le roman d'apprentissage.

L'histoire :

Hans passe une enfance heureuse auprès de parents aimants dans une jolie maison en meulière nichée au coeur d'une forêt de Basse-Saxe. Solitaire et sensible, le petit garçon est la victime toute désignée de harcèlement et de violences à l'école. Son père l'inscrit alors à un club de boxe. Hans trouve immédiatement son équilibre dans la pratique de ce sport qui met sa force de caractère à l'épreuve tout en respectant son besoin de solitude.

Malheureusement, à quinze ans, Hans perd brutalement ses parents. Son père est tué dans un accident de la circulation, puis sa mère succombe à une piqûre d'abeille. Sa tante Alex, Anglaise, professeure d'histoire de l'art à Cambridge, devient sa tutrice. Sa mère disait de sa demi-soeur qu'elle avait "des orages dans la tête". Refusant de l'entraîner dans ses ténèbres, Alexandra Birk n'accueille pas son neveu chez elle mais le place "pour son bien" dans un internat de Jésuites en Bavière. De nouveau la cible de ses camarades, Hans va recevoir une aide inattendue en la personne du Père Gerald, moine soudanais et ancien boxeur.

Entre les cours, la boxe et ses moments d'isolement salvateurs dans la tour de l'église, l'année du bac arrive vite. Hans a dix-huit ans. C'est alors que sa tante Alex semble se souvenir de son existence et l'invite à poursuivre ses études à Cambridge. Sa proposition s'accompagne d'une autre requête : intégrer le Pitt Club et enquêter en interne sur ses pratiques. Cette fraternité vieille de plusieurs siècles réunit de riches jeunes hommes de l'université qui partagent la même passion pour la boxe. Depuis quelque temps, des rumeurs inquiétantes se murmurent à propos de ce club très privé...

Mon avis :
Construit comme un thriller, ce roman choral suit la métamorphose du personnage principal, Hans, de son enfance à l'âge adulte, sa confrontation au monde, ses expériences personnelles, ses questionnements, ses relations aux autres, l'apprivoisement de sa nouvelle peau, de son nouveau corps et, telle une chrysalide, l'éclosion de sa personnalité. Au bout de sa quête initiatique, une vérité, celle que tous les papillons ne sont pas sans dangers. Très beau texte !

"Le roman du mariage" de Jeffrey Eugenides (Points)

Jeffrey Eugenides est né en 1960 à Detroit (Michigan). Il a fait des études de lettres et de sémiologie à l'université Brown (Providence). Son premier roman, "Virgin suicides", a été adapté au cinéma en 1999 par Sofia Coppola. Son deuxième roman, "Middlesex", a reçu le Prix Pulitzer en 2003. La sortie en 2011 de son troisième roman, "Le roman du mariage", assure sa réputation d'auteur lent dans la maturation de ses oeuvres. Il réside à Princeton (New Jersey) où il enseigne l'écriture créative.

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Quelques mots sur :

- la sémiotique
En français, la "sémiologie" est l'étude des signes linguistiques à la fois verbaux et non verbaux. Pour Emile Littré (1801-1881), médecin, lexicographe, philosophe et homme politique français, le terme "sémiologie" se rapportait à la médecine. Il a été ensuite repris et élargi par Ferdinand de Saussure (1857-1913), linguiste suisse, pour qui la sémiologie est "la science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale". Le terme synonyme, "sémiotique", est utilisé par Charles Sanders Peirce (1839-1914), sémiologue et philosophe américain, pour son approche de "la théorie quasi nécessaire ou formelle des signes".

- les arts libéraux
Les sept arts libéraux (grammaire, rhétorique, dialectique, musique, arithmétique, géométrie et astronomie) désignent toute la matière de l'enseignement des écoles de l'Antiquité, mais également du Moyen Age.

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L'histoire :

Juin 1982
Université Brown
Providence, Rhode Island

Madeleine Hanna se réveille brutalement avec une gueule de bois monumentale. Il est (trop !) tôt. Ses parents viennent d'arriver (déjà !) pour le petit-déjeuner prévu de longue date. C'est le jour de la remise des diplômes. La fête de la veille a été bien arrosée. Madeleine ne se souvient pas de tout. C'est le brouillard dans sa tête. L'alcool n'est pas la seule cause. Elle va devoir expliquer à Phyllida et Alton Hanna que tous ses projets pour l'année prochaine sont tombés à l'eau les uns après les autres et que, pour l'heure, elle n'a toujours pas reçu de réponse positive d'aucune université pour son troisième cycle. Elle n'a pas envie de discuter de cela avec ses parents. Elle n'a pas non plus envie de discuter de sa vie sentimentale avec eux. Elle n'a pas envie de discuter avec eux tout court.

Madeleine a vingt-deux ans. Elle termine son deuxième cycle en littérature anglo-américaine. Son mémoire porte sur le roman matrimonial et s'appuie sur les oeuvres de Jane Austen, George Eliot et Henry James. Elle devait ensuite poursuivre son troisième cycle à New York avec Abby et Olivia, ses colocataires de Brown. Puis elle décida d'emménager à Cape Cod avec son petit ami Leonard. Mais depuis leur rupture il y a trois semaines et le silence des universités auprès desquelles elle a postulé, elle n'a plus rien.

Leonard Bankhead est un étudiant brillant. Il suit un double cursus en biologie et en philosophie. Cette année, il assistait aux cours de théorie littéraire appelés "Sémiotique 211". Madeleine s'y est inscrite plus par curiosité que par réel intérêt. Elle a finalement été captivée par l'oeuvre de Roland Barthes, a découvert aussi Derrida, Eco, Lyotard, Foucault, Deleuze, Baudrillard... et elle est tombée amoureuse de Leonard. Mais ce dernier souffre de graves troubles bipolaires. Sa vie est un chaos. Ce qui explique en partie leur séparation.

Le plan C pour Madeleine serait d'accompagner son meilleur ami, Mitchell, dans son année sabbatique et dans son tour de l'Europe et de l'Inde. Mitchell Grammaticus, diplômé en Arts Libéraux, passionné par la spiritualité et les religions, compte entamer un troisième cycle en théologie au terme de son voyage. Fou amoureux de Madeleine, il attend d'elle plus qu'une simple amitié et, quelque peu mystique, il ne doute pas un instant de leur future union. Mais Madeleine ne partage pas les mêmes sentiments...

Mon avis :
Au sein d'un triangle amoureux de construction classique évoluent une femme et deux hommes, ainsi que leurs familles et leurs amis. A partir de ce groupe d'individus, Jeffrey Eugenides décortique la complexité de l'amour, la complexité du couple, leurs multiples combinaisons possibles et leurs dangers aussi. Les trois étudiants, personnages principaux, analysent leur vision d'eux-mêmes, du monde, de la vie, de l'amour, du couple. Ils développent leur réflexion sur la littérature, la philosophie, le sexe, la religion, la spiritualité. Objet purement littéraire, dense, exigeant, ce roman extraordinaire offre également des pages sensibles, authentiques et d'une très grande justesse sur les troubles bipolaires, maladie invisible mais néanmoins douloureuse et, l'auteur le rappelle à plusieurs reprises, incurable. Brillantissime !

vendredi 6 mars 2020

Mars 2020 - "Littérature de l'Intime"




"Notes de chevet" de Sei Shônagon (Connaissance de l'Orient / Gallimard / Unesco)

Sei Shônagon (vers 966 - ?) est une femme de lettres et poétesse japonaise. Fille du poète Kiyohara no Motosuke (908-990), elle est issue d'une famille de fonctionnaires lettrés et, comme sa contemporaine Murasaki Shikibu, elle reçoit une éducation, fait exceptionnel pour une femme à l'époque.

Elle appartient à la cour de l'empereur Ichijo et elle devient, en 991, la dame de compagnie de l'impératrice Fujiwara no Teishi (Sadako). C'est sans doute pendant cette période qu'elle reçoit le surnom de Sei Shônagon. Fameuse à la cour pour l'étendue de son savoir, elle rivalise d'esprit avec de grands lettrés de son temps, mais c'est surtout grâce au chef-d'oeuvre qu'elle rédige à cette époque, le Makura no soshi ("Notes de chevet"), que la personnalité de cette femme brillante, à l'esprit mordant, se révèle avec le plus de netteté.

Composé au début du XIe siècle, cet ouvrage constitue le premier zuihitsu (ou "essai") de la littérature japonaise. Ce recueil est le journal intime de Sei Shônagon. Il n'est pas destiné à la publication. Il se présente sous la forme de près de 300 notes éparses, jetées sur le papier sans ordre thématique apparent, et sans le déroulement chronologique propre aux nikki ("notes journalières"). La liberté dans le choix des sujets et des traitements (descriptions, anecdotes ou listes), la pureté de la langue et la puissance du style permettent l'élaboration de véritables poèmes en prose, où au don du raccourci et à l'humour incisif se mêle parfois un lyrisme glacé, révélant ainsi toutes les facettes d'une personnalité littéraire exceptionnelle.

Après la mort en couches de l'impératrice Teishi en 1001, Sei Shônagon quitte la cour impériale. On ne sait rien de certain de sa vie ensuite. Elle meurt après 1013.

Mon avis :

Une lecture un peu ardue de premier abord. Il faut accepter de lâcher prise, de se laisser porter dans une époque ancienne, dans une culture ancestrale, dans une civilisation mal connue en France, souvent représentée de manière caricaturale et violente. Dès lors, on peut accéder à la magistrale beauté de ces "écrits intimes".

Il n'est pas nécessaire de vouloir tout lire en un bloc linéaire. On a le droit - mais oui ! - de faire confiance au hasard, d'accorder aux pages de se choisir elles-mêmes, de découvrir par petites touches ce riche témoignage de la vie quotidienne à la cour impériale, de savourer ces illustrations détaillées, réalistes, critiques aussi, du Japon au XIe siècle. Admirable !!!

"Un dimanche à Ville-d'Avray" de Dominique Barbéris (Arléa)

Dominique Barbéris est une romancière française née en 1958 au Cameroun (Afrique centrale). Agrégée de lettres modernes, enseignante universitaire, spécialiste en stylistique et ateliers d'écriture romanesque, elle est l'auteure de neuf romans dont "La Ville" (Arléa, 1996), "Les autres" (Gallimard). "L'année de l'éducation sentimentale" (Gallimard) a reçu le Prix Jean Freustié en 2018. Son dixième roman, "Un dimanche à Ville-d'Avray" a été sélectionné pour le Prix Goncourt et pour le Prix Femina à l'occasion de la rentrée littéraire 2019.

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Le film :
Le titre du roman de Dominique Barbéris, "Un dimanche à Ville-d'Avray", fait référence à "Cybèle ou les dimanches à Ville-d'Avray" (souvent abrégé en "Les dimanches de Ville-d'Avray"), film dramatique français réalisé en 1962 par Serge Bourguignon, récompensé par l'Oscar du meilleur film international en 1963.

Années 1960 en France.
Pierre, un ancien pilote de guerre, est devenu amnésique à la suite d'un accident d'avion en Indochine et ne parvient pas à se réintégrer au monde. Madeleine, une amie infirmière, lui consacre toute sa vie et sa tendresse de femme seule. Un jour, en la raccompagnant à la gare de Ville-d'Avray, Pierre rencontre Françoise, dix ans, orpheline de mère, qui vit dans un pensionnat religieux. La vision de l'enfant lui rappelle l'image d'une fillette qu'il pense avoir tuée en opération. Il se prend rapidement d'amitié pour Françoise. Puis, se faisant passer pour son père, il lui rend visite tous les dimanches. Une tendre et pure complicité s'établit entre eux. Mais cette relation fait bientôt scandale dans la ville...

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"Qui nous connaît vraiment ? Nous disons si peu de choses, et nous mentons presque sur tout. Qui sait la vérité ?"

L'histoire :

Deux soeurs. L'une, la narratrice, vit heureuse et épanouie dans l'agitation de Paris mais elle appréhende les dimanches ennuyeux et guindés chez sa soeur. L'autre, Claire Marie, s'efface pour sa famille, traditionnelle et sans surprises, en banlieue, à Ville-d'Avray, et elle déteste les dimanches chez sa soeur dont les amis sont trop expansifs pour elle.

Ce dimanche d'automne n'a rien de différent des autres dimanches. Profitant de l'absence de son compagnon, la narratrice décide de rendre visite à sa soeur. Est-ce le fait de se retrouver seules, toutes les deux, quelques instants dans l'après-midi, ou est-ce la lenteur morose d'une journée déprimante qui ravive en elles des souvenirs communs ? Leur enfance dans les années 1960, l'éducation qu'elles ont reçue, leurs jeux, leurs rêves, leurs passions pour des héros de télévision, Thierry la Fronde d'abord, puis Rochester, personnage du roman de Charlotte Brontë, "Jane Eyre", interprété au cinéma par le troublant Orson Welles.

Ce dimanche d'automne, comme tout autre dimanche, écrasant d'ennui, de nostalgie, de tristesse, devient, au détour d'une confidence inattendue lâchée presque par hasard, un dimanche particulier...

Mon avis :
On se reconnaîtra tous un peu dans la description de ces dimanches pesants, étranges, hors du temps, où tout peut arriver, où tout peut être dit, puis s'évanouir comme n'avoir jamais existé, comme ces petites scènes théâtrales inventées par les enfants. Ce livre est un bruissement de pas dans les feuilles mortes. Ce livre est le clapotis d'une pluie continue sur la surface d'un étang. Ce livre est un murmure, on tend l'oreille, on veut tout entendre, parce que c'est beau, romanesque, poétique, et profondément intime.